Quelques milliers de Libyens ont participé, le 17 février, à Tripoli et dans une poignée d’autres villes de Libye, aux festivités qui marquaient le 7e anniversaire de la « révolution » de 2011. Feux d’artifices, défilés de scouts et de fanfares, concerts et diffusion de chansons par haut-parleurs : les célébrations, dans les villes où elles ont pu être organisées, sont restées modestes. Et pour cause.
La dictature est morte, mais la démocratie, la paix, la sécurité demeurent des rêves. Car la « révolution » populaire, à l’origine pacifique, s’est transformée en quelques jours, sous l’influence des anciens cadres islamistes libérés de peu, en insurrection armée, avant de déboucher sur une intervention militaire internationale de huit mois, l’assassinat de Mouammar Kadhafi – dans des conditions demeurées obscures – et la chute du régime.
Cet engrenage de violences a rapidement pris la forme d’une guerre civile, ou plutôt de plusieurs guerres civiles imbriquées, qui ont plongé le pays dans le chaos où il se trouve encore aujourd’hui. Un mois avant les célébrations du 17 février, une bataille rangée entre deux milices autour de l’aéroport de Tripoli a fait une vingtaine de morts et provoqué l’arrêt total du trafic aérien pendant cinq jours. Et moins d’une semaine après les feux d’artifices, un attentat à la voiture piégée, revendiqué par l’organisation État islamique, tuait trois soldats qui tenaient un barrage près de la localité de Waddan, à 500 km au sud-est de Tripoli.
Sur les réseaux sociaux – pour les privilégiés qui y ont accès –, des échanges vigoureux ont opposé ceux qui estimaient qu’il fallait célébrer le début de l’écroulement du régime, après 42 ans de dictature, et ceux qui constataient qu’il n’y avait rien à célébrer dans ce pays en crise où les services sociaux de base n’ont toujours pas été reconstruits tandis que la violence, l’insécurité et l’instabilité s’éternisent. Dans l’indifférence des États – dont la France – qui ont plongé le pays dans le chaos en le livrant, leur guerre achevée, à la loi des milices islamistes, salafistes ou djihadistes, issues – ou non – des combats de 2011 contre l’armée de Kadhafi.
« Peut-être qu’un régime est fini, mais la vérité est que nous n’avons pas réussi à nous débarrasser d’une culture qui a dominé les esprits et les pratiques de beaucoup de gens qui sont aujourd’hui à l’avant-scène et qui considèrent la patrie comme un butin », a admis, réaliste, l’ancien architecte et homme d’affaires Fayez al-Sarraj, qui dirige depuis mars 2016 le Gouvernement d’union nationale (GNA).
Seul pôle de pouvoir officiellement reconnu par la communauté internationale, le GNA est issu d’un accord conclu fin 2015, à Skhirat, au Maroc, sous le parrainage des Nations unies, entre les deux principaux courants politico-militaires qui contrôlaient alors l’est et l’ouest du pays. Mais le « premier ministre » Fayez al-Sarraj, qui tient sa seule légitimité de cet accord bâclé, imposé de l’extérieur, et qui s’appuie, militairement, sur trois importantes milices locales ou régionales dont les intérêts sont fluctuants, n’a jamais réussi, malgré l’appui fourni par le Qatar et la Turquie, à contrôler réellement l’ouest du pays, y compris la capitale, Tripoli, où il est installé.
En revanche, son rival, le « maréchal » autoproclamé Khalifa Haftar, chef de l’Armée nationale libyenne (ANL) installée à Al-Baïda, entre Benghazi et Tobrouk, où siège le parlement, contrôle de fait la majeure partie de l’est du pays, depuis le croissant pétrolier du golfe de Syrte jusqu’à la frontière égyptienne, à l’exception de la ville côtière de Derna, à l’ouest de Tobrouk, toujours aux mains d’une milice djihadiste favorable à Al-Qaïda. Son influence s’étend aussi vers le sud, sur la région de Koufra et autour de Sebha.
Sa dernière victoire militaire date de l’été dernier, lorsque, après trois ans de combats meurtriers, ses troupes ont repris le contrôle de la majeure partie de Benghazi, tenue depuis 2014 par une coalition djihadiste, le Conseil de la Choura des révolutionnaires de Benghazi. Ce qui n’empêche pas la « capitale de l’est », berceau de la révolution de 2011, de demeurer, aujourd’hui encore, le théâtre de violents accrochages. Fin janvier, un attentat à la voiture piégée a fait au moins 35 morts près d’une mosquée de la ville.
Ancien général de Kadhafi, retenu prisonnier à N’Djamena à la suite d’une défaite humiliante au nord du Tchad, en 1987, puis récupéré par Washington, Haftar, qui est rentré en Libye en 2014 après 30 ans d’exil aux États-Unis, n’a jamais caché sa volonté de diriger le pays. Il n’a pas caché non plus que l’un de ses modèles en politique était le général-président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Activement soutenu par l’Égypte et les Émirats arabes unis, en bons termes avec l’Arabie saoudite et la Russie, il dispose d’une armée encadrée par d’anciens officiers de l’armée de Kadhafi et composée de kadhafistes recyclés, de miliciens locaux, de combattants issus des tribus ralliées, mais aussi de salafistes non-djihadistes. Grâce à ses bonnes relations avec Le Caire, il dispose même d’une petite aviation équipée de quelques hélicoptères de combat et de vieux Mig égyptiens.