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Acier: Trump n’a pas les moyens de son protectionnisme

 PAR 

Alors qu’il a signé jeudi 8 mars le texte instaurant les taxes sur les importations d’acier et d’aluminium – qui entreront en vigueur dans 15 jours –, le président américain attise la crainte d’une guerre commerciale. Mais ses capacités d’action sont en réalité limitées.

La décision probable de Donald Trump d’imposer de nouveaux droits de douanes, de 25 % pour l’acier et de 10 % pour l’aluminium, a déclenché une vague d’inquiétude sur les marchés et les milieux économiques. La méthode choisie fait apparaître le spectre d’une guerre commerciale où les partenaires commerciaux des États-Unis répondraient par une augmentation de leurs droits de douane. Il s’ensuivrait une baisse du commerce international qui ruinerait l’économie mondiale et briserait la reprise.

Ce scénario catastrophe est-il possible ? Concrètement, les mesures concernent 2 % des importations de biens vers les États-Unis, soit 29 milliards de dollars pour l’acier et 17 milliards de dollars pour l’aluminium. Le coût direct serait donc d’environ 9 milliards de dollars. C’est, in fine, assez peu en termes macroéconomiques pour une économie de 18 700 milliards de dollars.

Certes, la facture serait alourdie pour les industries consommatrices d’acier et d’aluminium qui pourraient être tentées de passer ces hausses de coûts dans leurs prix. Mais il faut rappeler que cette mesure s’accompagne d’une baisse massive de la fiscalité des entreprises étasuniennes. Cette transmission sur le prix final n’est donc pas acquise puisque certaines sociétés pourraient préserver leurs rentabilités après impôts en modérant la hausse des prix.

Si, cependant, les ménages étasuniens devaient, en bout de course, payer la facture, ce qui est probable, cela peut-il enclencher une poussée inflationniste ? C’est cette crainte qui a beaucoup agité les marchés, car toute hausse des prix pourrait s’accompagner d’un durcissement monétaire (c'est-à-dire une hausse des taux de la Réserve fédérale) qui, alors, viendrait casser la croissance en limitant l’accès au crédit. En réalité, dans une économie aussi fermée que les États-Unis, le vrai danger est ici : la croissance outre-Atlantique dépend peu de la dynamique commerciale mais beaucoup du crédit et donc... de la politique.

 

 

Mais, tant qu’on en reste aux mesures annoncées, il y a peu de chances que l’on entre dans une telle logique. La consommation des ménages est de 13 000 milliards d’euros. La surtaxe sur l’acier et l’aluminium représente 0,07 % de ce montant. Les estimations de hausses de prix sur les automobiles, par exemple, pourraient être de 200 à 300 dollars pour une automobile de 30 000 dollars, soit une hausse de 1 % sur une catégorie, les nouveaux véhicules, qui pèse moins de 4 % du calcul de l’indice des prix…

Pas de quoi, donc, entraîner une envolée générale des prix et des exigences salariales qui décideraient la Réserve fédérale à serrer la vis monétaire. Bref, comme le souligne Christopher Dembik, économiste chez Saxo Bank, on demeure, pour le moment, sur « des mesures homéopathiques à l’impact très faible ».

D’autant que Donald Trump a déjà indiqué que le Canada et le Mexique pourraient être exemptés de cette surtaxe si les négociations sur la réforme de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) aboutissaient. « La Maison Blanche joue un jeu de dupes politique où elle essaie de faire pression dans ces discussions », explique Christopher Dembik. Or, le Canada est le principal fournisseur d’acier et d’aluminium des États-Unis et le Mexique, le quatrième… Si ces deux pays n’étaient pas concernés par les mesures, l’impact macroéconomique serait automatiquement beaucoup plus faible.

Il n’y a donc pas de danger immédiat pour l’économie mondiale. Du reste, les mesures protectionnistes sont choses courantes : George Bush avait aussi relevé les droits de douanes en 2001 et Barack Obama avait taxé l’acier chinois en 2009. À chaque fois, des réponses avaient été mises en place, mais l’effet négatif sur la croissance mondiale avait été très réduit, voire nul. Et pour cause, le niveau moyen de droit de douanes des États-Unis est faible, inférieur en moyenne à ceux de l’Union européenne, et deux fois moindre que ceux de la Chine… Même relevé, ce niveau de protection demeurera réduit et ne devrait pas modifier le niveau des échanges.

Évidemment, les marchés craignent un emballement et un vrai scénario catastrophe qui verraient les mesures Trump enclencher une vague protectionniste qui déboucherait sur une guerre commerciale. La Chine, par la voix de son ministre des affaires étrangères Wang Yi, a ainsi menacé les États-Unis, d’une « réponse justifiée et nécessaire ».

L’Union européenne en a fait autant. Des barrières protectionnistes pourraient alors se dresser partout. Ce scénario est cependant loin d’être certain. Christopher Dembik n’y croit guère et parle de réponses, là aussi largement « symboliques », qui ne remettraient pas fondamentalement en cause l’ordre commercial mondial. « Personne n’a vraiment intérêt à engager une guerre commerciale de grande ampleur », explique-t-il. On pourrait donc en rester à la rhétorique.

Cependant, Donald Trump a sa propre logique qui pourrait l’emmener loin : il entend réduire le déficit commercial et alimenter l’investissement en dirigeant les fonds libérés par sa réforme fiscale vers les secteurs protégés par ses droits de douane. Dans cette logique autarcique, l’administration étasunienne aurait toutes les raisons de ne pas craindre une guerre commerciale. Comme à l’âge d’or du développement des États-Unis à la fin du XIXe siècle, l’industrie nationale prospérerait sur le marché intérieur, protégée par des barrières douanières et la bienveillance de l’État fédéral.

Pour avoir accès à ce marché prospère, les autres pays n’auraient donc d’autres choix que de se soumettre à l’ordre étasunien. Voilà pourquoi Donald Trump a déclaré que les « guerres commerciales sont bénéfiques et faciles à gagner ». Derrière le protectionnisme de Trump, il y a une nostalgie autarcique et une volonté de puissance qui sont étroitement liées. Et qui donc pourraient le conduire à engager un bras de fer douanier avec le reste du monde, débouchant sur une guerre commerciale de grande ampleur.

Mais cette stratégie a beaucoup de limites. D’abord, parce que l’effet de substitution lié aux tarifs douaniers est très réduit. La mondialisation a créé un partage du travail au niveau mondial dont il est difficile de s’extirper avec de simples droits de douanes, encore plus pour des États-Unis très fortement désindustrialisés. Pour produire un recul des importations, notamment asiatiques, il faudrait que les industriels étasuniens construisent des usines, forment du personnel et soient ensuite encore rentables face aux Chinois ou aux Coréens.

Même avec des droits de douanes élevés, il n’est pas sûr que ce soit le cas. D’autant que les sommes libérées par la politique fiscale de l’administration républicaine pourraient trouver plus rentables ailleurs, par exemple dans les marchés financiers, aux États-Unis ou à l’étranger. Dès lors que la politique protectionniste ne produira pas les effets escomptés sur l’emploi, mais alimentera seulement les prix et les taux, la Maison Blanche pourrait ne pas chercher à aller plus loin.

Contradictions de Trump et crise de la mondialisation

Mais il existe un deuxième obstacle à toute volonté de Donald Trump de croiser le fer sur le plan commercial, beaucoup plus puissant : la dette. La politique de baisse massive des impôts pour les plus fortunés et les entreprises va creuser profondément le déficit public. Il devrait atteindre 666 milliards de dollars en 2018 et, selon certains, frôler les 1 000 milliards de dollars en 2019… Dans le contexte législatif actuel, ce déficit devra être financé par les marchés financiers et donc par les créanciers habituels du gouvernement fédéral, au premier chef desquels la Chine et le Japon.

Donald Trump peut certes espérer que ses concitoyens utilisent une partie de l’argent libéré par ses baisses d’impôt pour financer ce déficit, mais pourquoi le feraient-ils dans un contexte de hausse des taux ? Et ce serait alors autant qui ne viendrait pas financer les investissements productifs. Bref, il faudra bien compter avec la bonne volonté des pays « épargnants », autrement dit des grands exportateurs que sont la Chine et l’Allemagne.

Et voici le dilemme face auquel risque de se fracasser la stratégie de Donald Trump. D’un côté, il est obsédé par la réduction, à coups de droits de douane, du déficit commercial, mais, en creusant son déficit public, il renforce sa dépendance vis-à-vis des puissances exportatrices qu’il entend châtier sur le plan commercial… De sorte que la vraie mesure de rétorsion pourrait être non pas la guerre commerciale mais le refus des puissances épargnantes mondiales de financer le déficit public fédéral. Il s’ensuivrait une hausse des taux et un effondrement du dollar dont le statut de principale monnaie de réserve mondiale serait mis en danger.

Pour Christopher Dembik, cela produirait alors un vrai danger pour l’économie mondiale. Mais en réalité, ce danger même limite dans les faits la capacité de guerre commerciale de Donald Trump, qui n’a aucune raison de froisser ses créanciers. Le 10 janvier dernier, une rumeur, finalement démentie par Pékin, annonçait la vente de bons du trésor étasuniens par la Chine qui détient plus de 1 000 milliards de dollars de cette dette : immédiatement les marchés ont commencé à reculer fortement. Un avertissement pour Washington.

 

Montant de la dette fédérale détenue par les investisseurs étrangers. © FRED, Fed de Saint-Louis

 

Le scénario d’une guerre commerciale de grande ampleur n’est donc pas certain, loin de là. Mais on ne peut exclure sa possibilité. Serait-ce alors grave ? La plupart des économistes répondent positivement. Pourtant, la vision courante qui identifie une corrélation directe entre l’augmentation des droits de douane, la baisse du commerce mondial et la baisse de la croissance n’est pas aussi évidente dans les faits. Comme on l’a vu, le partage du travail au niveau mondial rend le commerce incontournable, droits de douane ou pas. Du reste, il n’y a pas de liens directs entre droits de douane et baisse des échanges. Tout dépend des conditions économiques.

On évoque souvent avec raison la crise des années 1930 qui avait conduit à une guerre commerciale néfaste. Mais cette guerre a été néfaste surtout parce que la demande mondiale était alors au plus bas et qu’elle avait été encore comprimée par les expériences d’austérité mortifères. À l’inverse, la « première mondialisation », celle de la période 1900-1914, s’est effectuée dans un contexte très protectionniste mais avec une demande soutenue, une forte innovation (la « deuxième révolution industrielle ») et un système monétaire mondial stable.

Or, les échanges commerciaux ont déjà beaucoup été réduits récemment. Selon l’OMC, en 2016, le volume du commerce de biens manufacturés était inférieur de près de 5 % à son niveau de 2013. Globalement, le niveau des échanges est très inférieur depuis 2009 à la moyenne des années 1990 et 2000. La raison n’en est pas l’apparition de droits de douanes, mais bien davantage un problème de demande mondiale qui n’a été que partiellement comblé par le recours massif à la dette et au financement monétaire de l’économie.

De fait, comme le note Christopher Dembik, « le carburant de la croissance actuelle est davantage le crédit que le commerce mondial ». Voilà pourquoi la vraie crainte des marchés n’est pas réellement la guerre commerciale, mais plutôt son corollaire, l’inflation, qui met en péril le soutien monétaire à la croissance. Mais là encore, il ne faut pas s’y tromper : si l’économie mondiale craint une inflation qui a tant été recherchée par ailleurs, c’est bien parce que ses fondamentaux sont fragiles.

 

Évolution du commerce mondial et du PIB. © FMI

 

Du reste, on oublie aussi souvent que, pour répondre à cette fragilité, les blocs économiques mondiaux ont déjà eu recours au protectionnisme. Ce dernier peut en effet prendre des formes bien différentes des seuls droits de douane sur lesquels chacun semble se concentrer aujourd’hui. Les systèmes de normes et de régulations sont des obstacles souvent infranchissables pour les entreprises. Mais il y en a d’autres, comme la concurrence fiscale et sociale, perçue très positivement dans l’esprit des défenseurs du libre-échange mais qui sont des moyens de rendre la compétition impossible sur beaucoup de marchés.

Les États y ont eu massivement recours après la crise, à coups de réformes structurelles et de baisse de la fiscalité sur les entreprises. Enfin, il y a l’usage de la monnaie. Même si nulle banque centrale ne l’avoue, les politiques d’assouplissement quantitatif ont pesé sur les taux de change et mené, depuis 2008, une guerre commerciale de fait, sans recours aux droits de douanes. Shinzo Abe, le premier ministre japonais avait, un temps, avoué jouer sur la valeur du yen pour favoriser les exportations nippones. Mais lorsque la BCE rachète massivement des titres sur les marchés pour faire repartir l’inflation, elle espère beaucoup aussi de l’effet de change pour renchérir les importations… Un effet comparable (et souvent plus efficace) que les droits de douane agités par Donald Trump.

 

Le monde ne passerait donc pas de la lumière aux ténèbres avec les mesures annoncées par le président des États-Unis. Le protectionnisme est latent depuis plusieurs années, comme le prouvent les volontés de plusieurs pays ou régions de passer des accords particuliers de libre-échange, autrement dit de réagir à un ralentissement des échanges. Plus le gâteau du commerce est petit, plus la concurrence est forte, et plus le recours aux mesures de protection est fréquent.

 

La croissance est fragile, les échanges sont ralentis et chacun se bat avec des moyens plus ou mois loyaux, pour conserver ou accroître sa part du gâteau. Les mesures de Donald Trump ne sont donc qu’une partie plus visible d’une réalité plus large. De fait, la guerre commerciale a commencé depuis longtemps et le fait qu’un pays aussi protégé que la Chine se fasse désormais le champion du libre-échange devrait en paraître une des preuves les plus évidentes.

La réaction protectionniste est l’envers du décor d’une mondialisation qui a conduit à des déséquilibres profonds, sociaux et économiques. Mais le protectionnisme à la Trump n’est pas une solution, c’est un moyen de défendre un libéralisme « national » fondé sur un pseudo-ruissellement au sein d’une économie protégée. Il est voué à l’échec parce qu’il s’appuie sur une économie financiarisée qu’il développe encore par la dérégulation et les baisses d’impôts. Il ne se soucie pas de protéger les populations, mais les élites économiques.

Dans ce cadre, un protectionnisme de grande ampleur ne peut se traduire que par une ponction sur les revenus des plus faibles et, in fine, sur leurs emplois. Mais s’ils veulent sauver la mondialisation, ses défenseurs ne peuvent défendre le statu quo en se rangeant derrière l’étendard de ceux qui ont profité de la mondialisation des années 2000. Ils se doivent de réfléchir à l’établissement d’échanges commerciaux et financiers plus justes, plus respectueux de l’environnement et plus protecteurs pour les populations. Autrement, le débat entre protectionnisme et libre-échange risque de n’être qu’un faux-semblant.

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