Récemment, les républicains du Congrès ont fait des pieds et des mains pour obtenir la publication d’un mémo confidentiel censé prouver les abus du FBI dans la mise sous surveillance de témoins de l’enquête. En réalité, ce mémo, dont Donald Trump a autorisé la publication, ne comprenait rien de très croustillant. Il s’agissait plutôt « d’un effort politique pour jeter le doute sur les résultats de l’enquête du procureur spécial », explique à Mediapart Michael German, ancien agent du FBI et chercheur au Brennan Center for Justice de New York University.
Dans cette histoire, les rôles ont été un peu été inversés. Les républicains, partisans enthousiastes de la surveillance quand elle ne concerne pas “leur” président, ont souhaité la publication du fameux mémo.
Nombre d’anti-Trump, à commencer par les démocrates, se sont alignés sur les positions du FBI qui refusait de le rendre public – il faut dire que de nombreux élus du parti démocrate sont eux-mêmes des partisans de la surveillance, comme le prouve leur soutien récent à une prolongation, voire un durcissement, de dispositifs intrusifs de surveillance mis en place depuis le 11-Septembre.
De façon générale, il se trouve aux États-Unis bien peu de voix ces temps-ci pour faire le lien entre le degré de précision atteint par l’enquête Mueller et le très haut niveau de surveillance permis par les lois sécuritaires votées ces dernières années dans le pays.
Les divers actes d’inculpation de l’enquête regorgent d’écoutes et de communications en tout genre. « Bien sûr, les enquêteurs ont accès à tous les enregistrements que la NSA [l’agence du renseignement américain, ndlr] et le FBI ont collecté au titre de la section 702 de la loi Fisa », assure Michael German, allusion à la loi récemment prolongée qui permet une surveillance massive des communications.
Dans la conversation quotidienne au sujet de l’ingérence russe dans la campagne, le patriotisme et une rhétorique qui rappelle l’imaginaire de la guerre froide sont souvent convoqués, ce qui ne contribue pas à la nuance.
Sur le site du célèbre mensuel The Atlantic, on pouvait ainsi lire ce week-end un texteintitulé « L’Amérique est attaquée et le président s’en moque » signé de David Frum, l’une des voix conservatrices les plus critiques de Donald Trump. Frum, un néoconservateur, a écrit les discours de George W. Bush, le président de la guerre en Irak, et a fait campagne en 2016 pour l’ultra conservateur du Texas Ted Cruz, un des sénateurs républicains les plus extrêmes sur à peu près tous les sujets.
Dans le même genre, Ben Wittes, senior fellow de la prestigieuse Brookings Institution et fondateur du blog Lawfare, un faucon porte-voix des milieux du renseignement, est devenu une des figures de l’anti-trumpisme.
Ces alliances inattendues face au président américain poussent certaines voix, de gauche et minoritaires, à se méfier de l’enquête russe. C’est par exemple le cas de Glenn Greenwald, le journaliste à l’origine des scoops sur les programmes de surveillance massive de la NSA.
Pour les avoir révélés en 2013, le lanceur d’alerte Edward Snowden, un ancien de la NSA considéré comme un traître par nombre de ses concitoyens, est aujourd’hui en exil à Moscou. Gleenwald est très critique des médias américains dont il considère qu’ils achètent clé en main les récits du FBI ou de la NSA. Pour l’heure, en dépit d’un faisceau d’indices, il ne croit pas à l’hypothèse d’une « collusion » de la campagne Trump.
Interrogé par le New York magazine, il résume les choses ainsi : « Certains Russes voulaient aider Trump à gagner l’élection, et certaines personnes connectées à la campagne Trump étaient prêtes à recevoir cette aide. Mais qui donc cela intéresse ? »
Dans un article sur les rémanences du maccarthysme aux États-Unis, publié il y a un an sur The Intercept, le média qu’il a confondé, Greenwald défend même Poutine : « Comme les terroristes d’Al-Qaeda (sic) et les Soviétiques avant lui, il est partout. La Russie guette derrière tous les maux, et bien sûr, c'est le plus important, derrière la défaite d’Hillary Clinton. Et quiconque met cela en cause est considéré comme un traître, sans doute rémunéré par Poutine. »
Tous ses confrères ne partagent pas sa ligne. Ancien journaliste du New York Timescensuré par sa propre direction pour avoir révélé les dessous de la « guerre à la terreur »de George W. Bush, James Risen vient de débuter pour The Intercept une série d’articles fouillés sur l’enquête russe (le premier est à lire ici).
Ce connaisseur des méthodes d’espionnage du KGB estime au contraire que « la preuve des connexions entre la campagne de Trump pour la Maison Blanche et les ambitions russes de manipuler l'élection de 2016 ne cessent de s'accumuler (...) Il semble de plus en plus probable que les Russes ont mené l'opération secrète la plus conséquente depuis que l’Allemagne a fait monter Lénine dans un train pour Pétrograd en 1917 ».
Le volet « collusion » avec la Russie n’est par ailleurs pas le seul sur lequel enquête Robert Mueller : il passe aussi au crible les finances personnelles du clan Trump et enquête sur une éventuelle obstruction de la justice, Donald Trump ayant reconnu avoir limogé le patron du FBI James Comey au printemps dernier à cause d'une enquête sur ses relations avec la Russie lancée plusieurs mois auparavant par le FBI. Selon le New York Times, cette investigation a d’ailleurs été lancée après qu’un des conseillers de Donald Trump a révélé à un diplomate australien que la Russie disposait d'informations compromettantes sur Hillary Clinton...
« À ce stade, il y a des preuves que les membres de l’équipe de Donald Trump ont eu des contacts qui posent question avec la Russie avant et après l’élection, écrit David Graham, un journaliste de The Atlantic. Deux d’entre eux ont même plaidé coupables pour avoir menti au FBI sur ces contacts. Il y a donc assez d’éléments pour poursuivre l’enquête en tirant plusieurs fils, et les allégations ne pourront être prouvées ou démenties que par une enquête exhaustive. » Graham rappelle toutefois « la longue histoire des abus » du renseignement américain, « en particulier », dit-il, le FBI, qui, depuis la sombre époque où il était dirigé par Edgar Hoover, a eu l’habitude de « cibler ceux qu’il estimait politiquement dangereux », des « gauchistes » aux gays et lesbiennes, en passant par les « organisations défendant les droits civiques » et les « pacifistes ».
Dans un pays qui a lui-même l’habitude de s’ingérer dans les affaires des autres, y compris par la guerre, et dont les dirigeants ont avancé de faux prétextes pour justifier l’intervention en Irak, cette bataille d'interprétations est bienvenue. Il est même dommage qu’elle ne soit pas plus vivace. L’adoration pour Mueller a parfois quelque chose de gênant. Elle semble être une sorte de lot de consolation. Comme un doudou collectif qui empêcherait les opposants à Donald Trump à s’interroger sur le délabrement du parti démocrate et les causes économiques et sociales profondes qui l’ont mené à la victoire.
Une victoire bien réelle, dans les urnes. Pas juste sur Facebook.