En France, l’objet de l’entreprise est défini par l’article 1833 du code civil, déjà présent tel quel dans le code Napoléon de 1804, qui établit que « toute société doit (…) être constituée dans l'intérêt commun des associés ». Autrement dit, une société vise légalement à procurer du profit pour ses actionnaires ou propriétaires. Point. L’article 1832 (lui légèrement amendé depuis 1804) le confirme en indiquant que « la société est instituée par deux ou plusieurs personnes qui conviennent par un contrat d'affecter à une entreprise commune des biens ou leur industrie en vue de partager le bénéfice ou de profiter de l'économie qui pourra en résulter ». Il n’est donc nullement question d’intérêt autre que celui auquel les associés de la société prennent part.
Le droit français accepte donc fondamentalement l’idée que la fonction d’une entreprise (constituée en société) n’est rien d’autre que de réaliser des bénéfices dans l’intérêt de ses seuls propriétaires. Implicitement, l’idée qui domine cette vision est donc que, dans l’intérêt de la société tout entière, intérêt représenté par le code civil, une entreprise doit avant tout chercher son intérêt particulier. C’est la traduction législative de l’idée de « main invisible », évoquée brièvement par Adam Smith en 1776 dans sa Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, selon laquelle c’est la recherche de l’intérêt de chaque individu – et la compétition entre eux – qui constitue et forme la richesse globale.
Cette thèse a priori paradoxale, inspirée par la Fable des abeilles de Bernard Mandeville (1714), est devenue, au fil des ans, un pilier de toute la pensée économique classique et, pour beaucoup, l’évidence même. Des économistes l’ont formalisée et complétée pour prouver que cette « main invisible » était la seule capable de produire en économie une situation optimale “au sens de Pareto”, c’est-à-dire une situation globale qui, si elle était modifiée, verrait les situations individuelles se dégrader. « Le principal attrait du théorème de la main invisible, surtout en tant que rempart de la pensée conservatrice, réside dans la croyance très répandue selon laquelle la combinaison d’une économie concurrentielle avec une liberté individuelle maximale garantirait l’optimalité sociale », résumait en 2010 l’économiste indien Kaushik Basu[1], ancien chef économiste de la Banque mondiale, dans son ouvrage Au-delà du marché, traduit l’an passé en français.
Cette vision a largement dominé la pensée économique jusqu’à la crise de 1929 et la montée du mouvement ouvrier. L’influence de la pensée keynésienne et sociale-démocrate a cependant modifié la donne par la suite. L’entreprise a dû progressivement prendre en compte davantage l’intérêt de la société (ou ce qui était alors perçu comme tel) et, donc, celui de l’État et des salariés. Le profit n’était alors plus le seul objet de l’entreprise. Ou plutôt, la réalisation de ce profit supposait la prise en compte d’autres intérêts. C’est dans cette logique qu’ont pris place les premiers grands compromis entre patronat et syndicats en Europe.
Le premier grand acte de ce genre est l’accord Stinnes-Legien du 15 novembre 1918 en Allemagne où le patronat acceptait, pour calmer la fièvre révolutionnaire, des augmentations de salaire et des améliorations des conditions de travail. S’il fut de courte durée, il a ouvert la voie à ce type de compromis dont la référence a longtemps été l’accord de Saltsjöbaden en Suède, signé en 1938 et où les chefs d’entreprise acceptaient de collaborer durablement avec l’État et les syndicats. Cette restriction de la « main invisible » s’est largement développée dans le capitalisme d’après-guerre, au point que l’économiste Michel Aglietta y a vu une forme de « capitalisme contractuel »fondé sur la négociation collective, autrement dit précisément sur le compromis des intérêts.
Au service des seuls actionnaires
C’est cette forme de capitalisme qui a été remise en cause après la crise des années 1970. L’idée de la nécessité de revenir à la poursuite du seul profit est alors revenue sur le devant de la scène par plusieurs mouvements : financiarisation, libéralisation des marchés, concurrence accrue. Les modèles macroéconomiques ont réintégré la théorie de la main invisible et de la Fable des abeilles avec le modèle de l’équilibre général (sous-entendu des intérêts particuliers), qui est encore le fondement des calculs de beaucoup d’économistes aujourd’hui.
Au niveau de l’entreprise, elle a été appuyée par la théorie de la « valeur actionnariale »(« shareholder value ») qui indique que, dans l’intérêt de tous, les dirigeants d’entreprise doivent avant tout se soucier de la maximisation des profits de la société redistribués aux associés. C’est l’application stricte de l’article 1833 du code civil français. Et cette doctrine, selon les propos de Michel Aglietta dans un article récent[2], « joue dans le capitalisme financiarisé le rôle central que la négociation collective jouait dans le capitalisme contractuel » ; autrement dit, c’est son moteur principal.
Elle trouve son corollaire dans la théorie du ruissellement, qui lui est contemporaine et qui considère que la redistribution des richesses s’effectue par le haut : les entreprises maximisent leurs profits, les redistribuent à leurs actionnaires qui les dépensent et les investissent, ce qui crée des emplois et profite à tous. Politiquement, ce retour à la doctrine de Smith et Mandeville a été formulé et simplifié par le chancelier allemand Helmut Schmidt pour justifier son abandon des grandes lignes de la doctrine sociale-démocrate dans les années 1970 dans son fameux « théorème » : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain. » Ce théorème est devenu le bréviaire des politiques de tous bords dans les pays occidentaux pour les quatre décennies suivantes, même si plus que des investissements et des emplois, c'est d'abord de la richesse financière qui a été créée.