Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Espace conçu pour les Démocrates de tous bords.

Réseau des Démocrates

Hommage à Noureddine SAADI

NOUREDDINE SAADI

Un ami, un frère, un camarade est parti 1

La jeunesse de Nono Saadi, le syndicaliste pagsiste 2

Merci Nono 2

Un gentleman populaire 3

Ce grand témoin de la culture algérienne 4

L’Art comme quête des origines 5

Les obsessions romanesques de Nourredine Saâdi 7

 

Un ami, un frère, un camarade est parti

Un autre pilier sur lequel reposait l'Algérie, plurielle, solidaire et ouverte sur le progrès, le mieux être et la fraternité vient de s'effondrer.

Cette après-midi (14 décembre 2017) malgré un combat long digne et courageux, notre très cher frère, notre ami de toujours, notre camarade des combats difficiles mais enthousiasmants vient de partir et de nous quitter.

Lui aussi il vient de terminer sa belle et magnifique trajectoire en terre d'exil.

Cet homme de grande culture, de générosité et d'écoute vient de nous quitter.

Très jeune il a fait de sa vie un long et majestueux fleuve qui a irrigué son pays d'origine d'abord puis celui de l'exil où il a poursuivi la belle aventure entamée à l’adolescence sur le rocher de Cirta la millénaire et plus tard à l'Université d'Alger et dans toute l'Algérie.

Sa vie toute entière était remplie d'actions belles courageuses où l'abnégation, le militantisme, l'engagement et les efforts continus et non calculés pour promouvoir une société plus humaine, plus fraternelle et plus équitable étaient jusqu'à son dernier souffle le seul credo.

A sa famille, belle et solidaire à ses enfants Fériel, Sarah et Quaïs, sans oublier celle qui fut sa première compagne de lutte, Djamila et à ses petits enfants dont ils étaient si fiers je présente mes condoléances les plus sincères.

Dans les articles consacrés au défunt Noureddine Saadi, c'est l'écrivain et l'universitaire qui sont, naturellement, au centre de l'attention. Voici quelques repères biographiques sur sa jeunesse.

Né à Constantine en juillet 1944, il vient à Alger en 1962 poursuivre ses études au Lycée Emir Abdelkader. Avec d’autres condisciples, il active dans l'Union des lycéens UNLCA et à la JFLN.

Après son bac, il entame des études de Droit à l’Université d’Alger. En juin 1965, l’ambiance à l’Université est dominée alors par les contrecoups du Coup d’Etat effectué par l’armée contre le président de la République élu en septembre 1962, Ahmed Ben Bella.

L’organisation des étudiants, l’UNEA, refuse de donner sa caution au coup d’Etat. La répression s’abat sur elle, et son Comité exécutif entre en clandestinité. S’ouvre alors une longue période, 1965-1970, marquée par les luttes démocratiques et syndicales des étudiants.

Nourredine Saâdi y prend toute sa part, d’abord au Comité étudiant de la fac de Droit, puis au sein du Comité de Section d’Alger où il est chargé de la question de la Réforme universitaire. Arrêté en janvier 1970, en même temps que plusieurs dirigeants syndicaux étudiants de l’UNEA, il est directement conduit en caserne pour effectuer son service national.

Il devient en même temps militant de l’ORP à la fin de l’année 1965, puis militant du PAGS dès sa création en 1966. Il le restera jusqu’au premier congrès en décembre 1990.

Devenu enseignant à la Faculté de Droit, il poursuit son activité syndicale et est élu à la fin des années 70 secrétaire général du syndicat de l’enseignement supérieur (SNES).

 

Merci Nono

Notre ami Nourredine SAADI nous a quittés brutalement ce jeudi pluvieux et maussade du

14 décembre 2017.

Cette nouvelle nous a atterrés.  Quelques jours auparavant, il était là encore parmi nous pour parler des projets communs avec l’ACB  dont il était devenu à la fois un pilier et un garant de qualité.

Pour nous tous ici à l’ACB, Nono était un ami généreux par son inépuisable capacité d’écoute et d’attention.

Il avait toujours un mot de réconfort,  souvent une solution aux multiples problèmes des uns et des autres.

Il avait cette sensibilité, cette intelligence du cœur qui lui faisait privilégier dans ses rapports  à autrui la part d’humanité que chacun possède en lui.

Pourtant, cet intellectuel, cet artiste, ce passeur pétri de sensibilité et d’humanisme, indulgent devant les faiblesses humaines, était rigoureux dans ses analyses et ses engagements.

C’était véritablement un être de lumière, de cœur et de raison qui était capable de conjuguer peinture et mathématiques, poésie et droit.

Intellectuel de gauche qui n’a jamais abdiqué son humanisme devant quelque dogme que ce soit, homme de culture, écrivain, redoutable débatteur, il nous a beaucoup apporté à l’ACB par ses hauteurs de vue et l’étendue de son expérience humaine, politique, intellectuelle.

 C’est une perte inestimable. Nous tacherons, cher Nono, d’être à la hauteur de ce que tu nous as apporté. Nous n’avons que ce seul mot à te dire : Merci.

Nos condoléances les plus sincères et les plus attristées à sa famille et à ses proches.

Un gentleman populaire

Venu il y a un peu plus d'un mois à la dernière édition du Salon international du livre d’Alger, où il avait présenté et signé son dernier roman Boulevard de l’abîme (Barzakh, 2017), Noureddine Saâdi s’en est allé, jeudi 14 décembre, après un combat admirable contre la maladie.

Celle-ci n’avait pu l’empêcher de venir à la rencontre de ses lecteurs algériens, de discuter avec eux, de leur dédicacer son livre, de sourire, de rire et de serrer des mains avec un enthousiasme et un allant qui ne laissaient pas présager une issue fatale aussi proche.

Né en 1944 à Constantine, il a étudié le droit à l’université d’Alger et y a enseigné cette discipline dans les années 1970-1980 avec une compétence pédagogique que plusieurs générations d’étudiants lui reconnaissent encore.

Il a cinquante ans en 1994 quand il doit s’exiler, menacé par les terroristes. Il travaille alors à l’université d’Artois (Douai, France) en tant que professeur de droit. Sur place, son inquiétude et son éloignement réveillent une fibre littéraire ancienne qu’il n’avait jamais pu exprimer jusque-là. Ses premières tentatives le signalent comme un romancier prometteur.

Il publie Dieu-le-fit (Albin Michel, 1996) qui obtient le prix Kateb Yacine de la ville de Guelma, puis La Maison de lumière (Albin Michel, 2000) et La Nuit des origines  (Ed. de l’Aube, 2005), lauréat du prix Beur FM. Il a publié aussi un recueil de nouvelles intitulé Il n’y a pas d’os dans la langue  (Idem, 2008). Tous ces livres ont été publiés en Algérie chez Barzakh. Affirmant son style au cours des années, son univers littéraire intègre le patrimoine et la mémoire comme des fils conducteurs de ses narrations.

Proche des milieux artistiques, il a publié plusieurs essais ou monographies qui rendent compte de ses passions : Koraichi, portrait de l’artiste à deux voix (Actes Sud, 1998) ;  Matoub Lounès, mon frère (Albin Michel, 1999, avec Malika Matoub), Denis Martinez, peintre algérien  (Le Bec-en-l’air/Barzakh, 2003), Houria Aïchi, dame de l’Aurès (Chihab, 2013) ainsi qu’une participation à l’ouvrage collectif  Alloula, vingt ans déjà ! (Apic, 2014).

En tant qu’universitaire, il a écrit de nombreuses contributions scientifiques et des essais remarquables : Femmes et lois en Algérie  (1991), Normes, sexualité, reproduction (1996), Journal intime et politique, Algérie, 40 ans après (ouvrage collectif, Ed. de l’Aube, 2003).

Ancien militant et syndicaliste, il s’était toujours gardé de tout dogmatisme et son humour très britannique achevait son allure de gentleman-farmer distingué mais populaire, toujours porté à aller vers l’Autre. Il m'avait enseigné au siècle dernier la méthodologie des sciences juridiques, une horreur qu'il avait su nous rendre captivante et même amusante. Et bien que nous soyons devenus amis plus tard, je me dois de dire : «Sahit ya cheikh !»

Ce grand témoin de la culture algérienne

« Ils lisaient amusés les épitaphes sur les cippes ou les dalles et elle lui fit observer en souriant combien au cimetière toutes les femmes deviennent vertueuses et les hommes bons pères et braves époux. »

Nourredine Saadi – La nuit des origines.

Nourredine Saadi, l’écrivain algérien, auteur de Dieu-le-Fit (Albin Michel, 1996), de La nuit des origines (Barzakh, 2005), de La maison de lumière (Albin Michel 2009) et du Boulevard de l’abîme (Barzakh, 2017) s’est éteint le jeudi 14 décembre 2017 dans l’après-midi à Paris à l’âge de 73 ans.

Né en 1944 à Constantine où il fit ses études primaires et secondaires, il s’inscrivit à l’université d’Alger où, à la fin de ses études, il y enseigna le Droit. A la suite des années noires du terrorisme où nombre de ses amis ont été assassinés, Nourredine Saadi s’est décidé à quitter son pays pour venir s’installer dans le nord de la France et enseigner à l’université de l’Artois, toujours dans le domaine du Droit.

Eclectique, grand témoin de la culture algérienne, il a publié des ouvrages sur Matoub Lounès, Houria Aïchi, Denis Martinez, Alloula ainsi que sur Koraïchi.

Son dernier roman, Boulevard de l’abîme, paru il y a quelques semaines, a été présenté par son auteur au Salon International du Livre d’Alger et a reçu un très bel accueil. L’intrigue se résume difficilement mais il s’agit de l’histoire d’une femme d’origine algérienne qui est retrouvée sans vie dans son luxueux appartement situé dans les quartiers chics de la capitale française. La première scène tente de faire croire à l’inspecteur chargé de l’enquête qu’il s’agit d’un suicide bien préparé. Le policier, en enquêtant, se retrouve subjugué par cette femme. En lisant ses cahiers, l’inspecteur apprend à connaître A. la femme désignée par la première lettre de l’alphabet. Il suit à travers la lecture de ses carnets les rêves que la femme retranscrit et ses nombreuses séances chez le psychanalyste. Il réussit, au fur et à mesure que l’enquête avance, à reconstituer son propre passé de soldat appelé au contingent pendant la guerre d’Algérie.

Dans ce récit à trois voix qui s’interpellent (celle de A., la femme morte, celle de l’inspecteur de police mandaté pour l’enquête et celle de l’amant qui n’est autre que le narrateur), c’est le policier qui part du passé algérien pour se retrouver à Paris un demi-siècle plus tard. « La guerre de sa mémoire avait repris comme une blessure jamais totalement refermée », dit de lui Nourredine Saadi.

Boulevard de l’abîme nous prend à la gorge et nous roule dans ces fossés où l’âme n’en sort que rarement. C’est un roman éblouissant qui donne ses lettres de noblesse à la littérature algérienne contemporaine.

L’Art comme quête des origines

Nourredine Saâdi fait partie de ces nouveaux auteurs qui abordent des nouvelles thématiques avec une forme esthétique originale. L’une des caractéristiques de son écriture, est sa focalisation sur la mémoire individuelle et collective.  Le corps narratif dans l’oeuvre de Nourredine Saâdi textualise une mémoire chargée de sens, un sens qui traduit les phénomènes identitaires les plus complexes. Pour preuve, les deux premiers romans de cet écrivain talentueux, projettent un univers romanesque qui explorent sans cesse les dédales et les impasses d’une mémoire qui n’a toujours pas délivré ses secrets.

Dans Dieu-le-fit (Albin Michel, 1996-Prix Kateb Yacine), la destruction d’un bidonville qui a  pour nom Dieu-le-fit ramène ses occupants dans leurs douars d’origine. Commence alors la lente déportation vers un but lointain et inconnu, puisque les habitants de Dieu-le-fit n’ont jamais eu d’autre foyer que cet habitat provisoire. Et cet exode, conduit par un caporal zélé, maître du temps et des destinées, devient la vivante épopée d’hommes et de femmes habitués à subir, mais porteurs de mémoire, de rêves et de savoirs qu’on ne pourra jamais éradiquer. Nous voyons bien que Derrière le drame des déplacés du Bidonville Dieu-le-fit,  il y a une mémoire tissée dans la douleur et la déprime, face à l’absurdité d’un système qui s’est érigé en destructeur de tout ce qui fait de l’être son essence.  

Etrangement, « la Wallachye » (le pays imaginaire dans lequel se déroule le récit) devient  une métaphore ; elle ressemble à cette Algérie en proie à la violence et au déracinement identitaire.

Dans son deuxième roman La Maison de lumière (Albin Michel, 2000), Nourredine Saâdi ne quitte pas son registre principal en évoquant l’histoire de cette maison mauresque qui baigne dans un soleil magique, en face d’une mer constamment bleue. Une maison porteuse de toute l’histoire de l’Algérie traversée par des moments de bonheur et des blessures béantes. Construite tout d’abord pour le vizir du dey d’Alger durant la période ottomane, puis, devenue caserne au temps de la colonisation, occupée ensuite, par un marchant juif et par un général français, avant de tomber dans la déshérence à l’indépendance.

Il est vrai que le travail historique et narratif de l’écrivain renvoie à des lieux vrais, mais surtout à une vérité qui est soutenue par une narration qui repose sur les mythes, les symboles, les fantasmes et sur des ingrédients enfouis dans la mémoire que seule l’écriture romanesque est capable de rendre visible.

Dans son roman La Nuit des origines (Editions de l’Aube, 2005-Prix Beur FM, 2006),  Nourredine Saâdi continue son exploration, sa recherche et sa reconstitution d’une mémoire fragmentée dans tous ses prolongements et ses histoires en évitant les idées réductrices qui font de l’identité un monde fermé sur lui-même.  C’est tout simplement l’histoire d’une femme, Abla B., venue à Saint-Ouen en quête d'un éventuel acquéreur pour un vieux manuscrit de valeur qu'elle a rapporté de son exil d'Algérie, entre dans une boutique et découvre, stupéfaite, un lit à baldaquin, semblable au sien, laissé à Constantine. Autour de ces deux représentations symboliques des origines vont se tisser des histoires croisées entre des êtres et des choses, des personnages et des objets, sur fond d'un amour impossible. Il faut dire qu'en arabe - la langue du manuscrit, personnage mystique du roman - c'est un même mot qui désigne écriture et destinée... Poursuivant ses figures allégoriques pour dire l'Algérie, Nourredine Saadi plante ici le décor de son imagination entre la médina de sa mémoire d'enfant et les Puces de Saint-Ouen. Lieu réel mais totalement réinventé, mystifié tel un pays des merveilles et des chimères, bariolé, bigarré, drôle, cosmopolite et merveilleusement insolite.          

Le roman s’ouvre sur une première phrase déclencheur qui encadre, en même temps, le récit et qui l’installe dans un passé qui fonctionne en flash-back. « C’est arrivé chez un antiquaire des puces - on aurait écrit : comme par un complot de la destinée. » (Page 9)

Cette destinée inévitable conduira Abla à quitter l’Algérie en détresse, elle est recommandée par une association féminine, elle occupe une chambre du palais de la femme, foyer créée par l’Armée du Salut pour accueillir les femmes en difficultés. Elle passe ses journées dans les lectures dans la bibliothèque afin de s’évader d’un présent pesant. Sinon, elle se lâche dans le marché aux puces de Saint-Ouen, meublé par des curiosités mais aussi par des hommes et des femmes avec lesquelles elle tisse des relations très humaines : Jacques et Elie, Nez-creux, Mme Jeanne la patronne du bar, Ali-Alain le Constantinois qui est amoureux de cette insaisissable Abla, et qu’il n’aura jamais qu’après la mort de celle-ci, paraphrasant ainsi, dans un moment de douleur, Gérard de Nerval.

« D’ailleurs, elle m’appartient bien plus dans sa mort que dans sa vie » ; il y a d’autres aussi, Carlos attiré par le lit à baldaquin tout comme Abla, Kader Belmedi, Mme Flavier, Emile le marchand d’anciennes armes à feu... Abla, dans ce récit, n’est que l’outil déclencheur qui va tisser - à partir de deux objets, infiniment intimes - toute l’histoire du roman : Le lit à baldaquin semblable à celui qu’elle avait laissé derrière elle à Constantine et le vieux manuscrit venant de son grand père. L’espace bigarré du marché aux puces la renvoie à la médina de son enfance tendre mais perdue à jamais.

C’est un lieu d’imaginaire, dans lequel tout se fait et se défait, sur fond d’un amour difficile où les rebondissements sont inévitables et déjà tracés. Abla, malgré les moments d’oubli et d’absences sporadiques, elle est attrapée par une mémoire hantée par une ville, un père et surtout par un présent réduit à l’état primaire par des tueurs sans scrupules, mais aussi par une passion amoureuse (Alain) impossible, qui la poussent vers le tragique et la perdition. Une fin qui renvoie à Anna Karénine ou même à une Madame Bovary sans des véritables repères.

Au moment où Trakian, le commissaire priseur évalua le manuscrit à un quart de million d’euros, Abla perd tout équilibre et calme. « Elle marmotta des paroles décousues entre les dents et eut le sentiment que sa voix ne correspondait plus à son corps. Alors, soudain, avec une violence inouïe, défaisant sa coiffure, elle se leva en hurlant et s’enfuit en emportant son manuscrit. L’enveloppe de velours noir semblait un nid vide devant des yeux ahuris. » ( page 193)

Une dernière remarque, au-delà de ce que représente la Nuit dans ce roman et qui est facilement repérable, elle renvoie dans l’inconscient du lecteur averti à une tradition narrative orientale, les Milles et une Nuits, par exemple. La nuit, c’est le lieu de l’histoire mais aussi celui de tous les fantasmes amoureux et les histoires cachées. Abla, peut être facilement assimilée à une fille d’un marchant de Samarkand ou d’un conteur dans un souk de Bagdad du Xe siècle qui faisait circuler le savoir par ses histoires racontées.

A la lecture de cette œuvre, on est rattrapé par notre mémoire comme le dit si bien Abla avant son suicide, dans ses derniers écrits : « J’ai toujours imaginé ma ville de naissance venue de la nuit des temps, comme un des signes de la création attestée. Attestée par trois mille ans - stèles, outils de pierre ou de métal, lampes votives, meules à grain, squelettes, manuscrits - elle poursuivit son éphémère éternité et, après tant de sièges destructeurs, tant de tremblements de terre, elle semble impassiblement vivre dans l’attente du dernier qui détruirait son rocher. »  (Page 204)

Avec une grande virtuosité,  Nourredine Saâdi a su comment explore non seulement les mythes, mais aussi les fantômes des ancêtres et leurs légendes. La Nuit des origines est surtout une majestueuse reconnaissance de ceux qui ont fait, en partie, notre mémoire et notre identité tumultueuse et multiple d’aujourd’hui. Cet écrivain qui pense qu’on est tous " nés dans la nuit et dans un lit et nous sommes tous des enfants d'un texte" mérite vraiment d’être lu et reconnu.

 Vivant et travaillant à Paris où il enseigne le droit et dit pratiquer, au demeurant, un « exil heureux », Nourredine Saâdi est auteur de deux romans aux éditions Albin Michel, Dieu le fit (1996) et La maison de lumière (2000). Il a également publié deux monographies d'artistes, l'une consacrée à Rachid Koraïchi (Acte sud, 1998), l'autre à Denis Martinez (Barzakh et le Bec en l'air, 2003).

Les obsessions romanesques de Nourredine Saâdi

On ne prête qu’aux riches et il faut peut-être qu’on soit la cible d’un critique-sérial pour attraper la lumière. Pourtant il y a des écrivains qui font de l’excellent boulot dans leur coin, tranquille, ou alors préoccupés seulement par la littérature, cette maîtresse exigeante et ingrate qui, elle aussi, comme tous les autres, ne prête qu’aux riches.

Tout ça pour causer du dernier roman de Nourredine Saâdi, Boulevard de l’Abîme (Barzakh).

Devant le présenter récemment à l’Association de culture berbère (ACB) à Paris, j’ai repris une de ses phrases fétiches : «Ici, il n’est plus à présenter.» Cependant, pour mieux comprendre Boulevard de l’Abîme, il faut disposer de quelques éléments de biographie.

Né à Constantine, où il existe réellement un boulevard de l’Abîme, Nourredine Saâdi a fait ses études à Alger où il devient professeur de droit. En raison de ses engagements et de sa visibilité politique progressiste, il doit quitter l’Algérie en 1994. Jusqu’en 2015, il enseignait le droit à l’Université d’Artois, en France.

L’exil nous a donné un écrivain puisque Nourredine Saâdi publie en 1996 Dieu-Le-Fit (Albin Michel), son premier roman. D’autres romans suivront : La Maison de Lumière (Albin Michel) en 2000, La Nuit des origines (Albin Michel) en 2005 et, enfin, ce Boulevard de l’Abîme (Barzakh) en 2017.

Dans le registre strictement littéraire, il faut ajouter un recueil de nouvelles, Il n’y a pas d’os dans la langue (Barzakh) en 2008. Sans compter la participation à de nombreux ouvrages collectifs.

Essayiste, il a publié en 1991 Femme et Loi en Algérie (éditions de l’Université des Nations-Unies), Sexe, droit et reproduction (L’Harmattan, en collaboration avec Nadir Marouf) en 1998. En 1999, il a coécrit avec Malika Matoub, Matoub Lounès (Albin Michel). En 2013, il publie Houria Aïchi, dame de l’Aurès (Chihab).

Grand amateur d’art et ami des plasticiens, il est l’auteur d’ouvrages d’art : Rachid Koreichi (Actes Sud, en collaboration avec Jean-Louis Pradel) publié en 1998 et en 2003, Denis Martinez, peintre algérien (Barzakh et Le Bec en l’Air).

Nourredine Saâdi est un écrivain de la maturité. Il a épargné aux lecteurs les habituels balbutiements de jeunesse pour donner avec Dieu-Le-Fit un premier roman remarquablement abouti. D’ailleurs, le perfectionnisme de l’auteur dans cette véritable œuvre d’art se dresse comme un obstacle pour croire qu’il s’agit d’un premier roman. On sent que ce roman est une idée – et même un univers — qui a cheminé longtemps, se densifiant au niveau du sens, et se fluidifiant s’agissant du style, avant d’exister en tant qu’histoire.

Dans ce roman, Nourredine Saâdi a d’une certaine manière jeté les fondations de son œuvre ultérieure. S’y condensent déjà les «obsessions», pour emprunter le terme à Kateb Yacine pour qui un écrivain est l’homme des mêmes obsessions qui se déclinent de façon à chaque fois différente d’un livre à l’autre, qui se retrouveront dans tous ses romans.

Ces obsessions sont celle de la mémoire écorchée qui revient par l’entremise de la psychanalyse. Dans tous ses romans, on rencontre ce ressac de la mémoire de la souffrance tranquille, parfois même rationalisée, réinvestissant un personnage qui se reconstruit par l’élucidation et l’exploration de l’inconscient.

L’autre obsession, c’est une sorte de fatalité de l’amour impossible. Les romans de Nourredine Saâdi nous racontent des histoires d’amour pareillement inaccomplies, contrariées, tragiques. Souvent, dans son univers, les femmes, héroïnes de ses romans, se suicident. Ce sera encore le cas dans Boulevard de l’Abîme.

D’autres obsessions parsèment cet univers où les personnages — jamais simples, voire simplifiés – sont denses de toutes leurs contradictions, chatoient de toute leur complexité. Une lecture critique méthodique permettrait certainement de déceler la récurrence de ces obsessions incarnées aussi par la question de la guerre, de l’engagement, de la littérature bien sûr. La plupart des personnages de Nourredine Saâdi sont des lecteurs. Il a souvent recours à des citations d’écrivains et il fait des clins d’œil à ses auteurs préférés.

Les romans de Nourredine Saâdi composent indubitablement une œuvre d’un auteur cultivé, aux références multiples, maîtrisant et la langue et le langage romanesques.

Une chose est frappante dans le cursus d’écrivain de Nourredine Saâdi, c’est la rareté de sa production romanesque. En 21 ans, il a publié quatre romans, Boulevard de l’Abîme compris. On est loin, on le voit bien, de ces écrivains compulsifs qui ne laissent pas passer une saison littéraire sans y figurer d’une manière ou d’une autre. Lui, il prend le temps de faire venir au monde ses histoires, et cette maturation se sent au niveau de la densité des personnages et de la précision des références qu’elles soient historiques ou littéraires.

S’agissant de Boulevard de l’Abîme, son dernier roman donc, qui est à la fois abouti et fluide à la lecture, il démarre comme un polar. Une scène d’enquête, un inspecteur, un cadavre. Celui d’une femme, désignée par la lettre A., une Algérienne trouvée morte dans un appartement cossu de Paris. Suicide ? Probablement mais la famille de A. veut user de toute son influence pour que l’inspecteur, en charge de l’enquête, fasciné par la beauté de cette femme, supprime le mot «suicide» de son rapport car il diminue de la respectabilité de la mort.

L’histoire est racontée par trois voix. Celle de A., à travers ses carnets que découvre chez elle l’inspecteur. Elle est racontée par l’inspecteur lui-même, qui fut par le meilleur des hasards un appelé rebelle à la guerre coloniale précisément à Constantine, d’où venait cette femme. Et la troisième voix pour achever la polyphonie est celle d’un mystérieux narrateur, dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il fut l’amant de la femme. Ces trois voix harmonisent leurs accords épars pour nous renvoyer à la période de la guerre à Constantine où A., fille préférée de son bachagha de père dont la ferme sert de centre de tortures à l’armée française, est l’actrice involontaire d’un acte qui marqua la ville. Elle se dévoile en public. Beaucoup de ces éléments de l’histoire sont tirés de la réalité historique. Nourredine Saâdi les rapporte avec un souci de la précision qui a nécessité une documentation rigoureuse. Ils intègrent cependant une fiction qui lui rend sa liberté de créateur à agencer l’histoire à sa convenance.

Et cela donne un roman étonnant, un mélange d’intimité de chacun des personnages et d’histoire collective. Un roman, quoi, qui réinvente la réalité et lui donne un sens qu’elle n’a pas forcément intrinsèquement.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article