« Sois présente ! Lâche-toi et sois en confiance »
Pour Sara, qui dit être en contact avec plusieurs autres femmes, Tariq Ramadan imposerait le silence grâce à ce type de « chantage ». « Au début, il vous pose plein de questions sur la famille, les voyages, etc. Il essaye de cerner la personne, ses fragilités. Il demande aussi aux femmes des photos, des vidéos, à caractère un peu sexuel et il tente de vous intimider », affirme-t-elle. Elle évoque par exemple le cas de cette femme, mariée, mère de famille, qui aurait eu une relation avec l’islamologue : « Il avait une vidéo d’elle en train de lui faire une fellation, donc il la faisait chanter avec ça », assure-t-elle.
C’est aussi ce qu’a relaté Yasmina : « Il disait qu'il avait des choses compromettantes sur moi. Il s'est servi de son aura dans la communauté et a abusé de mes faiblesses. »Quant à Henda Ayari, elle assure que lorsqu'elle a fait part à Tariq Ramadan de sa volonté de porter plainte, il l’aurait « menacée de représailles » et de « s’en prendre à [ses] enfants ». Il aurait également agité la menace de divulguer des « photos compromettantes ».
« Il y avait des menaces à chaque fois que ces femmes voulaient parler », témoigne Ian Hamel, qui a été en contact avec plusieurs d’entre elles. « Elles m’ont assuré qu’il intervenait lui-même sur les réseaux sociaux pour insulter ses détracteurs, sous divers pseudonymes. Il pouvait aussi appeler leur frère aîné ou leur père. » Majda Bernoussi a ainsi reçu « des menaces » à coups de « messages vocaux » et « courriers d’avocats dont on ne trouve aucune trace dans les annuaires professionnels », atteste le journaliste.
Lui-même explique avoir essuyé « insultes » et « menaces » de la part de l’islamologue dans le cadre de la biographie qu’il réalisait : « En interview, il peut changer d’attitude en deux secondes si vous dites quelque chose qui ne lui plaît pas, il commence à insulter : “ordure”, “salopard”. » Après l'enquête en cinq volets de Mediapart, en 2016, l'islamologue avait répliqué dans une vidéo de près de trente minutes.
Au fil des années, certaines femmes sont rentrées en contact. Et d’après Sara, Tariq Ramadan aurait tenté de « semer la zizanie » entre elles. Exemple avec cet e-mail du 27 novembre 2013, dans lequel l’islamologue explique à Sara que Majda Bernoussi « a un vrai problème psychologique » et multiplie les « crises » et « délires jaloux ». « À Majda, il a dit que j’étais frustrée parce qu’il m’avait rejetée, relate Sara. À moi, il a raconté qu’elle était folle. »
Un autre élément expliquerait la spirale du silence, selon plusieurs témoignages : l'« emprise » psychologique et morale qu'aurait exercée Tariq Ramadan sur ces femmes, grâce à son statut d'homme « savant », « religieux », « respectable ». « Emprise », le mot revient d'ailleurs dans la bouche de plusieurs témoins. Le prédicateur joue de l’influence et de la grande admiration qu’il suscite chez ses fidèles, notamment celles qui se tournent vers lui en quête de conseils religieux ou spirituels. « C'est un gourou, ses fans, notamment les jeunes femmes, se précipitent à ses conférences, c'est un peu le bon Dieu », analyse le journaliste Ian Hamel, auteur d’une biographie fouillée en 2007.
En 2014, Majda Bernoussi a détaillé au journaliste cette « emprise » mentale. C'est à son retour de La Mecque, et sur les conseils de son entourage, qu'elle a sollicité l'islamologue. Elle lui a envoyé ses textes, dans lesquels elle relate sa vie, marquée par la violence. « Aie confiance, je vais te guider vers la lumière », lui a-t-il répondu.
Dans L’Obs, une autre jeune femme, Naïma, évoque une relation consentie mais « extrêmement toxique » avec Tariq Ramadan, qu’elle décrit comme un « prédateur »: « Après être passée entre les mains de Tariq, on n'est plus la même personne. Il prend possession de l'esprit de l'autre. » Amélie, 28 ans, abonde : « Parfois il dépassait les bornes dans le contrôle sur moi », dit-elle en citant des SMS reçus qu'elle a compilés : « Tu étais censée être soumise et obéissante » ; « Tu dois me répondre plus vite et tu dois m’obéir. Tu es vraiment contente qu’on se connaisse ? Avec l’intelligence, le corps et le cœur ? Tu sens un peu ? ».
« Une fois il m'a dit qu'il était mon sultan, poursuit-elle. Dès qu’il y avait le moindre désaccord, ou si je ne répondais pas à ses textos dans les dix minutes, il faisait des crises de colère, puis il m’envoyait un texto “je pense à toi…” au milieu de la nuit. J’avais l’impression d’avoir des disputes de couple avec quelqu’un que j’avais vu deux fois, et qui n’était pas du tout mon compagnon ! Il me faisait des déclarations passionnelles, lyriques, je ne savais pas si c’était de la manipulation ou si c’était sincère. »
L'histoire d'Amélie, évoquée dans L'Obs, a commencé, comme beaucoup d'autres, sur Facebook. En août 2011, un message est arrivé dans sa boîte privée, selon son récit. Cette étudiante, alors âgée de 22 ans, n'avait jamais rencontré Tariq Ramadan, qu'elle avait simplement « vu à la télé, avec [sa] maman ». « C’était quelqu’un que j’admirais beaucoup même si je n’étais pas musulmane à l'époque [elle s'est convertie plus tard – ndlr] », raconte-t-elle à Mediapart. En découvrant le message, elle pense d’abord à « un faux profil ». « Ça me paraissait impossible que ce soit lui, il n’y avait pas de raison qu’il m’envoie un message, je ne suis personne. »
Elle ne prête pas attention, puis un second message arrive quelques jours plus tard, s’étonnant de son absence de réponse. L’islamologue a lu une interview d’elle sur la cause palestinienne et veut lui proposer « un projet ». « Je ne suis pas une militante très impliquée, donc j’étais sceptique. Je lui ai dit de m'appeler si c'était bien lui. » Trois semaines plus tard, elle a la surprise de recevoir un coup de fil du quinquagénaire, qui lui propose de se rencontrer, « dans un lieu discret », un restaurant, près de la gare de l’Est, à Paris. Elle accepte, « pour savoir ce qu’il y avait derrière tout ça ».
Selon son récit, Tariq Ramadan se serait rapidement montré « familier ». « Sur le chemin, je lui envoie un texto pour lui dire que je serai un peu en retard. Il me répond : “Dis donc, ne commencez pas!” ; “Eh oh, la petite en retard, autoritaire, qui ne répond pas ! Il y a des punitions qui se perdent là”, j’ai trouvé cela bizarre. Puis il est carrément passé au tutoiement », affirme-t-elle. Au restaurant, la jeune femme lui demande ce qu’il veut. « Il m’a répondu qu’il était là pour ce qui pouvait m’intéresser : des discussions, des projets, des relations. Il m’a dit que ma personnalité l’avait touché dans l’interview, et que je lui plaisais. »
Très vite, l'islamologue se serait mis « à parler de sexe ». Après le rendez-vous, « des textos très explicites sexuellement » auraient suivi, « dans lesquels il parlait beaucoup de rapports de domination sexuelle. Il disait qu’il voulait que je me donne à lui entièrement, corps et âme, il me parlait de fellation, puis de sodomie. J’étais très choquée, on ne s’était encore jamais touchés, je ne l’avais vu qu'une fois. Je lui disais que je voulais aller plus lentement. Il me reprochait de ne pas donner assez, d'être trop froide, trop distante ». La jeune femme accepte un deuxième rendez-vous, dans un café. « D’abord il m’a fait du pied. Après, il m’a demandé d’aller aux toilettes et de l’attendre là-bas. J’ai dit non, c’était hors de question », assure Amélie.
Sara a été contactée d’une manière similaire, en mai 2013. Après avoir laissé un message ironique (« Beau gosse Tarik t’as pas un fils ou un cousin à présenter ? ») sur la page Facebook officielle de Tariq Ramadan – « pour moquer les messages de ses fans » –, elle raconte avoir été sollicitée par un compte au nom de l’islamologue. Elle aussi pense d'abord à un profil « fake ». « Il m’a dit :“Connecte-toi sur Skype si tu veux en avoir le cœur net” », relate-t-elle. Elle refuse. Méfiante, elle alerte son compte officiel Facebook, sans obtenir de réponse.
Leur correspondance se poursuit, jusqu’à un message vocal, que Mediapart a pu écouter : « Voilà, comme ça tu entends ma voix, et puis à toi de savoir. C’est bien moi, donc je vais pas commencer à insister pendant trente ans », s'impatiente-t-il. Il lui propose un café à Paris, elle décline. Dans leurs échanges sur l'application Viber, que Mediapart a consultés, l'islamologue alterne propos sexuels et messages dans lesquels il lui reproche une « attitude froide » et lui demande de « donner plus », d’être « plus libre sans chichis ». « Sois présente! Lâche-toi et sois en confiance » ; « J’ai besoin de plus », écrit-il.
« Je lui ai dit: “Je n’aime pas ça.” Il m’a dit : "Je sais, c’est pour ça que je le fais.” »
Au-delà d’échanges épistolaires crus, Tariq Ramadan pouvait se montrer brusque, voire violent, selon certaines femmes. Amélie raconte comment à deux reprises il l’a invitée dans sa chambre d’hôtel, tard le soir. Si elle décline la première invitation, elle accepte la seconde. « J’étais dans une phase très dépressive, je ne dormais pas, je ne m’alimentais pas, je me sentais très seule, et le jour de mon anniversaire, il a été la première personne à m’envoyer un message. J’ai été touchée, et c’est le seul moment où j’ai baissé la garde. Je me suis dit : “Finalement, il s’intéresse à moi, il est gentil.” »
À l’hôtel, l'intellectuel apparaît d’abord prévenant, selon son récit. « Il ne m’a pas sauté dessus, il m’a offert d’abord un cadeau, on a discuté. » Mais plus tard, alors qu'ils se déshabillent, il lui aurait « mordu les seins », assure-t-elle, au point d'avoir encore « des croûtes de sang quelques jours plus tard ». « C’est une pratique que j’ai trouvée violente et que je n’ai pas désirée, explique-t-elle. Je lui ai dit : “Je n’aime pas ça.” Il m’a dit : "Je sais, c’est pour ça que je le fais.” J’ai trouvé ça très, très choquant, j’ai fondu en larmes. »
La jeune femme dit avoir profité qu'il se rende aux toilettes pour « faire semblant de dormir, pendant quatre heures ». « J’étais terrorisée, j’ai gardé les jambes croisées, serrées. Il ne m’a pas touchée, il est resté éveillé toute la nuit, assis, la lumière allumée. Il ne faisait rien, il n’a pas fait sa prière du matin. Toutes les trente minutes, il me disait :“Ça va, tu dors?” » Aujourd'hui, Amélie a pris contact avec un avocat et estime que son récit peut éclairer l'enquête en cours, mais elle n'envisage pas de plainte, jugeant leur relation « consentie ».
Selon les récits de ces femmes, le prédicateur semble évacuer assez rapidement la religion et la spiritualité dans les conversations. « Très vite », parler de l’islam « ça ne l'intéressait plus », a expliqué Majda Bernoussi. « Il me disait qu'il était tombé amoureux de la fille du manuscrit. Il exigeait ma confiance absolue. Il me disait qu'il était divorcé devant Dieu et les hommes. Je l'ai cru. Un homme de cette envergure ne ment pas, c'est bien connu. » Yasmina, qui a témoigné dans Le Parisien, indique avoir d’abord reçu « des conseils religieux » de la part de l'islamologue, qu’elle avait sollicité, puis « un jour il a réclamé [sa] photo ». « Il voulait savoir à quoi ressemblait celle avec laquelle il échangeait. Il m'a trouvée mignonne. À partir de là tout a dérapé, entre nous, c'est devenu pornographique. »
Amélie, de son côté, a « très vite compris que ce qui l’intéressait ce n’était pas le projet [sur la Palestine]. Il en parlait à peine et de manière très vague ». L'étudiante explique avoir été « intimidée » par son statut de « personnalité publique » et de « guide moral » : « Je me disais: “Je suis en train de parler à Tariq Ramadan, c'est fou.” Je rougissais. Il m’a dit : “Vous me plaisez.” Je lui ai demandé s’il était marié, et comment ça lui paraissait compatible avec la religion musulmane. Il n'arrivait pas vraiment à me répondre. »
La plupart de ces femmes ont en commun d’avoir été en contact avec l’islamologue à un moment très difficile de leur vie. Majda Bernoussi lui avait raconté son parcours douloureux. Amélie sortait d’une relation avec un compagnon harceleur et traversait une dépression profonde. Naïma était « engloutie par les problèmes » et se disait : « Ce n'est pas n'importe qui, il faut lui faire confiance. » Henda Ayari vivait quant à elle une séparation très difficile avec son mari, un salafiste. « J’avais perdu la garde de mes trois enfants, j’étais seule, sans argent, sans logement, sans travail. Une assistante sociale m’a conseillé de retirer mon voile pour trouver du travail. J’ai suivi ses conseils. Mais je culpabilisais (...) Tariq Ramadan m’a apporté les réponses que je cherchais », a-t-elle témoigné. Ces femmes racontent toutes avoir été flattées de l’intérêt que leur portait le célèbre islamologue, qui les a mises en confiance.
Certaines affirment que le penseur musulman leur avait demandé de taire leur relation. Amélie précise qu'il a coupé tout contact en octobre 2012 après avoir appris qu'elle avait mentionné à un responsable associatif de la communauté musulmane l’avoir « rencontré quelques fois ». L’étudiante dit avoir reçu un message « qui disait, en substance : “Tu as trahi notre secret, tu devrais avoir honte.” »
Le statut et l'influence de Tariq Ramadan dans la communauté musulmane auraient aussi joué un rôle, selon plusieurs de nos interlocuteurs. « Longtemps, Tariq Ramadan est apparu comme intouchable. C’est quelqu’un qui n’accepte pas du tout la critique et peut se montrer très menaçant à l’égard de ceux qui le contestent », souligne Saïd Branine, le directeur d'Oumma, principal site d'information musulman. « Certaines femmes ont pu avoir eu peur de témoigner, elles craignent certainement des menaces de lui ou de ses proches », estime-t-il. D'autant que le prédicateur « a réussi un tour de force », selon lui : « S’identifier comme le défenseur de l’islam et laisser penser que lorsqu’on l’attaquait, c’est systématiquement l’islam qui était attaqué. »
Ces dernières années, certains anciens soutiens de Ramadan, pourtant fâchés, ont eu du mal à le critiquer, par peur de contribuer à sa stigmatisation, de crainte aussi que cela ne se retourne en réalité contre les musulmans.
Pour le sociologue Omero Marongiu-Perria, ancien membre de l'UOIF (Union des organisations islamiques de France), la célébrité et les réseaux importants de l'islamologue ne sont pas étrangers à cette omerta. « Il a acquis une notoriété importante, grâce à son charisme – il se présentait en homme charmant, maîtrisant parfaitement la langue française –, sa filiation – il est le petit-fils du fondateur des Frères musulmans égyptiens –, mais aussi à une infrastructure qu'il a construite », analyse le spécialiste de l'islam, qui rappelle que Tariq Ramadan « n'a jamais été un fils d'immigrés issu des quartiers, un self-made-man ou un homme isolé » mais qu'il est né « dans une famille bourgeoise et s'est constitué par la suite un réseau de militants et d'élites ».
Durant son ascension, dans les années 1990, le prédicateur « a écarté une à une toutes les personnes critiques », poursuit Omero Marongiu. « Lorsque des militants critiquaient sa stratégie ou son discours, il rétorquait : “Ce sont des gens qui veulent prendre ma place” ou qui “sont inféodés au système”. C'est cette même stratégie de défense qui est utilisée aujourd'hui dans les affaires de violences sexuelles », estime le sociologue, qui a publié une tribune remarquée sur l'affaire.
À cela s'ajoute la peur des réactions des proches et au sein de la communauté musulmane. « Le tabou de la sexualité est important », souligne Saïd Branine, qui insiste sur la « dimension psychologique et morale » : « Certaines femmes redoutent la honte vis-à-vis de leurs mari, père ou frère, des remarques comme “pourquoi tu t’es retrouvée avec un inconnu dans une chambre ?”. »
L'avocat Éric Morain – qui défend plusieurs femmes en France et en Suisse, dont Christelle – relate la difficulté pour ses clientes de témoigner. « Ces femmes avaient mis un “couvercle” sur ce qui s’était passé, et sont aujourd’hui logiquement dans un processus de maturation, mais avec un effet boomerang : tout cela étant devenu public et très médiatisé, elles se sentent exposées ; elles reçoivent par ailleurs un ensemble de menaces ou de pressions diverses. Elles ont une vie sociale, culturelle, religieuse, donc certains peuvent leur dire, y compris des membres de leurs familles d’ailleurs, qu’il serait mieux de ne pas témoigner. Et malgré cela, certaines le font. »
Y a-t-il eu des alertes auprès du premier cercle de Tariq Ramadan ? Durant notre enquête, plusieurs personnes nous ont affirmé que son frère Hani Ramadan avait été mis au courant – à l'oral et à l'écrit. L’islamologue helvète aurait balayé ces accusations, en estimant qu'elles relevaient de la vie privée, et en rejetant la faute sur les femmes. Contacté, il n'a pas répondu.
Depuis le début de l'affaire, le directeur du Centre islamique de Genève parle de « calomnies ». Après la plainte d'Henda Ayari, il a dénoncé, dans une vidéo, des « rumeurs » et « médisances », et prédit un « terrible châtiment » à ceux qui « accus[ent]un individu innocent d'avoir forniqué ou violé, relayant un récit qui est le fruit de [leur]imagination malveillante ». Le 29 octobre, sur son blog et sur les réseaux sociaux, il a demandé de relayer largement une publication qui laissait entendre que l'affaire Ramadan était le fruit d'un complot sioniste. Ce billet a depuis été supprimé.