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Réseau des Démocrates

Alice Zeniter: «Penser en dehors de la place que m’assignent les autres»

 PAR  ET 

 

Rencontre avec celle qui signe l’un des romans les plus prometteurs de cette rentrée : L’Art de perdre (Flammarion). Dézingage fin et puissant des préjugés sur la guerre d’Algérie, l’immigration, l’islam, le racisme…

L’Art de perdre est un roman à la fois ambitieux et accessible. Il récapitule la guerre d’Algérie puis le regroupement en France sitôt l’indépendance de 1962, vus d’une famille kabyle. Celle-ci est considérée comme supplétive de la force coloniale (les fameux « harkis »), tant n’a cessé de croire à l’éternité de la présence française le grand-père, Ali, devenu riche propriétaire à la suite de la possession d’un pressoir apporté par un cours d’eau en furie – le livre se laisse du reste inonder par les motifs hydrauliques et même liquides (l’urine comme les larmes n’y sont pas sans importance).

Le thème en est les heurs et malheurs qui s’abattent en cascade sur trois générations correspondant aux trois parties du récit : Ali et Yema en Kabylie, où naissent leurs premiers enfants, dont leur fils Hamid ; leur vie d’immigrés dans un camp de harkis du sud de la France puis dans une HLM de l’Orne, où Hamid grandit avant que de rencontrer sa femme, Clarisse, à Paris ; la capitale où s’établit leur fille Naïma, qui fera retour en Algérie, 60 ans plus tard, à l’occasion d’une exposition que prépare la galerie d’art du VIearrondissement qui l’emploie…

Alice Zeniter, née d’une mère d’origine française et d’un père venu d’Algérie, n’en est pas à son coup d’essai – elle a publié son premier roman à 16 ans et celui-ci est son cinquième. La voici qui réalise, à 31 ans, un coup de maître(sse). Cette normalienne ayant déserté le monde universitaire pour se consacrer à l’écriture parvient à mêler pouvoir d’évocation romanesque, ellipses et humour, avec une soif de transmission de l’histoire comme de sa perception – on sent chez elle une douce prédilection pour l’étude majeure du sociologue Abdelmalek Sayad (1933-1998) : La Double Absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré (parue au Seuil en 1999, préfacée par Pierre Bourdieu).

© Mediapart Fr

 

L’Art de perdre joue dès son titre sur la défaite comme sur la perte de mémoire et de repères, en pratiquant de bout en bout l’éloge du mouvement ainsi que du regard de biais, parfois drolatique. Un protagoniste de la « lutte de libération nationale » enrage ainsi : « Même pour faire la révolution, il faut être pistonné ! » Portant un regard aigu et profond sur la sphère domestique, « l’antre secret du foyer », mais aussi sur l’empreinte des disparus de la guerre, mais encore sur les camps de harkis – voire de migrants –, Alice Zeniter hisse son roman au rang d’une expérience de pensée, bien loin de l’exotisme et de l’évasion. Cinq cents pages durant, on a l’impression de se plonger dans une défense et illustration de cette notation si féconde de Walter Benjamin : « Notre temps est criblé d’éclats d’avenir. »

Rencontre avec une intellectuelle spirituelle et mordante, qui réussit le prodige d’arracher à un angle mort préempté par l’extrême droite l’histoire des harkis. Et ce à partir d’Ali, qui décide, un beau jour en Kabylie, de tabler sur la puissance coloniale française plutôt que sur le FLN : « Être protégé d’assassins qu’il déteste par d’autres assassins qu’il déteste »…

Vous donnez l’impression d’établir une équidistance acérée au sujet des« événements d’Algérie », comme on disait jadis…

Alice Zeniter : Je voulais adopter une telle position, tant me semblait inentendable la production sur « les événements », qui ne distingue habituellement qu’un côté des choses, érigé en évidence. Tous ceux qui ont connu une trajectoire différente se sentent alors tenus de crier au scandale et à l’erreur, en se réclamant de leur vécu discordant.

Mon parti pris initial a donc consisté à admettre les réalités contradictoires algériennes aux yeux d’acteurs pourtant rassemblés au même endroit, à la même époque. J’ai voulu rendre compte de la pluralité sans fixer ni morale ni vérité de l’histoire. On ne peut pas demander à tout le monde de juger avec les mêmes outils analytiques. J’ai voulu tenir compte des œillères en place dans toutes les couches – sociales, culturelles, ethniques – de la société d’alors, tout en ayant lu la plupart des travaux historiques ou sociologiques publiés depuis sur la question.

Cette équidistance n’est pas sans conséquence…

Elle souligne qu’on ne peut pas décider librement du champ clos auquel on appartient, alors qu’on est toujours placé dans un camp – au sens parfois littéral, qu’explore le roman. Même une trajectoire de vie entière n’est pas suffisante pour inscrire une histoire : elle sera réécrite par le gagnant, qui assignera sa place au vaincu. Voilà ce qu’illustre Ali, l’aïeul du livre. Son fils, Hamid, découvre pour sa part que le silence ne saurait être le bouclier protecteur entre lui et les autres qu’il croyait. Le silence n’est pas une page blanche qui permet de tout réinventer, mais un écran sur lequel les gens fantasment, avec leurs « a priori ».

Et ces « a priori », négatifs ou positifs, nous placent eux-mêmes dans un camp, ainsi que le découvre, à la troisième génération, Naïma. Si bien que toute action devient comme une réplique à ce qui nous a été infligé. J’avais envie de travailler sur tous ces mouvements de pions qui amoindrissent notre liberté, dans la mesure où cela ressemble au processus d’écriture d’un roman : au commencement de la rédaction, tout est ouvert, je peux faire entreprendre n’importe quoi à mon personnage. Cependant, à mesure qu’il s’engage dans une direction, je perds toutes les éventualités découlant des axes qu’il n’a pas empruntés : à chaque fourche, diminuent les possibilités. L’écrivain se livre à l’exercice avec une conscience surplombante, alors que les protagonistes ne se rendent pas compte de l’éventail des cas de figure qu’ils sont en train de perdre…

© Mediapart Fr

 

Le roman montre aussi comment s’opère, une fois passée la Méditerranée, une double invisibilité dans le sillage de « la double absence »…

Quel dommage que le sociologue Abdelmalek Sayad, mort voilà bientôt 20 ans, n’ait pas pu poursuivre ses travaux pour parler de l’immigration d’aujourd’hui, comme il l’avait fait dans La Double Absence ! Oui, il y a un processus de double invisibilisation : il y a d’abord celle, personnelle, qui vient de la perte du statut social. Si tu as de l’argent, montre-le et montre-toi, prends de la place, occupe l’espace : telle est l’idée qui parcourt la première partie du livre en Kabylie. Le corollaire, c’est évidemment cache-toi, confonds-toi avec les murs, sois au ban de la société des humains. Tel est le sort des grands-parents, Ali et Yema, quand ils arrivent en France, où la hiérarchie sociale s’inverse. Ils étaient au sommet de leur village, occupaient une position enviable de notables et ils n’ont soudain plus la moindre puissance à exercer ; alors ils se cachent. À cela s’ajoute la crainte de transmettre à leurs enfants de mauvaise habitudes, qui les pénaliseraient dans leur existence : la meilleure façon d’élever les siens devient de ne pas les élever du tout, quand on ne connaît pas les codes du pays d’accueil. Voilà pour l’invisibilisation intime.

De surcroît, comme le rappelait Patrick Boucheron, à la suite de Michel Foucault, dans sa leçon inaugurale au Collège de France, le pouvoir produit une fiction qui se fait passer pour de l’histoire, afin précisément de maintenir ce pouvoir en place. Et l’Algérie, devenue indépendante, élabore donc la fiction à même d’assurer l’avenir d’une nouvelle nation unie, avec un peuple héroïque dans son entier – les harkis en sont forcément exclus. Ceux-ci ne trouvent pas non plus leur place en France, qui a toujours voulu l’Algérie sans les Arabes du temps de la colonisation et qui ne souhaite donc pas, après la décolonisation, hériter des Arabes sans l’Algérie…

« Les rapports entre la langue et les silences »

Même si vous vous appelez Alice, êtes-vous alors renvoyée à ce « nous » issu de l’immigration ?

Moi, je bouge hors du « nous », mais je suis obligée de me rendre compte de ma différence de parcours énorme. Surtout depuis que la situation s’est déplacée vers l’islam, qui inspire une peur panique à des gens n’en ayant pas la moindre idée. Pour ma part, j’ai grandi avec cette religion dans un rapport intime et simple. Je sais que dans une famille de 15 enfants, il y a autant d’islams qu’il y a d’enfants : c’est pour moi une évidence que l’islamisme n’est pas l’islam…

Néanmoins, j’ai compris que nous n’en avions pas fini, en France, avec la crainte de nos parents quant à tout ce qui viendrait rejaillir sur les immigrés, jusqu’à la septième génération, lorsque j’ai entendu les journalistes seriner à la télévision, après l’affaire Adama Traore, par exemple, que « tous ces noirs et ces Arabes dans les banlieues font monter le FN ». Ce qui veut donc dire : ces jeunes en colère, qui se font régulièrement ratonner par des forces de l’ordre versant dans la violence totale, devraient avoir une colère policée puisqu’ils portent le futur de leur communauté sur les épaules et que chacune de leur action se répercutera sur la communauté ! Si ce n’est pas du racisme, je ne sais pas ce que c’est…

Quel regard, du coup, portez-vous sur les jeunes « militants décoloniaux », sur l’afroféminisme, sur la non-mixité ?…

Je suis le mouvement de près, je m’intéresse au travail d’Amandine Gay. Je n’y participe pas de manière active – je ne fais donc pas partie d’une telle communauté d’expérience pour n’avoir pas eu à vivre en subissant les stéréotypes qu’un tel mouvement essaie de déconstruire. Je trouve que je n’y ai pas ma place. Mais je suis favorable – tout en sachant que cette position me vaudra des critiques – aux groupes de parole non mixtes.

En tant que femme, je sais que si un homme est parmi nous, nous n’aurons alors de cesse de nous tourner vers lui : « Pardon, Michel, pas toi, tu n’es bien sûr pas visé par un tel propos. » Et au bout d’un moment, tous les regards vont se tourner vers Michel, qui entendra pis que prendre de tant d’hommes qu’il frôlera la crise émotionnelle intense – et je comprends Michel en l’occurrence. Pour parvenir à une libération de la parole fondée sur un partage d’expériences communes, j’approuve totalement la constitution de groupes non mixtes. Mais je n’y assiste donc pas, par honnêteté, quand il s’agit de groupes racisés, étant donné que j’y échappe.

Cependant, je trace une limite : l’essentialisme. Je ne supporte pas qu’il y ait une essence blanche ou noire et que, s’il devait y avoir irréconciliabilité, elle viendrait de là. Or, de tels glissements de la langue interviennent parfois dans certains de ces groupes. Quand on entend « Malek Boutih est devenu blanc », c’est débile. Il est devenu bourgeois, il a versé dans un confort de pensée, il n’a plus le courage de détruire et de remonter les outils intellectuels à sa disposition, mais il n’est pas devenu blanc !

Quand on laisse les termes se dévoyer, c’est le début d’un pourrissement d’ensemble.

La langue, précisément, n’est-elle pas le fil rouge de votre roman, avec ce paradoxe de fer : Hamid s'accapare le français pour surtout jamais ne rien dire ?

C’est effectivement un livre sur la langue, sur les mots étiquettes, sur le dictionnaire comme sport de combat qui permet à Hamid de se lancer dans la France en étant armé. Mais un refus du piédestal langagier se manifeste dès la génération suivante, puisque sa fille Naïma va pouvoir dire non au dictionnaire en récusant la définition du mot harki.

C’est aussi un livre sur les rapports entre la langue et les silences. Le grand-père, Ali, dans la deuxième partie, ne peut plus parler du tout : son français fut toujours hésitant, son arabe le déserte, il sombre dans un mutisme qui le sédimente. Sa vie se termine cependant sur un cri plein de jurons et de remugles.

Aux antipodes de la retenue et de la patience (« sabr » en arabe) prônées chez lui…

Effectivement, si le bien-être, l’argent et la puissance doivent se montrer, la douleur doit être tue au nom d’une forme de vertu musulmane : une sorte de résignation fataliste. Se mordre la langue plutôt que de faire le compte de ses malheurs est une injonction qui pèse. Hamid pense d’abord que la qualité de son silence le différencie de son père, qu’il est passé d’un silence subi à un silence choisi, mais le résultat est le même : la perte de mémoire et de transmission, même si les hommes, en général, ne parlent pas, laissant les femmes connaître, à la cuisine, le seul espace de parole libre.

Et Hamid, dans sa période gauchiste du début des années 1970, approche presque de sa libération du silence : il se sent, en tant qu’immigré, de plain-pied avec la cause des femmes…

Ce n’était pas réfléchi ni conscientisé en termes politiques de ma part, mais je trouvais belle l’idée qu’après avoir été précipité dans le monde des hommes sitôt circoncis, après avoir vécu dans cet univers masculin où les filles sont des cibles à conquérir, Hamid découvrît cette fraternité d’avec les femmes : elles et lui portent un physique qui les expose aux préjugés dont ils ne peuvent s’extirper…

© Mediapart Fr

 

Votre roman ne récuse-t-il pas toute injonction et toute assignation ?

Nous ne sommes pas libres de nous choisir, ni de choisir nos actes pour en être pleinement responsables. Et en même temps, s’il y a une visée pour laquelle je suis prête à combattre quotidiennement et dans tous les domaines de ma vie, c’est bien l’idée de penser en dehors de la place que m’assignent les autres. Ne pas avoir à vivre, en tant que femme, avec des définitions de la femme répercutées par autrui ; ne pas avoir à penser que je suis issue de l’immigration face à des concepts, voire des fantasmes qui ne viennent pas de moi.

Or, je ne vous cache pas d’être hyperemmerdée : celui qui a tenu ce discours en refusant d’être assigné à résidence lors de la dernière présidentielle n’est autre qu’Emmanuel Macron ! Il contestait ainsi d’être réduit à l’étiquette de banquier et je me disais : « Le salaud est en train de me couper l’herbe sous le pied et ce refus de l’assignation va devenir inaudible avant même d’avoir pu être entendu ! »

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