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Par Si Mohamed Baghdadi

La vague de fond qui vient de révéler au peuple son impressionnante unité patriotique dans toute la richesse et la fécondité de sa diversité, impose désormais aux gouvernants l’impérieuse nécessité de changer ses pratiques et modes de gouvernance. Tous les intellectuels qui ont analysé ce mouvement social d’une profondeur et d’une ampleur inégalées n’ont pas manqué de le souligner avec autant de force que de pertinence. C’est la victoire de l’équipe nationale de football qui fut le détonateur de l’explosion de joie nationale. Le dégel - puisque après avoir parlé de congélation, il faut bien reconnaître aujourd’hui, que la glaciation avait frappé tout un peuple – entrainait, dans le même enthousiasme, toutes les classes et couches de la population, intellectuels et politiques compris. Bien que ces derniers n’aient pas fait montre, à quelques exceptions prés, de manifestations à la hauteur de l’événement ; probablement parce que son ampleur dépassait les limites de leur pré carré ou qu’ils voulaient tout simplement ne pas donner, en toute pudeur et retenue, l’impression de voler au secours de la victoire.

Tout semble avoir été dit, mais, paradoxalement, tout reste à dire comme l’a souligné si justement le sociologue Abdelkader Lakjaa qui y voit l’occasion ou la nécessité d’un approfondissement, au niveau d’une discipline, combien utile, tant à la société qu’aux hommes politiques qui évoquent à hue et à dia dans leur discours, le peuple et la société, sans les connaître vraiment. De ce point de vue, j’ai toujours été étonné que l’on se référât constamment à la société ou au peuple, comme s’il s’agissait de réalités monolithiques, susceptibles de réagir d’un bloc, sans être traversées de mouvements divers, complexes et contradictoires. Diversité et complexité qu’il convenait de connaître parfaitement, au risque d’en arriver aux inconséquences du type : nous nous sommes trompés de peuple ou de société.

De manière générale, cette méconnaissance exprime on ne peut mieux, l’inadéquation du système à la société, parce que le système vit en lui même et pour lui-même. Il ne pense à la société que dans des situations de crise ; lorsque son existence est mise en jeu, et/ou sa légitimité contestée, par le surgissement inattendu de l’ imprévisible, comme ce fut le cas dernièrement, des forces sociales dans la vie politique, qu’il a fortement contribué à anesthésier ou à congeler. Tous l’ont constaté et dit, entre la société et le système, le fossé se creuse au fur et à mesure que la médiocrité, la courtisanerie, l’incompétence et la mal gouvernance s’étendent.

Tout autant que la corruption, qui trouve là, un terreau favorable à son propre développement et devient un frein puissant à tout processus démocratique. Et qu’il est grand temps de changer ! Que connaissons nous de la société ?

Que connaissons nous de notre peuple ou de notre société ?
De son organisation, de sa composition, de ses tranches d’âge, de son niveau de vie, de ses misères, de ses souffrances, de son niveau intellectuel et culturel, de son analphabétisme, de ses aspirations les plus fortes et de ses préoccupations les plus lancinantes. De ses luttes concrètes et de ses coups de colère. De ses représentations dominantes, de son appareillage idéologique ou politique, de son rapport à l’histoire, à la religion, au monde islamique, au monde arabe, à l’Afrique, au communisme, au socialisme, à la démocratie, à la politique « globalement et en détail », à la justice, à la citoyenneté et à la solidarité. Des forces qui travaillent son prisme identitaire, le forment et le déforment selon les circonstances et les intérêts des différents clans du système. Mais dont une grande partie a été révélée par le tsunami patriotique auquel nous avons participé les uns et les autres. Et dont les jeunes furent les porte drapeaux fiers et indomptables, ombrageux et intransigeants. Mais…

Que savons-nous réellement de nos jeunes, plus de 70% de notre population ? De leur rapport à l’histoire et à la culture de leur pays, ou au monde de la politique. De ce qu’ils veulent, en réalité, et pas seulement de ce qui tend à devenir une image d’Epinal : la fuite d’un réel ravageur, la harga, élevée au stade de solution suprême, ou le maquis de toutes les atrocités, de toutes les souffrances et de l’ultime sacrifice, celui d’une vie de quinze printemps, fauchée par un geste kamikaze. Avec toutes les rancœurs, exprimées ou rentrées, à l’encontre un Etat qui ne leur fait pas la place qui leur reviendrait au sein de la société, la place qu’ils attendent ou estiment mériter, en fonction de leurs compétences et de leurs qualités. Pourquoi tant de cerveaux en fuite, tant de jeunes diplômés au chômage, tant de solutions palliatives à l’emporte pièce, rien de plus que des trompe l’œil, pour apaiser et flatter la bonne conscience des dirigeants.
Pourquoi, avant la victoire sur l’Egypte, nos stades sont ils devenus des espaces où ils expriment la violence accumulée de leurs multiples frustrations, en s’en prenant à tout ce qui leur tombe sous la main, à la sortie d’un match de football. Un jour, si rien ne change, ils s’en prendront, comme en octobre 88, à tout ce qui représente le système !

Car il ne faut pas « voiler le soleil avec un tamis » et voir la réalité, toute la réalité, en face. Comme l’a si bien dit Mohamed Boudiaf, dans toute sa sagesse « le bien et le mal sont en nous, sont entre nos mains » ; l’essentiel étant de savoir quel sens nous voulons donner à nos vies et à celles de nos enfants. Il faut reconnaitre, qu’à part quelques journées d’étude ou séminaires alibis, nous n’avons fait que bégayer en la matière depuis l’indépendance, croyant qu’il y avait mieux à faire que de s’occuper du « Bez oua tenguiz ». C’est ainsi que l’on désignait, avec un brin de dérision, le Ministère de la jeunesse et des sports, dont le premier titulaire est aujourd’hui Président de notre République.

Un peu d’histoire

L’histoire du MJS est l’histoire de sa marginalité par rapport aux préoccupations que le pouvoir avait décrétées centrales et prioritaires pour le pays, dés les lendemains de l’indépendance. Les gouvernants semblent avoir toujours pensé qu’en réglant le problème de la scolarité et en investissant le quart du budget de l’Etat pour l’enseignement, l’on avait résolu l’essentiel des questions de la jeunesse. Le reste était dilué dans la complexité de l’ensemble des problèmes qui assaillaient une jeune nation, à la découverte d’elle même, et des fractures que des intérêts divergents, allaient commencer à dessiner. Le reste occultait le fait que les enfants et les jeunes avaient des besoins spécifiques et devaient être considérées comme des personnes à part entière, alors qu’en fait, et à la limite, ils furent traités comme des non personnes. La création d’un Conseil Supérieur de l’enfance et de la jeunesse au début des années 80, puis l’élaboration d’un rapport spécial, en juin 82 par le Comité Central du FLN, traduisent plus nettement l’inquiétude du pouvoir en direction des jeunes. Attention particulière qui s’explique par le fait que les jeunes étaient devenus le centre d’enjeux politiques de plus en plus évidents avec les émeutes, puis les affrontements au sein de l’université, partagée entre les assauts des « frères musulmans » et l’action des jeunes démocrates ou progressistes. Malheureusement, ce ne furent là que des velléités n’allant pas plus loin que la rédaction de rapports et de projets de textes sans incidence concrète sur le vécu des jeunes.

Projet de société et politique de la jeunesse

Lorsqu’on comprit que la jeunesse était une entité en soi, au sein d’une société traversée par des courants politiques contradictoires, et enfermé dans un système-camisole, il était déjà trop tard. Octobre 88 était là, une année avant la chute du mur de Berlin ; car tout se tient. Faute d’avoir opté et défini un projet de société clair et tracé une stratégie globale, intégrant l’ensemble des secteurs, participant, à un titre ou un autre, à la résolution des problèmes de l’enfance et de la jeunesse, dans une dynamique unitaire, fondée sur la coopération, le partenariat et la complémentarité, l’on a continué, plus par commodité que par cécité, à mettre en œuvre des recettes dépassées. La conception marginaliste que l’on avait de ce ministère est exprimée par la difficulté éprouvée tant par le politique que par le législateur à lui définir un espace propre. Malade et incertain de ses attributions, le MJS s’est toujours « bricolé » un espace à la lisière des autres. L’animation culturelle en direction de l’enfance et de la jeunesse, par exemple, est un espace « éclaté » entre l’Education Nationale, la Culture, le MJS et le mouvement associatif à caractère social, culturel et scientifique. Ne parlons pas de la formation professionnelle, en liaison avec la tranche d’âge des « 14 à 18 ans », ou du système coopératif que l’on voulut instaurer et que d’autres ministères de souveraineté s’ingénièrent à bloquer sous mille et un prétextes. Toutes ces tâtonnements et toutes ces incertitudes finirent, par la force des choses, par en faire, aux yeux de l’opinion publique, « le ministère du football ».

Vers une nouvelle Politique Nationale de la jeunesse

Toutefois, on l’aura compris, cette sommaire évocation historique, avait pour but de montrer que les vraies solutions sont loin d’être tout simplement organiques. Comme dernièrement un homme, de bonne volonté certainement, a proposé d’institutionnaliser la protection des droits de l’enfant, en avançant la création d’une structure - une sorte de « médiature » - rattachée à la Présidence de la République. Il est évident que cela, réglant le problème d’une personne en mal de responsabilité, ne ferait, dans les faits, que compliquer la résolution de problèmes déjà complexes par eux-mêmes. Il convient surtout d’ évoquer le dernier séminaire Walis Gouvernement tenu, du mois d’octobre 2007, sous l’égide du Président de la République. L’objectif était - plus de vingt ans après les tentatives des années 80 - de définir une nouvelle politique de la jeunesse, avec l’aide d’un Bureau d’Etudes dont le rapport de synthèse mit en évidence que 107 propositions d’actions avaient été avancées par les six ateliers – que sont-elles devenues aujourd’hui deux années après ? Que 10 thèmes centraux ciblés avaient été abordés sur les 31 définis par les fiches techniques préparées par le Bureau d’études. Que quatre préoccupations centrales avaient émergé : la réglementation, l’encadrement, l’information et la communication.
Les secteurs cibles définis étaient les suivants : Ministère de la jeunesse et des sports, Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Locales, Ministère de la Formation Professionnelle, Ministère de l’Emploi. Nulle trace, à mon humble avis, de deux secteurs clés : l’éducation nationale et l’enseignement supérieur, regroupant à eux deux, prés de dix millions d’enfants et de jeunes, sans compter les effectifs importants d’enseignants, d’éducateurs et d’animateurs. D’autant que parmi les quatre objectifs définis, à savoir : reconquête de l’espace jeunesse, redynamisation de l’instruction civique et religieuse, promotion des valeurs citoyennes et républicaines, et communication ; pratiquement tous concernent, en premier lieu, les deux ministères en charge d’éducation et d’enseignement. Il est heureux que le Chef de l’Etat ait conclu, après avoir entendu tout le monde, que la réflexion devait demeurer ouverte et se poursuivre, probablement du fait, qu’au cours d’un séminaire relatif à la jeunesse, les jeunes étaient pratiquement absents, à l’exception des jeunes étudiants de l’ENA.

Vers le Forum de la jeunesse


Les jeunes qui ont manifesté des journées durant pendant les folles journées de la qualification de l’Algérie au Mondial ont démontré que lorsque leur pays était en danger, ils étaient tout simplement là, prêts à s’engager et qu’il fallait compter avec eux pour relever les défis que l’on pourrait leur proposer, comme hier Houari Boumediene avait lancé le barrage vert, dont l’importance se révèle aujourd’hui, au sommet de Copenhague, au regard de la désertification galopante qui gagne bien des pays. Il serait injuste qu’une politique nationale de la jeunesse soit définie sans la participation directe et concrète des principaux concernés. Il serait aberrant que du changement soit décrété par en haut, sans que l’on n’entende ceux qui exigent et portent le changement.

L’appel au changement, c’est d’une autre Algérie que veulent les jeunes et les moins jeunes de notre pays. « Une autre Algérie est possible » comme l’ont dit les altermondialistes algériens, non pour faire du suivisme par rapport au mouvement altermondialiste planétaire, mais pour trouver avec nos jeunes les vraies solutions à la crise qui ronge notre pays. Comme l’a fait la municipalité de Porto Alegre - d’où est partie le mouvement altermondialiste - qui, avec son expérience de la « budgétisation participative », a mis en branle les quartiers les plus déshérités et plus de 100.000 participants aux débats. Prouvant ainsi que le mode d’organisation et de gestion le plus déterminant, s’enracine dans la proximité et les mobilisations autour de projets et de réalisations qui interpellent concrètement les citoyens, dans leur quotidienneté. Ce n’est certes pas une panacée, mais l’une des pistes les plus convaincantes, aujourd’hui, qui permettra à la société civile de participer au changement, en faisant connaître les solutions qu’elles préconisent plutôt que de voir, bureaucrates et bureau d’études, décider du sort de jeunes citoyens, sans les entendre ni les consulter. Le Livre Blanc de la Jeunesse Algérienne

Dans cette perspective, il serait salutaire que l’ouverture d’un vaste débat national soit envisagée autour de la nouvelle politique nationale de la jeunesse. Il pourrait être organisé dans le respect de deux principes : libérer la parole des jeunes, les écouter et leur faire confiance. Louisa Hanoune, au cours du Congrès des jeunes de son parti, aurait déclaré, dans la même veine, que « les jeunes ont montré qu’ils sont prêts à s’assumer et à s’engager ! ». Sur la base de ces principes simples, le débat s’organiserait en deux temps : création au niveau local (immeubles, ouled el houmma, quartiers, communes) de Collectifs de la Jeunesse Citoyenne qui auraient pour charge, avec le soutien des adultes, l’organisation autonome de la réflexion collective et de la production de propositions et d’alternatives reflétant les besoins et attentes concrètes des jeunes du quartier ou de la commune en question.

Et ce, afin de préparer, dans un deuxième temps, un dialogue avec les appareils administratifs concernés, pour dégager, au niveau de chaque commune ou de chaque wilaya, les solutions alternatives attendues et préconisées par les jeunes. Ainsi, nos jeunes écriraient par eux-mêmes, commune après commune, wilaya après wilaya, le « Livre Blanc de la jeunesse algérienne » comprenant leurs doléances et leurs propositions. Cela serait plus authentique, plus responsable et plus démocratique que tous les débats alibis organisés, ici ou là, pour noyer le poisson et se donner bonne conscience.

Ce Livre Blanc serait présenté par les jeunes, aux pouvoirs publics, à l’occasion du 5 juillet 2010, fête de l’Indépendance et de la Jeunesse qui revêtirait cette année là, son véritable sens. Elle serait enfin fêtée dans l’allégresse juvénile, dans tout le pays, par les jeunes qui, en participant à son organisation, se seraient appropriés, pour une fois une fête qui leur appartient en propre. C’est cela l’éducation citoyenne de nos enfants et de nos jeunes, concrète et vivante ; et non une instruction civique momifiée et loin du monde réel. Tout cela pour oublier les cérémonies commémoratives qui, loin du peuple, ont fini par perdre toute signification, comme l’a si bien souligné, avec force et amertume, le commandant Lakhdar Bouregâa, à l’occasion du 1 novembre. Il est évident que si pareil débat venait à se tenir, comme le cœur et la raison le souhaitent, les médias publics devraient lui consacrer une place de choix pour démontrer que les choses sont véritablement en train de changer, et que la transition vers la gouvernance démocratique est pacifiquement en route.

Certes les jeunes, grâce aux nouvelles autoroutes de l’information et de la communication, au téléphone portable et autres techniques qu’ils possèdent beaucoup mieux que leurs ainés, pourraient faire des miracles si on les laissait faire. Ils ont prouvé leur ingéniosité et leur créativité pendant la guerre médiatique du Nil. Faisons leur confiance ; c’est le premier pas vers le changement. L’Algérie entière n’aura pas à le regretter. Redevenue elle-même, elle chavirera de joie et dansera encore une fois ! Quels que soient les résultats du Mondial !
Tag(s) : #Vie politique

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