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La contestation qui a commencé début février dans le petit royaume se poursuit, la répression aussi. L'opposition ne croit pas à l'ouverture ni aux réformes promises par les autorités.

22.07.2011 | Nathalie Gillet | Le Temps

 
Le leader du parti Al-Wifak, cheikh Ali Salmane, à Manama, juin 2011.

Le leader du parti Al-Wifak, cheikh Ali Salmane, à Manama, juin 2011.

C'est un jeu dangereux, qui se pratique dans les villages et quartiers chiites depuis le 1er juin, date de la levée officielle de l'état d'urgence. A Bilad Al-Qadim, une banlieue modeste à l'ouest de Manama, la capitale du royaume de Bahreïn, il est 16 heures : une manifestation "non autorisée" a été annoncée sur Twitter pour 17 heures. Malgré la chaleur, quelques petits groupes de trois ou quatre personnes attendent sur le pas d'une porte ou entre deux voitures. Ils savent que, tout près, la police antiémeute patrouille dans le quartier dont elle a bloqué les entrées. Aux abords d'un grand terrain vague, point de départ prévu de la manifestation, une vingtaine de jeunes femmes en abaya noire sont rassemblées. Elles crient à tue-tête "Hamad !" [Dégage !] à l'intention du roi.

Nabil Rajab, le représentant d'une organisation respectée de défense des droits de l'homme, sort de sa voiture et s'approche. Les visages s'illuminent, on le salue, on lui demande de poser pour la photo, on lui offre à boire. Rajab est aujourd'hui la personnalité la plus populaire du pays, une sorte de héros national des chiites. Malgré son passage à tabac en mars dernier par des hommes cagoulés, il est l'un des seuls à continuer de dénoncer à visage découvert les atteintes aux droits de l'homme à Bahreïn.

Des hommes arrivent peu à peu pour rejoindre les femmes, mais ils n'en ont pas le temps. Par dizaines, des policiers surgissent et tirent sans sommation à une trentaine de mètres à peine du groupe – balles en caoutchouc, gaz lacrymogènes. Tout le monde prend ses jambes à son cou. Les tirs reprennent. Une jeune femme pousse un cri en découvrant sa main ensanglantée : son index est déchiqueté. Les policiers attrapent des retardataires qu'ils rouent de coups.

Au pied des immeubles, des portes s'ouvrent brièvement pour accueillir les manifestants en fuite. Dans les rues, des voitures créent volontairement des embouteillages pour entraver le passage des policiers. Les coups de Klaxon se font provocateurs, toujours dans le même rythme : deux longs, deux courts, sur fond du slogan "Hamad !". Les groupes dispersés se reforment ailleurs. Ce jeu du chat et de la souris va durer près de deux heures. Tous les soirs dans les villages chiites, des tirs se font entendre. Pourtant, dans le centre de Manama, la capitale, la vie a repris comme avant, le business en moins. On est loin de la féroce répression de mars et avril derniers, mais loin aussi du calme auquel voudraient faire croire les autorités.

Le dialogue national devait symboliser ce retour à la normale. Mais deux semaines seulement après le début des discussions, le principal parti de l'opposition chiite, Al-Wifaq, a claqué la porte. "Ce dialogue est une supercherie, explique Said Hadi, l'un de 18 anciens députés du Wifaq, et membre dirigeant du parti. Alors que nous avons remporté 64 % des voix aux dernières législatives, nous ne pesons que 1,6 % ici. Depuis le début des discussions, personne ne nous écoute, cela ne sert à rien de rester."

Les chiites représentent la majorité de la population de Bah­reïn, dirigé par la dynastie sunnite des Al-Khalifa, arrivée dans le pays il y a moins de trois siècles. Traités en citoyens de seconde zone, ils réclament moins de discrimination, notamment dans la fonction publique, et surtout des réformes politiques dont les pleins pouvoirs législatifs au Parlement. Des demandes souvent proches de celles de leurs concitoyens sunnites. Mais l'ampleur du mouvement de contestation, né dans la foulée des révolutions tunisienne et égyptienne, et surtout la radicalisation d'une frange de l'opposition chiite, qui a ouvertement appelé au renversement de la monarchie, ont fini par effrayer la population sunnite.

"Nous étions à deux doigts de perdre le pays, assure un député sunnite sans étiquette. Quand j'ai vu des jeunes sunnites cagoulés s'armer dans les quartiers, je me suis dit que nous allions vers une guerre civile. Mieux vaut une trentaine de morts que 3 000 !" Un chef d'entreprise en voiture décapotable ajoute : "Nos femmes sont les seules du Golfe à se promener en jupes courtes. Voulez-vous que notre pays revienne à l'âge de pierre ?"

Dans son bureau, le sunnite Cheikh Abdellatif Al-Mahmoud, un homme calme et affable, prépare sa prochaine participation au dialogue national. C'est lui qui, en février, avait organisé de grandes contre-manifestations progouvernementales. Un mouvement politique en est né. "Les chiites en réalité veulent un gouvernement religieux comme en Iran, dit-il en caressant sa barbe blanche. Ils cachent leurs intentions réelles derrière des discours d'ouverture politique. C'est un mouvement purement confessionnel." Depuis le début de la crise, le gouvernement agite le spectre de l'Iran, qu'il accuse d'encourager la contestation. Une manière d'éviter de parler de réformes politiques et des discriminations sociales, bien réelles.

Ibrahim Sharif, chef du parti laïc de gauche Al-Waad et seul leader sunnite ayant pris une part active dans la contestation, a payé son engagement de cinq ans de prison. Il a été torturé, comme d'au­tres leaders de l'opposition. La répression, soutenue par l'arrivée de troupes saoudiennes et émiraties, a été sans merci : une trentaine de morts, des centaines de blessés, des arrestations parfois au milieu de la nuit par des policiers cagoulés en civil, la pratique systématique de la torture. Plus de 2 000 chiites ont perdu leur emploi.

Fatima, une institutrice d'une cinquantaine d'années, porte encore les séquelles de cette période. "J'ai été dénoncée par une collègue pour avoir participé à une grève. Ils sont venus me chercher à l'école début avril", dit-elle en levant pudiquement son abaya pour montrer les traces de larges hématomes sur ses tibias. Depuis, le pouvoir a fait des gestes de bonne volonté en levant l'état d'urgence et en libérant 200 prisonniers – dont les procès sont toujours en cours. Une commission indépendante comprenant des juristes internationaux de renom a été nommée par le roi pour enquêter sur les violations des droits de l'homme commises pendant la répression. Le dialogue national devait parachever cet ensemble de mesures destinées à restaurer la confiance. Mais la confiance est perdue. Et le retrait d'Al-Wifaq du dialogue national pourrait être suivi par celui d'autres formations, entrées dans le processus sans conviction. Sur les 300 participants, triés sur le volet par la monarchie, seuls une trentaine de personnes sont issues de l'opposition. "Nous devions inclure toutes les couches de la population", justifie Isa Abdelrahmane, le porte-parole du dialogue national, qui dit "regretter" la décision d'Al-Wifaq.

Tag(s) : #Maghreb et Moyen Orient

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