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Sans ambage ou détour, Sid Ahmed Ghozali se prête au jeu des questions et réponses. Algérie News publie la première partie d’un très long entretien où l’homme, le responsable politique, l’ex-patron de Sonatrach, l’ex-ambassadeur,  l’ex-chef de la diplomatie algérienne et l’ex-Chef du gouvernement revisite ses années de “service public”. Certaines de ses révélations et commentaires ne manqueront pas de susciter le débat auprès des intellectuels, des politiques et de ceux qui se sentiront visés.

Entretien réalisé par Malika Boussouf

Algérie News: Comment allez-vous M. Ghozali ? Vous êtes très actif en ce moment !
SAG : Je vais bien. Actif, je n’ai jamais cessé de l’être même si cela ne se voit pas trop…

C’est-à-dire…
Je veux dire que j’entends bien des Algériens, dans la rue ici ou à l’étranger exprimer souvent leur regret de me savoir «vivant à l’étranger… avoir cessé complètement toute activité politique etc…». Faux mais normal : désinformés qu’ils sont sur la plupart des sujets, ils ne peuvent deviner que, s’ils ne me voient ni ne m’entendent à la télé ou à la radio, c’est tout bêtement parce que le système politicien, pour lequel le refus de toute contestation est une religion, un système qui exècre tout avis dissident, entend soumettre tous les citoyens et interdit le débat public,  proscrit des gens comme moi de médias publics, restreint même notre accès aux médias privés. D’aucuns me demandent même «pourquoi vous ne fondez pas un parti  (sic)» !, alors que le FD (le Front démocratique) est fondé depuis 13 ans, mais empêché d’activer, au mépris de la Constitution et de la loi de 97 de qui l’a agréé explicitement depuis l’été 2000 !Si cela peut vous rassurer, sachez que mon intérêt pour la vie publique ne cessera qu’à la fin de mes jours ou de mes capacités naturelles.

Du coup, j’ai envie de vous demander ce qui vous fait courir ? Certains de vos détracteurs  affirment que vous n’acceptez pas d’avoir été mis à l’écart du pouvoir. C’est vrai, ça ? Que c’est le dépit qui vous guide ?

 
Mes détracteurs sont tous payés pour dire tout le mal qu’ils doivent dire de moi. J’entends parler de dépit et pas seulement à mon encontre. C’est la technique de diversion favorite du système : ne jamais accepter le débat à visage ouvert, ne jamais réfuter les idées autrement qu’en en discréditant les auteurs. En occultant le fond des problèmes, en éloignant les regards de la chose critiquée, on braque ainsi les projecteurs, tous déformants, sur la personne qui ose critiquer les princes qui nous gouvernent ou les impertinents qui  refusent  de se soumettre à eux. Passez donc en revue mes prises de positions passées, mes actes, ma relation au pouvoir, vous vous apercevrez que cet argument du dépit est nul et non avenu.  Je n’ai jamais attendu d’être hors du service pour m’exprimer sur les grands sujets nationaux. Les paroles s’en vont les écrits sont là.  En 50 ans, j’ai servi au sein des pouvoirs publics, durant environ 29 ans, dont moins de 8 ans  en tant que ministre et 3 ans à la tête d’une administration centrale, 14 ans à la tête de Sonatrach et six ans en tant qu’ambassadeur. Mes exclusions – démissions ou révocations – totalisent 23 ans,  dont 19 années consécutives depuis fin 93. Jamais je n’ai cherché, ni encore moins quémandé aucun des postes que j’ai occupés; j’y suis allé toujours par esprit, ou vocation de service public, par discipline ou par patriotisme si vous préférez. Je n’en suis parti que sur démission ou révocation.


D’autres et vous allez voir, ce n’est pas le pouvoir, d’autres comme Addi Laouari ,par exemple, se disent ulcérés que vous osiez, vous, l’ancien Premier ministre d’un régime autoritaire pointer du doigt les dirigeants iraniens par exemple.

 
Ce sont les voix de leurs maîtres, les officines des pouvoirs d’ici et d’ailleurs, qui sont derrière cela ! Vous citez là une «contribution» dans le quotidien «le Soir d’Algérie», censée être une réfutation de ma dénonciation des crimes commis en Iran contre l’humanité. J’avais écrit notamment que trente mille opposants détenus déjà condamnés à des peines de prison variées, avaient vu leur peine commuée en peine capitale sur simple fetwa de Khomeiny: ils ont tous été exécutés en l’espace de moins d’un trimestre de 1988. Je rappellerai en passant qu’en protestation contre ce massacre, l’Imam Mountaziry, principale référence religieuse et successeur désigné de Khomeiny, démissionnait et se retirait du système jusqu’à sa mort il y a deux ans. Je rappelais aussi que la «République» usurpatrice du titre «Islamique» a exécuté cent vingt mille opposants en 30 ans. Madame, un scientifique authentique réfute des faits, des idées, et ce, faits et idées contre faits et idées, arguments contre arguments. Tandis que le pseudo scientifique va droit et exclusivement à l’attaque personnelle et aux affirmations mensongères, hors toute considération des faits et jugements en l’occurrence à propos de l’Iran, que ses maîtres et commanditaires prétendent m’interdire. L’indigence de la pensée s’abrite derrière l’injure, la pseudo expertise, la pseudo analyse, l’imposture. J’ai choisi de ne pas répondre à l’insulte en son temps, au moment de sa publication. Je reste dans cette position. La digression diversion via les seconds «couteaux» des officines, fait partie intégrante de la culture du pouvoir; on l’a vu fonctionner dans le cas que vous citez : une lettre écrite en septembre 2010 au Maire de New York dans laquelle je demandais que les 20 000 Iraniens qui entendaient dénoncer le régime lors de la visite de Ahmadinejad à l’ONU ne soient pas empêchés de manifester. J’imagine que sur une pression amicale des services iraniens un «diplomate algérien gardant l’anonymat» (In le Quotidien d’Oran) aurait exprimé sa réprobation envers mes propos. Le ton est alors donné au déclenchement par ledit quotidien d’une vaste et nauséabonde campagne de lynchage médiatique, relayée par le quotidien Liberté sous une signature pseudo scientifique.

Vous pensez que l’histoire des mollahs iraniens était un prétexte pour vous pointer du doigt ?

 
Non, à l’inverse de ce que vous supposez, ce sont mes positions sur l’ensemble de la problématique iranienne et de sa dimension nous concernant nous Algériens, ce sont  ces positions-là qui suscitent la furie du pouvoir. Pour me faire taire, on me pointe du doigt comme vous dites, tantôt pour intimidation, tantôt pour punition, toujours par affabulations et diversion.  Car mes démêlés avec le pouvoir sur la question iranienne datent de bien avant le voyage new-yorkais de Ahmadinejad avec escale à Alger en 2010 ! Déjà depuis 1988, les mémoires sont courtes, les officines iraniennes s’étaient immiscées dans nos affaires en constituant des réseaux d’influence et d’action – interrogez beaucoup d’imams de chez nous dans les régions Ouest notamment sur les méthodes utilisées par les prosélytes shiites pour gagner, les jeunes à la cause des Mollahs -. Après l’accord de Chadli, j’en avais fait la remarque en 1990 à Ali Velayati, ministre des Affaires étrangères en visite à Alger. Courtes aussi les mémoires quant à la rupture de nos relations diplomatiques avec l’Iran, sous l’impulsion de Mohamed Boudiaf; et quant à la reprise de ces relations, sept ans plus tard en septembre 1999 lors d’une rencontre dans les lobbies des Nations unies entre Mohammed Khatami et Abdelaziz Bouteflika «en l’espace de quinze minutes» (sic) de l’aveu de ce dernier . Il n’y a qu’à reprendre la presse algérienne de l’époque. Il n’y a pas de zones réservées quand il s’agit de dénoncer les discriminations quelles qu’elles soient, par la couleur de la peau ou le sexe, en matière d’égalité, de droits humains ou d’atteinte à l’intégrité humaine. Sommes-nous en droit de nous choquer ou de nous émouvoir de voir des Palestiniens, musulmans ou non, massacrés par des sionistes quand nous fermons les yeux sur le fait que, sur la planète terre, ce n’est pas le régime sioniste mais un régime qui se prétend impudemment islamique qui opprime et massacre le plus de musulmans ? Il va sans dire que c’est une réalité terrible et douloureuse mais qui n’exonère en rien l’expansionnisme sioniste de ses crimes en terre palestinienne. Oui il y a une sorte d’Internationale de solidarité entre régimes autoritaires. Le nôtre ne supporte pas que l’on critique l’Iran. Il a beau jeu de maintenir l’opinion nationale dans l’ignorance de la réalité. Une opinion rendue ainsi totalement perméable à la formidable machinerie médiatique occidentale. Naguère, la propagande US avait imprimé dans les esprits la fable de l’Iraq quatrième puissance mondiale : c’était pour semer la peur et faire pression sur les opinions occidentales et US pour qu’elles soutiennent l’intervention militaire en Iraq. L’un des effets collatéraux immédiats fut le sacre de Saddam Hussein en héros panarabe, une sorte de Salah Eddine El Ayoubi du 20e siècle, dans les têtes des masses arabes frustrées qui ne demandaient qu’à croire en des fantasmes pareils, qui voyaient en lui le seul arabe capable de libérer la Palestine et de tenir tête à l’impérialisme américain. Qu’avait dit Saddam ? «J’ai envahi le Koweït pour libérer la Palestine».  Et Ben Laden en 2001 ? «Vous (les Américains) ne dormirez pas tranquilles tant que la Palestine ne sera pas libérée».   Et le régime des Mollah ? La même promesse. Les trois ont pour obsession commune, non point la Palestine qui est le cadet de leur souci (en 1986 on a découvert que les Iraniens s’approvisionnaient en armements par l’intermédiation d’Israël : d’où la fameuse affaire de l’IranGate) mais leur obstination à subjuguer leurs peuples et gagner la sympathie des masses musulmanes objet de leurs convoitises. Mais pendant qu’ils affichent pour les masses, le visage de l’anti-américanisme primaire, ces mêmes régimes, l’Iranien comme l’Irakien n’ont jamais rien recherché d’autre que gagner les faveurs des USA, d’être leur interlocuteur privilégié dans toute la sphère arabo-musulmane qu’ils cherchent à soumettre sous leur propre influence. Ahmadinejad disait, à une chaîne TV européenne, il y a six mois : «Nous contrôlons plus de 50% des réserves pétrolières mondiales». Depuis Quarante ans, l’Iraq a toujours œuvré à prendre la place de l’Arabie saoudite auprès des Américains. Le régime iranien a toujours été en concurrence féroce avec l’Iraq. Les anciens responsables algériens, qui, comme moi ont fréquenté ces régions, auront à votre service des tas de preuves de ce que j’affirme ici. On empêche évidemment les populations de découvrir cette duplicité de leurs régimes respectifs. Je le vois bien en Algérie, à travers mes propres amis, mes proches parents, il y a cette double intoxication qui embrume les esprits, à partir de l’extérieur comme de l’intérieur, celle-là même qui les a conduits à glorifier hier le plus sanguinaire dictateur de l’histoire du monde arabe, et à regarder aujourd’hui le régime «islamicide» d’Iran comme le sauveur providentiel des musulmans.

Vous pensez sérieusement que Addi Laouari qui vit pourtant ailleurs, qui n’est pas forcément complaisant avec le système se fait dicter ses réactions ?
Cela fait une heure que nous parlons et nous n’avons pas encore abordé les  problèmes qui préoccupent les Algériens. Cessons donc de dévoyer notre entretien en le polluant de la sorte et venons en enfin à nos problèmes, ceux qui préoccupent les citoyens. Je répéterai une dernière fois que pour moi, le discours que vous citez ici et là n’est rien d’autre que celui de tous les seconds couteaux du régime. Il en est des hommes comme des partis, d’une large partie de la société civile, des présumées institutions. Un ensemble virtuel, casting ordonné par le même scénariste qui impartit à chacun son rôle. S’agissant des partis, il est clair qu’à l’exception du FFS, fondé en 1963 dans l’opposition au parti unique, du parti communiste et aujourd’hui du RCD, du FD empêché, tous les autres partis sont des créatures du même scénariste, soit des machineries d’Etat, soit des «particules», voire des coquilles vides. A l’un est assigné le rôle de courant nationaliste, à l’autre celui de courant démocratique, au troisième le rôle de courant islamiste etc… Nous avons même un parti qui joue le rôle du courant trotskyste, mais tous sont les servants du pouvoir prébendier, obligés et rétribués.

Vous, vous allez vous faire allumer


Je l’ai toujours dit depuis des décennies. La même chose dans la société civile et, désolé, dans votre propre milieu professionnel. Si vous acceptez que je fasse un distinguo entre la presse et les journalistes, on pourrait observer qu’il y a sans doute une majorité de journalistes honnêtes, des groupes moins nombreux de journalistes compétents. Quant aux organes de presse réellement indépendants, je vous laisse vous-même en dire le nombre en votre âme et conscience. Vous savez mieux que moi le paradoxe qui fait que, contrairement à de trompeuses apparences, la liberté de la presse dite indépendante est encore beaucoup plus sous surveillance, sinon sous contrôle direct, que dans les médias publics.N’oubliez pas que c’est par la voie de la presse dite indépendante qu’un clan du pouvoir occulte a réussi la prouesse d’ancrer dans les esprits l’idée que le phénomène du terrorisme est la conséquence de l’interruption du processus électoral !

Non, mais nous allons revenir à cela. Je continue sur les attaques dont vous êtes l’objet, on pourrait également puisque vous venez de me répondre, dire de vous que vous faites une poussée paranoïaque. Du style : Celui qui n’est pas avec moi est avec le système.


Ces attaques que vous évoquez, les ai-je inventées moi-même pour que je sois suspecté de paranoïa ? En somme, vous voulez me culpabiliser et victimiser le système ! Je veux bien que vous vous fassiez l’avocat du diable, vous êtes dans votre rôle. Attention cependant : à pousser le bouchon trop loin et trop longtemps il y a le risque de tomber dans l’exagération, c’est-à-dire l’insignifiance. Soyons sérieux ! Je n’ai jamais été autre qu’un homme d’action dans le service public. Critiquable je le suis certainement et je sais mieux que beaucoup d’autres, en particulier mieux que mes détracteurs comme vous dites et mieux que leurs commanditaires, celles de mes lacunes ou faiblesses qui pourraient susciter à tort ou à raison des critiques ou des réserves à mon endroit.  Or, il se trouve qu’aucune des attaques multiples et répétées, que j’ai subies à l’envi, n’a porté sur cette partie critiquable de mes faits, décisions ou gestes. Passe encore que vous visiez celles qui sont produites par la rumeur,  mais les campagnes de diffamation, de calomnie, dont j’ai fait l’objet c’est la presse qui les a véhiculées ; certaines inspirées par les officines, d’autres téléguidées des deux sommets de l’Etat. Vous n’allez donc pas me dire que si sur une trentaine d’années, on a déblatéré contre moi sans lésiner cela est de mon invention ! Les milliards de dollars, les ranchs et hôtels particuliers qui m’ont été «prêtés», la nationalité française que l’on m’a inventée, les prétendus «salaires en devises que l’État m’aurait servis durant 35 mois jusqu’en juillet 1992», sans compter les extravagances sur ma relation familiale la plus proche, ni le nombre de fois que mon épouse est déclarée morte ou abandonnée pour une autre ! Tous ces mensonges, je dis bien tous, ont été relayés dans des organes de presse, avec des titres à la Une, voire en 1993 notamment, avec des sommets de l’État et du gouvernement à tout le moins complaisants. Les relater et dire leurs sources ou sphères d’inspiration ainsi que leurs motivations, voilà qui pourrait faire un bon sujet de thèse pour ceux de nos universitaires qui s’intéresseraient aux mécanismes de gestion du pouvoir et de l’opinion dans notre pays. Il est banal d’affirmer que la calomnie, il en reste toujours quelque chose. Pourtant, si j’en crois l’attitude affichée à mon égard par les «Algériens d’en bas», ceux de la société civile en général, que je rencontre ou qui m’abordent dans la rue, je constate une disproportion entre l’énormité des bobards et leur peu d’effets sur mon image au sein de l’opinion. Mais encore une fois, je vous fais observer que nous pataugeons dans la digression diversion. Nous n’avons  toujours pas  abordé les vrais problèmes du pays…

Mais nous avons le temps d’en parler ! C’est bien de parler de cela aussi !


Et pendant ce temps-là, nous ne parlons pas de nos problèmes.Vous voyez bien que de facto notre entretien s’éloigne systématiquement de nos problèmes. Vous, en reposant ces mêmes questions, je suis obligé d’y répondre sauf à vous donner et à vos lecteurs la croyance que je me dérobe. Quand vous décrétez abusivement que je donne l’impression d’être paranoïaque en parlant des attaques etc.. Ce n’est pas moi qui suscite ces attaques. Souvenez-vous quand j’ai quitté le gouvernement, 15 jours après, Le Matin  annonçait dans la presse que je touchais mon salaire en devises pendant 35 mois.

Et ce n’est pas vrai ? Vous n’avez pas exigé avant de reprendre langue avec le pouvoir de garder votre salaire en devises ?


Absolument pas, ça n’a pas de sens ! Parce que si je démens moi-même,  quelle sera la crédibilité de mon démenti ? Et puis, ce sont des choses qui ne peuvent pas être secrètes. Est-ce que vous voyez un fonctionnaire, à ce niveau-là, payé en devises pendant 35 mois sans qu’au moins une dizaine de personnes dans la chaîne administrative ne le sachent. ? Seule une autorité crédible est en situation de pouvoir infirmer ou confirmer : l’Etat ! Soit le chef de l’Etat,  soit  le Chef du gouvernement ou mieux encore les deux. Est-ce que  à l’été 1992 vous avez entendu un démenti du chef de l’Etat ou du Chef du gouvernement ? Non ! Pourquoi ? Parce que ça les arrangeait bien j’imagine !… Un concurrent potentiel à abattre c’est toujours bon à prendre non ?  De la même manière que je n’ai pas démenti quand en 1992-93 «on» – en l’occurrence des officines relayées par le sommet de l’Etat –  m’a inventé une deuxième femme, voire une deuxième fille, actrice dans l’émission de télé réalité «Star Académy» (sic). Vous me voyez démentir ce genre de bobards ? Ce sont des attaques personnelles. Je sais d’où elles viennent et ce qu’elles visent. Elles procèdent des mêmes allées des pouvoirs occultes et de la même stratégie qui consiste à discréditer les personnes pour empêcher le débat sur les idées.  Vous me voyez démentir et donc m’abaisser, quand en 1996, le Matin qui était pourtant un journal considéré comme étant plutôt amical, non ? titrait  en première page sur photo nœud papillon, “Sid Ahmed Ghozali a pris la nationalité française” ? Soit signalé en passant que le régime s’est montré assez stupide et incompétent pour avoir cru à ce canular de la nationalité française, comme en atteste l’amendement de la loi électorale taillé en 1997 comme sur mesure pour ma personne : dans l’ancienne loi il était dit «pour être candidat à la présidence de la République, il faut avoir la nationalité algérienne». On a ajouté : «Il faut avoir la nationalité algérienne et uniquement la nationalité algérienne.»

Ghozali, vous avez beau vous défendre d’être dans le système, certains ne veulent pas vous lâcher et affirment que vous continuez à parler dans l’espoir d’y revenir. Peut-être n’avez-vous pas trouvé le bon argument pour convaincre ? Y avez-vous déjà pensé ?  


Ces «certains» que vous visez, sont les premiers à savoir lesquels sont ceux qui depuis des décennies vont à la soupe à la queue leu leu et lesquels ne vont jamais leur quémander quoi que ce soit. Ils savent bien que je fais partie des irréductibles de ces derniers. Je vous l’ai dit plus haut, je n’ai jamais cherché le poste, je n’ai jamais eu d’autre ambition que servir. Ajoutez qu’à mon âge servir, c’est diffuser la vérité, dénoncer le mensonge.  Aussi, chaque fois que l’on m’assènera la vieille rengaine rouillée de mon appartenance au système, vous m’entendrez vous répéter inlassablement «tenez-vous-le pour dit; je n’ai jamais appartenu au système et le système ne m’a jamais considéré comme l’un des siens. Le système ? Lui c’est lui, moi c’est moi…

Mais alors qu’est-ce que ça veut dire appartenir et  pas appartenir au système ?


A la base il y a la confusion dans les esprits, la différence qu’il y a entre le pouvoir politique et les pouvoirs publics. Les Algériens ont été trop longtemps privés de l’information et de l’éducation de base pour faire la différence. Pour eux, tout ce qui est fonction publique fait partie du système.
Lors d’une visite faite au Quotidien d’Oran au printemps 2011, j’ai posé à des journalistes censés être aguerris – le directeur général et son  principal éditorialiste – la question suivante à propos de ce chef de service d’hématologie au CHU d’Oran qui assistait à l’entretien et qui peut témoigner de cette rencontre. “Considérez-vous ce Monsieur comme un homme du système ou non” ? Ils me dirent «oui ! Franchement ! Parce qu’il est chef de service, il est un homme du système»  C’est dire qu’il y a encore un long travail de désintoxication à faire pour évacuer une bonne fois pour toutes cet immense malentendu sur les concepts de pouvoirs publics et pouvoir politique. Il y a nécessité de longs développements qui dépasseraient la taille de cet entretien. En attendant, rien n’interdit de retourner au simple bons sens en vous posant la question de savoir s’il est raisonnable d’admettre que quelqu’un qui est exclu même d’activités politiques depuis 20 ans, est-ce là le propre de quelqu’un qui est du système ? Quelqu’un qui en 50 ans a passé 23 années dans l’exclusion dont les 20 dernières d’affilée depuis que j’ai été évincé fin 1993 avec un préavis de six jours, moins que pour une femme de ménage contractuelle dans une ambassade ?

Est-ce que l’on vous a donné la raison de votre éviction à l’époque ?


Oui. Disons plutôt le prétexte officiel, car le limogeage était programmé par les officines depuis ma démission du gouvernement.  Ce prétexte était mon refus de démentir une «info» parue dans un article du Canard enchaîné qui titrait sur 5 colonnes en page 3 : «La confession d’un ambassadeur algérien» et qui me faisait dire dans une citation tronquée «… 90% des Algériens rejettent le pouvoir…» Le même article ajoutant : «C’est une phrase qui a été prononcée non point par un ambassadeur dans le secret d’une alcôve mais qui est de plus un ancien Premier ministre devant un parterre de diplomates et de journalistes…Et le plus cocasse c’est que personne du monde de la presse n’a soufflé mot de cette étrange confession etc.». Il s’avère que  les choses s’étaient passées autrement. Mon travail d’ambassadeur à l’époque, ce n’étaient pas les petits fours etc.. Je me joignais presque toutes les deux semaines à des réseaux sociaux, genre d’associations d’ingénieurs, d’industriels,  d’assistants parlementaires, de diplomates, de parlementaires et autres,  pour «expliquer»  l’Algérie qui était dans l’état que vous savez. C’est dans ce contexte que début septembre, je me trouvais l’invité de  l’Ifri (Institut français des relations internationales). L’auditoire de ce think tank officieux français était composé essentiellement  de représentants du Quai d’Orsay, des services de sécurité, de l’Elysée, de directeurs de presse – à l’instar d’André Fontaine, directeur du quotidien du soir le Monde. A un moment de mon exposé où j’expliquais que, contrairement à ce qu’affirmait la presse française, la société algérienne ne s’était jamais iranisée. À un auditeur qui m’interpellait en disant : «Pourtant elle a donné la majorité au FIS !»,  j’expliquais que l’analyse du scrutin de décembre 1991 montrait qu’en fin de compte 26 % des Algériens, c’est-à-dire des inscrits , avaient voté pour le FIS. Que sur les 26 %, il y avait au moins la moitié qui votait par rejet. Et que donc le nombre des Algériens qui adhéraient à l’idéologie du FIS était de l’ordre de 10%. «Et c’est pour cela avais-je conclu mon analyse que même ce  26 pour cent nous avait étonnés, sachant que le climat politique de l’époque était tel qu’à la veille du scrutin 90 % des Algériens étaient décidés à voter pour le FIS parce que 90 % des Algériens rejetaient le pouvoir.» Vous connaissez la suite, le  tollé général médiatique, le branle-bas au HCE, les coups de fils du Chef du gouvernement, du chef des services qui suggèrent pressement un démenti. Ma réponse fut celle-ci : «Je ne démentirai pas; parce qu’un ambassadeur dément, seulement quand il y a nécessité de rétablir la vérité, tant auprès des autorités locales qu’auprès de ses propres autorités. S’agissant des autorités locales, elles étaient largement représentées à la conférence et parfaitement au fait de la vérité, à savoir que l’info du Canard était volontairement tronquée et le fruit d’une manipulation du Canard par des Services algériens; quant aux autorités algériennes, à quoi rimerait le fait de les informer de deux choses qu’elles savaient déjà.» A savoir, primo qu’elles savaient que la manipulation venait d’Alger, que ce que j’avais dit à l’Ifri n’était autre que le discours que j’avais tenu en janvier 1992 en tant que Chef de gouvernement au lendemain des résultats du premier tour. Répondant à six directeurs de presse algériens en direct à la télévision nationale j’avais dit notamment aux citoyens algériens :«Je vous ai promis des élections propres et honnêtes. Est-ce qu’elles l’ont été ? Oui de la part du gouvernement. Non de la part du FIS. Mais cela ne veut pas dire que le résultat n’a pas une signification politique éminente. J’ai dit en arabe : «Ce vote est l’expression d’un très fort cri de rejet de la part du peuple vis-à-vis de ses dirigeants – “Sarkha mine chaab tu’abbirou ‘an refdihi el Qati’ li’awlaika elladhîna yarahoum kannahum kânou el mutasabbibine fi wad’ihi…» C’est après être parti à Paris que je me suis aperçu qu’au même moment où la proposition m’était faite pour l’ambassade, une machination politicienne était en route à un haut niveau des Services, pour obtenir mon départ de l’Ambassade . une machination relayée par le Sommet de l’État et du gouvernement qui, de son côté, voyait en moi un rival potentiel à éliminer. Cela n’est pas le produit d’une analyse mais d’un constat de faits patents. Une campagne de calomnies soutenue, d’août 1992 , à mon départ du gouvernement jusqu’à septembre 1993. Cela ne m’a pas empêché de continuer ma mission comme si de rien n’était.  La campagne s’est soldée en novembre 1993 par un renvoi avec un préavis de sept jours. Vous vous étonnez qu’un ambassadeur dans un pays aussi important que la France soit chassé aussi brutalement par son gouvernement ? Les détails et les raisons d’un renvoi qui a été délibérément voulu comme une punition humiliante n’ont pas leur place dans cet entretien.  Le fait est que le HCE m’a saqué, comme aucun ambassadeur ne l’a jamais été chez nous. A l’exception de deux d’entre eux, dont feu Tedjini Haddam, les membres du HCE ont plongé, pieds joints et yeux fermés, dans le piège de la machination. Fut-ce par précipitation ou lâcheté ou fut-ce par mesquinerie ou calcul politicien ?  Je ne sais pas, mais cela ne fut pas pour forcer l’admiration à leur égard. J’ai reçu la notification de ma révocation de l’ambassade par le HCE, un 12 novembre1993; le 20 novembre j’ai trouvé dans le garage de la résidence les valises de mon successeur. Le HCE m’avait donné un préavis de huit jours pour que je n’aie même pas la possibilité de demander à faire mes adieux aux autorités françaises. La goujaterie n’a pas échappé au Président français, qui m’a fait appeler par Hubert Védrine qui me dit : «Le Président tient à vous recevoir pour la visite d’adieux». Pour me marquer une amitié et un respect à un moment où mes propres mandants s’appliquaient à m’humilier, le président français est passé outre les exigences de son protocole d’État. C’était cela aussi l’homme d’État François Mitterrand. Vous voyez que mon itinéraire, ma démarche ne sont pas le propre d’un apparatchik. J’étais selon le représentant du journal Libération un apparatchik atypique (sic). J’ai été  exclu du FLN au bout d’un an ! En même temps que Bouteflika, soit dit en passant, mais pour des motifs différents et aussi Belaïd Abdesselam. C’est d’ailleurs pour cette raison que nous étions parmi la petite poignée de serviteurs de l’Etat à être privés de la médaille du Mérite national qui n’avait été fondée que quatre années après notre exclusion, médaille dont ont bénéficié en 1984 tous les membres du Comité central du FLN dont nous étions exclus depuis quatre ans. La décoration en 1999 de Abdelaziz Bouteflika en tant que chef d’Etat qui a aussitôt réparé l’injustice commise envers Belaïd Abdesselam et voilà la petite poignée des exclus de 1980 qui se trouve réduite à une seule exception…

C’est vous l’exception !
Oui ! Votre serviteur, devenu, faut-il le dire, le seul personnage exclu de Médaille ou le seul détenteur de la Non-Médaille ?  Et c’est ça ma médaille; et celle-là, elle n’est pas en chocolat,  je ne la dois à personne avec , de plus l’avantage par rapport à l’autre que  je l’emporterai avec moi là-haut !

La suite dans notre prochaine édition

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Tag(s) : #Vie politique

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