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L’Algérie fête le cinquantenaire de son indépendance dans un climat qui paraît marqué par l’immobilisme. Les législatives de mai dernier ont consacré le statu quo. Le nouveau gouvernement ressemble (trop) au précédent. Les réformes politiques annoncées s’enlisent.

Mais en réalité, la situation politique est bien moins figée qu’il n’y paraît.
 
D’abord, le résultat des législatives et la nomination du nouveau gouvernement relèvent plus de l’épiphénomène. L’impact de ces événements est à relativiser, au vu de la faible influence du Parlement et du gouvernement quant au changement global attendu, la réalité du pouvoir se jouant ailleurs. Même constat pour les prochaines municipales de novembre.
 
Le scrutin décisif de l’Algérie post‑printemps arabe sera davantage celui de la présidentielle de 2014, moment de vérité dans un pays marqué par le mythe de l’homme fort et où le président de la République concentre l’essentiel des pouvoirs.
 
 
Un contexte favorable
 
Ensuite, et surtout, la période n’a en fait jamais été aussi propice au changement.
 
Le cinquantenaire de l’indépendance favorise la réflexion, le questionnement et la prospective (livres, forums…). L’usure physique de la génération qui a libéré l’Algérie, au pouvoir depuis 1962 et désormais septuagénaire, crée mécaniquement un appel d’air ("tab djnanou !"). L’état de santé du président inquiète et nourrit les plus folles rumeurs. L’incertitude règne quant au successeur que désignera le "système" pour 2014. Des crises secouent les partis existants. Les coupures intempestives d’électricité et d’eau exaspèrent les citoyens.
 
Dans le même temps, de nouveaux partis et syndicats émergent. L’Algérie se dote du Parlement le plus féminisé du monde arabe. La majorité des diplômés du supérieur sont désormais des femmes, qui n’ont jamais été aussi nombreuses sur le marché du travail. Les révoltes sociales se poursuivent, malgré le déversement des pétrodinars. L’épuisement programmé de la rente des hydrocarbures rend urgente la diversification de l’économie à laquelle œuvrent de plus en plus d’entrepreneurs. Les jeunes Algériens s’emparent des réseaux sociaux. La large diaspora algérienne se mobilise davantage et commence même à rentrer[1].
 
Bref, entre une ambiance "fin de règne" et des signes tangibles de renouveau, la possibilité du changement est plus que jamais d’actualité. Mais pas n’importe quel changement.
 
 
Changer l’Algérie sans la casser
 
Pas celui fantasmé par des médias occidentaux obsédés par les "printemps" et le romantisme révolutionnaire. L’Algérie a assez donné en la matière : révolution de la Libération, printemps berbère de 1980, printemps d’octobre 88, etc. L’Algérie a aujourd’hui besoin d’évolutions profondes et rapides, mais pas de révolution. Plus que tout autre pays de la région, ce pays connaît en effet le prix de la rupture et de la violence (200 000 morts de la décennie noire) : les Algériens ne replongeront pas de sitôt dans la spirale incontrôlable de l’instabilité et de la haine.
 
Le changement, indispensable, doit s’inscrire dans cette perspective, c'est‑à‑dire parvenir à concilier deux attentes différentes, d’apparence contradictoire.  
 
D’une part, un désir évident de démocratie et de justice, pour en finir avec les dérives d’un pouvoir oligarchique et déconnecté des citoyens. Nul besoin ici de détailler la soif d’État de droit, d’une éradication de la corruption, d’un renouvellement des élites ou d’un authentique pluralisme politique. Ni celle d’un meilleur partage des richesses, d’un climat des affaires favorable, d’une véritable égalité entre hommes et femmes ou d’une éducation digne de ce nom.
 
Et d’autre part, un souhait tout aussi fort d’unité et de dépassement des clivages classiques (arabes/berbères, urbains/ruraux, modernes/traditionalistes…), de respect de l’histoire de l’Algérie, de l’héritage de sa révolution, de son ancrage musulman[2]. Bref, d’apaisement et de rassemblement.
 
En résumé, il s’agit de réussir à "changer l’Algérie sans la casser" : si l’Algérie ne peut continuer comme avant, elle ne veut pour autant faire table rase de l’existant. Pour le moment, aucune des forces politiques en présence n’arrivent à concilier ces deux aspirations, privilégiant souvent l’une au détriment de l’autre, en vain.
 
 
Une majorité progressiste qui s’ignore
 
En réalité, entre deux minorités conservatrices dotées néanmoins d’une réelle base sociale (l’une nationaliste[3], l’autre islamiste), il existe en Algérie une majorité patriote et progressiste qui s’ignore, qui rêve de ce changement "à l’algérienne".
 
Cette majorité, il faut la nourrir en idées, la faire vivre, l’incarner, la mettre en mouvement pour "contaminer" les forces politiques et les décideurs quels qu’ils soient, et rendre le changement incontournable. De ce point de vue, des initiatives comme celle de Nabni – collectif de citoyens qui propose et diffuse des solutions utiles à l’avenir du pays[4] – sont pertinentes.
 
Les acteurs de ces initiatives ne se demandent pas ce que l’Algérie peut faire pour eux, mais ce qu’ils peuvent, eux, faire pour l’Algérie… Ils ne veulent pas s’épuiser dans la recherche de coupables ou d’hommes providentiels mais concentrer leurs énergies pour trouver des solutions aux grands défis du pays, en exploitant mieux ses atouts exceptionnels. L'Algérie a a en effet tout pour devenir un grand pays émergent, un "Brésil méditerranéen" qui pèse sur la scène internationale.
 
Depuis l’indépendance, des progrès ont bien sûr été accomplis. Mais beaucoup reste à faire. Les nouvelles générations, formées, motivées, nourries de l’expérience du passé et d’autres pays émergents, sont désormais prêtes à prendre le relais et porter haut et fort le développement de l‘Algérie, dans une transition apaisée et constructive. Scénario rêvé ? Peut‑être. Mais il n’y a pas vraiment d’autre chemin possible, les autres voies mèneront inéluctablement à l’impasse ou au chaos. Et puis, après tout, quand le pire est déjà là, que perd‑on à espérer le meilleur ?
 
 
*Tarik Ghezali est l’auteur d’Un rêve algérien, Chronique d’un changement attendu, éditions de l’Aube (paru en mai 2012).
 
 
 

[1] Par exemple, près de 200 chercheurs Algériens vivant à l’étranger sont revenus en 2011 (Source : ministère de l’Enseignement supérieur). Voir L’Algérie, un "Eldorado" pour les jeunes émigrés ! Dziri, mai 2012 (no 36).
[2] C’est une erreur, une défaite idéologique que d’avoir abandonné l’islam aux intégristes qui ont dénaturé sa vocation première. Les réformistes doivent se réapproprier et promouvoir collectivement un islam progressiste – patrimoine commun de tous les Algériens, y compris les laïques –, ce qu’il est profondément et ne devrait jamais cesser d’être.
[3] Au sens de l’écrivain français Romain Gary : « Le patriotisme, c’est l’amour des siens, le nationalisme c’est la haine des autres ».
[4] Après un premier rapport "Nabni 2012" (100 mesures concrètes de court terme) l’année dernière, l’initiative citoyenne Nabni prépare la publication complémentaire pour fin 2012 du Rapport du Cinquantenaire de l’indépendance : bilan et vision pour l’Algérie de 2020, voir www.nabni.org.

 

 

 

Tag(s) : #Vie politique

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