Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

Réseau des Démocrates

Libye: la catastrophe des boat people

| Par Carine Fouteau

 

Les étrangers encore présents en Libye se sentent en danger de mort. Par tous les moyens, ils fuient. À pied et en camion vers l'Ouest (Tunisie), l'Est (Égypte) et le Sud (Niger et Tchad). En boat people vers le Nord par la mer Méditerranée. Les témoignages recueillis par les associations et organisations internationales à Lampedusa et à Malte font état de conditions de traversée infernales, de faim, de soif, de maladies, de corps jetés par-dessus bord. Et avant cela, de conditions de vie inhumaines en Libye: les migrants y sont pourchassés, voire tués, notamment dans les zones contrôlées par les insurgés.

Depuis le début de la guerre, 885.000 personnes ont quitté le pays pour échapper aux violences.

 

Parmi elles, peu de Libyens. L'Europe, principalement l'Italie, en a accueilli environ 15.000. Soit moins de 2%. Les expatriés occidentaux sont depuis longtemps rentrés chez eux, exfiltrés par avions ou navires militaires. Sur place ne demeurent que les ressortissants des États trop pauvres pour financer les rapatriements ou les personnes victimes de persécutions dans leur pays d'origine.

Des réfugiés en provenance de Libye à leur arrivée à Malte, le 1er juin 2011. © Reuters. Des réfugiés en provenance de Libye à leur arrivée à Malte, le 1er juin 2011. © Reuters.

Sur les côtes italiennes, les Tunisiens ont cessé (temporairement?) d'affluer. En revanche, les bateaux venus de Libye sont de plus en plus nombreux, emportant des Nigériens, des Ghanéens, des Maliens, des Ivoiriens, des Érythréens et des Somaliens. Les hommes ne sont plus seuls. Des femmes et des enfants embarquent aussi au péril de leur vie.

Selon les estimations du Haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), 1.200 personnes auraient perdu la vie, noyées en mer, depuis le 25 mars. Ce jeudi 2 juin, les autorités tunisiennes ont fait savoir qu'entre 200 et 270 migrants fuyant la Libye ont disparu au large des côtes tunisiennes: vendredi matin, il n'y avait plus d'espoir de les retrouver. Près de 600 autres ont pu être secourus ces derniers jours.

 

La plupart d'entre eux travaillaient en Libye depuis plusieurs années et n'avaient pas l'intention de venir en Europe. Cette destination s'est imposée par manque d'alternative. Dawit, un Éthiopien de 35 ans échoué à Malte, contacté au téléphone par l'intermédiaire de responsables associatifs en mission sur l'île, raconte comment il a été contraint de partir avec sa femme et son fils de seize mois dans la précipitation. Et il décrit un système organisé impliquant à tour de rôle les opposants au régime et les autorités libyennes.

«Nous étions installés dans la banlieue de Tripoli, à Ben Ashur, dit-il. Je donnais des leçons d'anglais, j'avais une bonne vie. Avec les soulèvements, les gens ont commencé à dire que nous les Africains, nous étions des mercenaires au service de Kadhafi. Notre propriétaire nous a presque mis dehors, il ne voulait plus nous louer la maison. Les épiciers ne voulaient plus nous vendre de lait ou de pain. Tous les Libyens nous disaient de partir. Nous étions attaqués, nous avions peur.

«Nous étions là depuis 2007, mais nous n'avions plus le choix. J'ai pensé fuir par Zaouia vers la Tunisie. Mais c'était trop dangereux. Sur la route, il y avait des hommes armés pro-Kadhafi qui bloquaient le passage. Ils nous disaient de prendre la mer. Partir vers l'Égypte ou le Sud, c'était beaucoup trop long et risqué, surtout avec un enfant.» Et l'Éthiopie? «J'ai quitté mon pays pour des raisons politiques. Il était impensable d'y retourner.»

Ne restait qu'une option: la mer. Comme il n'était pas seul dans cette situation, une sorte de convoi a été mis en place. «Deux jours avant le départ, on a été rassemblés. C'était à Tripoli. On s'est retrouvés à presque 300 dans une sorte de lieu à ciel ouvert. Il y avait des Érythréens, des Éthiopiens, et quelques Maliens et Ivoiriens. C'était des jeunes Libyens qui organisaient tout ça, ils avaient moins de trente ans, ils n'étaient ni armés ni en uniforme, mais ils nous mettaient la pression, en disant que si on ne partait pas, on serait arrêtés. Ils nous ont mis dans un bus de la ville et on s'est quand même fait arrêter. Mais quand le chauffeur a dit que nous allions au port, ils nous ont tout de suite laissé repartir en nous souhaitant bonne chance. Là, au port, il y avait des militaires pour gérer les départs.»

Un «gros bateau de pêche en bois très vieux»

La traversée dure 34 heures, à bord d'un «gros bateau de pêche en bois très vieux», transportant 280 passagers entassés les uns sur les autres. Aucun Libyen, à part «peut-être» le capitaine, «on ne l'a pas trop vu, il se cachait». Dawit arrive à Malte le 29 mars 2011, où il dépose une demande d'asile. En cours, la procédure ne lui ouvre d'autre possibilité que d'attendre dans un immense hangar avec une trentaine de familles qui ont fui, elles aussi, la Libye.

Pour lui, les migrants originaires d'Afrique sub-saharienne servent de monnaie d'échange: «Kadhafi se sert de nous comme il l'a toujours fait. Avant, ils empêchaient les migrants de partir, partir était un crime. Ceux qui essayaient étaient envoyés en prison, dans des conditions très dures. Le coût du billet était très élevé, entre 1.500 et 2.000 euros. Aujourd'hui, tout a changé. J'ai payé 600 euros, mais beaucoup sont partis pour presque rien. Ce n'est pas toujours facile de dire qui est qui, puisqu'en Libye, actuellement, tous les hommes sont armés, civils ou pas. Mais ce que l'on peut dire, c'est que les opposants à Kadhafi veulent nous voir partir parce qu'ils nous prennent pour des mercenaires. Et les forces loyalistes aussi, car Kadhafi veut montrer aux Européens qu'il met ses menaces à exécution.»

Pour forcer des migrants à embarquer, les autorités libyennes seraient allées jusqu'à utiliser leurs armes, selon des témoignages rapportés à la fois par le HCR et l'OIM, l'Organisation internationale pour les migrations, structure intergouvernementale mandatée pour réacheminer les étrangers chez eux.

Arrivées à Lampedusa pendant le week-end des 7-8 mai, des personnes ont raconté avoir été témoins du naufrage d'un bateau transportant entre 500 et 600 réfugiés. Après avoir vu des corps dériver, beaucoup ont été découragés et n'ont plus voulu monter à bord du bateau qui leur était destiné. Mais, affirment des témoins, des soldats et des responsables libyens, en uniforme et armés, les ont forcés à partir en tirant des coups de feu en l'air.

Sur son blog Fortress Europe, le journaliste italien Gabriele Del Grande, spécialiste des questions migratoires entre l'Afrique et l'Europe, cite des migrants affirmant avoir été conduits de force aux bateaux et contraints d'embarquer sous la menace des militaires pro-kadhafistes.

«Nous avons été parmi les premiers à avoir été prélevés de nos maisons. Au début, nous n'étions pas nombreux dans le camion. Puis, peu à la fois, d'autres personnes sont montées. Finalement nous étions au moins deux cents. Enfermés dans l'obscurité. Coincés debout, l'un contre l'autre. Il faisait chaud, ça puait et les enfants pleuraient», raconte Kingsley, qui vivait à Misrata.

Emmené près de Zuwara (Zouara), à l'ouest de Tripoli, il poursuit: «Nous y sommes restés un mois et cinq jours. C'était une vieille maison en ruine (...). Et il y avait des militaires partout. Ils avaient de petites bandes vertes sur le bras, ils étaient soldats de Kadhafi. J'en suis sûr. À l'intérieur, nous étions environ 1.500 et il y avait beaucoup d'enfants. Je ne te dis pas la saleté! Chaque jour de nouveaux camions arrivaient et d'autres partaient. Et là, nous avons réalisé que nous serions partis en Italie.

«Un jour, ils nous ont emmenés au port de Zuwara, la nuit. Mais nous avons dû attendre l'aube pour partir, parce qu'il y avait des avions de l'OTAN qui survolaient la ville. Et les militaires nous avaient ordonné de nous cacher. Le lendemain, nous étions divisés: 320 sur un bateau et 280 sur l'autre. Nous avions peur de mourir en mer, mais nous n'avions pas le choix, des fusils nous visaient.» Son embarcation est partie le 27 avril.

 

Passages à tabac, spoliations, insultes,...

Comme l'a affirmé Dawit, les violences contre les migrants sub-sahariens ne sont pas le seul fait des forces fidèles à Mouammar Kadhafi. Revenue de mission à la frontière égypto-libyenne pour la Fédération internationale des Ligues des droits de l'homme (FIDH) du 10 au 12 mai, Geneviève Jacques évoque les agressions en tout genre dont ils sont l'objet de la part de «groupes armés» pas toujours identifiables.

Les témoignages recueillis dans un hangar de béton de Salloum, où attendent les travailleurs migrants d'Afrique sub-saharienne sur le départ, assis ou allongés sur des cartons posés à même le sol, sont édifiants. Comme celui d'un jeune Tchadien de 25 ans, parti de Benghazi pour fuir les combats mais surtout «parce que là-bas, tous les Africains noirs de peau étaient considérés comme des mercenaires au service de Kadhafi. Il y en avait beaucoup qui s'étaient fait agresser».

Passages à tabac, spoliations, insultes, «licenciements» sans paiement: les traitements dégradants semblent être leur quotidien.

Les hommes avec lesquels la FIDH a pu s'entretenir exerçaient des métiers comme chameliers, fermiers ou soudeurs. Vivant souvent dans des quartiers à part, ils avaient pour certains déjà subi des violences racistes, celles-ci n'étant pas rares avant le début de la guerre. «Les migrants crèvent de faim là-bas, insiste Geneviève Jacques. Pour les personnes résidant dans les zones éloignées des frontières, la seule solution est de prendre la mer.» Il y a les récits, mais aussi des preuves, également relevées par Gabriele Del Grande: des vidéos prises avec des portables montrant «des corps allongés, visiblement morts, et des hommes en arme».

Par à-coups, les réfugiés venus de Libye continuent d'arriver en Europe. Ces derniers jours, ils sont 1.600 à avoir accosté à Lampedusa et 900 en Sicile. Porte-parole du HCR en Italie, Laura Boldrini confirme que les conditions de départ, qui ont radicalement changé avant et après les bombardements, sont de plus en plus périlleuses. «Beaucoup de gens nous disent que la traversée ne coûte presque plus rien, qu'il suffit de donner un peu d'argent ou quelques affaires personnelles», indique-t-elle alors que les migrants tunisiens disent payer jusqu'à 1.200 euros.

«Les bateaux sont dans un état de vétusté tel, poursuit-elle, qu'ils ne devraient pas naviguer. Non seulement ils tombent en ruine, mais en plus ils sont surchargés au point de perdre l'équilibre. Ils y mettent de 200 à 800 personnes. C'est évident qu'il y a toute une organisation derrière. Les personnes sont rassemblées avant. On ne peut pas déplacer des centaines de personnes comme ça, cela suppose une forme de gestion. Là encore, ça n'a rien à voir avec la situation antérieure, où les gens partaient sur de petites embarcations.» Et les gardes-côtes libyens, du temps où le dictateur cherchait à satisfaire les Européens, empêchaient les départs.

Laura Boldrini note aussi que «les arrivées et les départs sont plus fluides» à Lampedusa, où les exilés, qui déposent presque tous une demande d'asile, ne restent que quelques heures avant d'être conduits par bateaux dans des centres ad hoc dans la péninsule. Comme si le sort réservé aux Tunisiens, bloqués sur l'île pour certains plusieurs jours, n'avait été que le résultat d'une volonté politique de créer artificiellement un problème aussitôt relayé par les médias.

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article