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| Par Jade Lindgaard

 

Encore peu connue en France, la géo-ingénierie est un champ émergent d'expertise et de savoir-faire industriel qui prétend intervenir en profondeur sur la nature. Depuis le milieu des années 2000, des chercheurs, des entreprises et des organismes divers s'emploient à y trouver des recettes pour lutter contre le changement climatique. Encore très expérimentales, ces initiatives suscitent la crainte des écologistes, qui craignent que le monde n'y trouve encore un moyen supplémentaire d'éviter de réduire ses émissions de CO2. Elles évoquent souvent la science-fiction technophile du XIXe siècle.

Mais ces techniques s'enracinent aussi dans l'histoire plus récente de la guerre froide et de la recherche militaire sur de nouvelles formes d'armement, comme le révèle le chercheur américain James Fleming, qui a écrit la première histoire de la géo-ingénierie : Réparer le ciel, l'histoire en dents de scie du contrôle du temps et du climat (encore non traduit en français). Mediapart l'a interrogé lors de son récent passage à Paris.

Pourquoi écrire l'histoire de la géo-ingénierie et du climat ?

James Fleming : Mon projet, pour être précis, c'est d'écrire l'histoire de la maîtrise du temps et du climat, des modifications du climat et de la géo-ingénierie. Je suis historien des sciences, et je travaille depuis un certain temps sur les techniques et les politiques qui ont voulu contrôler le temps, faire tomber la pluie par exemple.

La première proposition d'utilisation de la géo-ingénierie pour modifier le climat dont j'aie retrouvé la trace remonte aux années 1830. C'était un projet d'incendies massifs de forêts pour créer des «couches» de chaleur et faire tomber la pluie… C'était pour humidifier la côte est des États-Unis et assainir son air, en le «nettoyant» tous les dimanches soir. Ce genre de proposition, à grande échelle, est donc ancienne. Mais aujourd'hui, ce type de recherche recommence.  


Depuis 2005, les propositions se multiplient et beaucoup d'idées aventureuses fleurissent sur le sujet. C'est la question du changement climatique qui a relancé ce secteur, autour de l'idée d'intervenir volontairement sur le système climatique dans le but de réduire le réchauffement. J'ai assisté à toute une série de conférences qui parlaient de cela vers 2005 à Washington, et j'ai commencé à m'inquiéter, car je trouvais que les objectifs et les moyens de cette culture technologique étaient mal définis, et empreints d'hybris, de démesure, avec cette idée folle que l'être humain pourrait contrôler un système aussi complexe que celui du climat.

Je venais de publier un article sur les explosions de bombes A et H dans l'atmosphère dans les années 50 et 60. À cette époque, les Américains et les Russes cherchaient à modifier l'environnement électromagnétique du globe. C'était dans un but militaire : l'idée était qu'il valait mieux subir une explosion «spatiale» au-dessus d'une ville qu'au sol. Il y a eu ainsi un «moment» de la géo-ingénierie, entre 1958 et 1962. Cela n'avait rien à voir avec le changement climatique.

Mais quand j'ai vu que des gens voulaient relancer ces techniques de géo-ingénierie en prétendant faire cela pour la première fois, il m'a paru important d'en rappeler l'histoire. Elle montre qu'il est possible de changer le climat mais que l'on ne peut pas contrôler les effets de ce que l'on provoque. On peut intervenir sur la nature, mais on ne peut pas prévoir toutes les conséquences de cette intervention.

  • L'homme a-t-il déjà été capable de modifier volontairement le climat ?

    Pas vraiment. C'est dur à vérifier. Certaines expériences à petite échelle ont marché. Par exemple, pendant la Seconde Guerre mondiale, en Grande-Bretagne, on a fait brûler des nappes de pétrole à proximité des pistes aériennes pour permettre aux avions de la RAF d'atterrir malgré le brouillard. Quand le fog arrivait, ils incendiaient des milliers et des milliers de litres d'essence. Dès que l'incendie s'éteignait, le brouillard revenait. Ils ont aussi essayé de faire cela autour de certains aéroports français et à Los Angeles. Cela a coûté des milliers et des milliers de dollars. Mais ce sont des succès très limités.

    Il a aussi existé un usage militaire du contrôle du temps, comme pendant la guerre du Vietnam. Les militaires s'intéressent beaucoup au contrôle du climat et à la notion de «sécurité climatique». Dans les années 50, l'armée américaine a voulu utiliser les nuages comme des armes. L'idée était qu'en cas d'urgence face aux Soviets, les États-Unis envisageaient de faire sauter une grosse bombe nucléaire dans l'océan Indien. Dans ce scénario, les vents devaient emmener toutes ces particules jusqu'à Moscou, où elles causeraient une grande explosion d'ondes électromagnétiques.

    Washington cartographiait des points «vecteurs» d'attaques dans le Pacifique et l'Atlantique. Il y eut aussi le projet d'utiliser des bombes atomiques contre les ouragans − des études ont été faites en ce sens dans les années 60. Au point que Castro craignait que l'Amérique n'essaie de détruire Cuba avec des ouragans fabriqués humainement.

    Qui sont les principaux acteurs de la géo-ingénierie : l'armée, des entreprises, des savants fous ?

    Des gens un peu excités voulaient faire naviguer des bateaux pouvant percer les nuages. Quelqu'un d'autre voulait fabriquer des minipuces électroniques, de la poussière intelligente en quelque sorte, qui pourraient assembler de la puissance magnétique. Il y a des inventeurs fous. Mais il y a aussi des commerciaux, comme Bill Gates, qui possède des brevets de géo-ingénierie. Il faut être assez riche pour pouvoir faire ça presque unilatéralement. Il y a aussi des laboratoires nationaux.

    En Russie, un homme a fabriqué un écran de fumée militaire au-dessus d'un champ, et observé que la lumière du soleil s'amenuisait en se posant dessus. Mais de cette expérience très locale, il tire la conclusion que cela permet de réduire l'ensoleillement, et donc de lutter contre le changement climatique. En Angleterre, un homme fait des expériences avec un ballon d'hélium et des récipients d'eau pour agir sur les nuages. Désormais, les géo-ingénieurs ne se contentent plus de réaliser des modélisations sur ordinateur mais commencent à faire des expériences à petite échelle.

Tag(s) : #Environnement

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