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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

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La place Tahrir n’a pas dit son dernier mot

Déçus par la lenteur du changement, jeunes militants, artistes et étudiants squattent à nouveau ce haut lieu de la révolution de février dernier.

21.07.2011 | Anthony Shadid | The New York Times


France
Courrier international
 
Place Tahrir, le 8 février 2011 au Caire

Place Tahrir, le 8 février 2011 au Caire

Sur la place Tahrir, au Caire, à côté d’une vieille Fiat cabossée dont le capot sert d’étalage de tee-shirts arborant les mots “Je suis libre”, une pancarte parle de la fierté, de l’espoir et des regrets suscités par la révolution égyptienne. “Notre erreur a été de quitter la place”, peut-on y lire. Dix-huit jours de manifestations en ce lieu ont provoqué la destitution du gouvernement de Hosni Moubarak, le 11 février. Mais maintenant, le mécontentement gronde et des milliers de manifestants sont retournés place Tahrir. Ils démentent l’idée fausse selon laquelle la révolution ne dure qu’un moment.

L’Egypte est un lieu mouvementé ces temps-ci, tout comme le monde arabe. Des scènes de provocation, de fête ou de pagaille se déroulent la nuit sur cette place qui est à la fois un endroit et un concept. Les révolutions incarnent des désirs, et il semble qu’en Egypte les désirs – portant sur qui doit gouverner, de quelle façon et sur la décision de qui – n’aient pas été comblés. “Un sit-in, un sit-in”, hurlent de jeunes hommes. “Un sit-in jusqu’à ce que l’ancien régime soit jugé !” “Nous avons l’impression que l’ancien régime est toujours là”, explique Tarek Geddawy, 25 ans, musicien. Il est revenu sur la place Tahrir au début de juillet et n’en a pas bougé depuis.


La voix d’un chanteur égyptien des années 1950-1970, Abdel Halim Hafez, s’élève d’un haut-parleur au milieu d’un groupe de tentes, comme pour faire écho aux mots de Tarek : “Si le monde s’endort, je tiendrai ma garde haute”, disent les paroles. “L’arme à la main, je resterai éveillé jour et nuit pour dire aux révolutionnaires qu’il ne faut pas faire confiance à l’ennemi.”

La place Tahrir a conservé dans sa nouvelle version l’exubérance des derniers mois. Des artistes comme Nour Ramadan peignent des drapeaux égyptiens sur les visages fatigués pour 1 dollar. Des musiciens comme Cairokee donnent des récitals impromptus d’oud, de poésie, de chansons enfantines a cappella et de rap arabe dénonçant les politiques américaines et exigeant des procès plus rapides pour Moubarak et sa clique.

Mais l’unicité de l’objectif a cédé la place à une multiplicité de revendications, reflets des divisions qui troublent aujourd’hui la vie politique égyptienne. Les débats font rage au sujet du calendrier des élections, du pouvoir des islamistes, de la faiblesse des dirigeants civils et du manque de transparence de leurs homologues militaires, qui ont déclaré début juillet, dans un semblant de concession aux manifestants, qu’ils protégeraient les libertés civiles pendant l’élaboration de la nouvelle Constitution. Dans la ferveur révolutionnaire de février, la place Tahrir était une enclave libérée dans une dictature, une sorte de “communauté imaginée”. Aujourd’hui elle est l’Egypte elle-même, la quintessence de tous les combats, luttes, débats et peurs qui décideront de son avenir. “La révolution a montré aux gens ce qu’est la politique”, affirme Abdel-Aziz Moussa, 25 ans, dentiste. “Nous sommes tous capables maintenant de voir quand on nous mène en bateau.”

En disant cela, il exprime un sentiment présent sur l’actuelle place Tahrir qui est peut-être l’un des legs les plus remarquables de la révolution. Pendant longtemps, les dirigeants arabes se sont maintenus au pouvoir malgré la répression qu’ils exerçaient sans répit, parce qu’ils dépolitisaient la population, souvent par la force. Mais aujourd’hui, tout le monde sur la place parle de politique.

“Nous avons changé, mais pas eux”, dit Ayman Abu Zeid, 25 ans, médecin, en parlant de l’ancien gouvernement. En février dernier, il a dormi sous les chars stationnés sur la place Tahrir pour les empêcher de donner l’assaut aux manifestants. Il est à nouveau là aujourd’hui. “Personne ne va rentrer à la maison, affirme-t-il. Personne.”


L’expression “printemps arabe” ne s’appliquera peut-être jamais vraiment à ce qui s’est passé cette année : la Libye est en proie à la guerre civile et le sang continue désespérément à couler en Syrie. Et à Bahreïn, la révolution s’est muée en un affrontement entre deux camps [sunnites et chiites]. Mais ce “printemps” dit bien ce que ces événements ont signifié dans presque tous ces pays, et le rajeunissement de ces sociétés.

Sous une énorme tente de la place Tahrir se dressent des cabanes de fortune arborant le nom de 42 groupes politiques différents. Parmi eux figurent le Parti de demain, le Collectif de la jeunesse de la place Tahrir et le poétique Mouvement du commencement. A quatre heures du matin, les débats, retransmis par un haut-parleur blanc, sont toujours aussi passionnés : les manifestants doivent-ils assiéger le Mogamma, monstrueux immeuble de l’administration égyptienne situé sur la place, ou marcher sur le bâtiment qui abrite le gouvernement ? Des jeunes se mettent mutuellement en garde contre les intentions américaines et saoudiennes de miner la révolution. D’autres s’inquiètent du pouvoir des Frères musulmans. D’autres encore réclament la dissolution du Conseil militaire.

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