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|  Par Thomas Cantaloube

L'intervention militaire qui se prépare en Centrafrique, menée par la France, ne résoudra pas l'absence de développement depuis plusieurs décennies. Comment un pays soi-disant bourré de richesses ne parvient-il pas à les exploiter ? Les raisons invoquées sont nombreuses : corruption, incompétence, rapacité des étrangers, instabilité politique, manque d’infrastructures, insécurité... Reportage dans la zone diamantifère de Carnot.

 

 

De notre envoyé spécial en Centrafrique


Félix a soixante-quatre ans et le regard maladif de celui qui se sait condamné à plus ou moins longue échéance par le VIH. Assis sous le porche de sa modeste maison de Carnot (deux pièces, une fenêtre, des murs en parpaings, un luxe), ses yeux s’illuminent néanmoins quand il évoque l’activité qui a occupé un demi-siècle de sa vie, mineur de diamant : « Avant, dans les années 1970 à 90, il y avait de l’enthousiasme. Il y avait de l’argent, on pouvait en donner aux amis. Aujourd’hui, c’est catastrophique : on n’a jamais connu une telle situation depuis l’indépendance ! »

 

Quand il a commencé enfant (« Lors des vacances, on allait travailler ») à creuser le sol de cette région de l’ouest de la Centrafrique réputée pour son potentiel diamantifère, Félix se souvient qu’« il y avait des routes, des écoles, de l’éclairage public et une dizaine de bureaux d’achats de diamants. Il y avait de la vie et Carnot était une ville importante : on y trouvait tout ce que l’on trouvait dans la capitale ». Aujourd’hui, cette bourgade de quarante mille habitants, baptisée en l’honneur du président de la République française assassiné, ne comporte que les vestiges de cette période : les lampadaires n’éclairent plus rien, le goudron de la rue principale a complètement disparu et les quelques diamants encore peints sur les murs des maisons sont davantage des témoignages que des actes de vantardise.

 

D’un bout à l’autre de la République centrafricaine, les citoyens, qu’ils soient ministres ou vendeurs de rue, ne cessent de le répéter : « La Centrafrique est un pays riche, nous avons des ressources : de l’or, de l’uranium, des diamants, du pétrole, de l’eau, le sol est fertile… » Et pourtant, comme Félix qui, malgré « l’enthousiasme et l’argent » de ses souvenirs, n’a « jamais vu un mineur devenir riche », la Centrafrique reste une nation désespérément pauvre, abonnée au tréfonds des classements internationaux en matière de richesse ou de bien-être. Auparavant, on blâmait alternativement la corruption, l’incompétence, l’indifférence, la rapacité des étrangers, l’instabilité politique, le manque d’infrastructures, etc. Depuis le mois de mars 2013 et le renversement du président François Bozizé par la Séléka de Michel Djotodia, les difficultés économiques sont mises sur le compte de l’insécurité du pays (voir notre reportage sur Mediapart).

Une mine de diamant du côté de CarnotUne mine de diamant du côté de Carnot © Thomas Cantaloube

Toutes ces (bonnes) raisons font que la Centrafrique est aujourd’hui un pays à la dérive qui, depuis au moins trois décennies, s’est montré incapable d’exploiter ses richesses et de se développer au même rythme que certains de ses voisins. Le cas de l’industrie du diamant est emblématique : à la fois parce que c’est un des symboles du pays, y compris dans la mémoire collective (les fameux diamants offerts par Jean-Bedel Bokassa à ses visiteurs, dont Valéry Giscard d’Estaing), mais aussi parce que le potentiel diamantifère est bien réel et que, malgré ses limites, il fait vivre des dizaines voire des centaines de milliers de Centrafricains.

À une vingtaine de kilomètres de Carnot par des sentiers traversant les plantations de café et de manioc se trouve une carrière à ciel ouvert. Une fosse en étages, profonde d’une dizaine de mètres. Elle est déserte. « Un artisan est mort sous un éboulement de terrain il y a dix jours », explique Aristide, le jeune neveu de Félix, en utilisant le terme d’artisan pour désigner les mineurs. « On attend la fin de la période de deuil pour reprendre le travail. » Une centaine de mètres plus loin, une autre carrière est en activité. Des hommes y travaillent, torse nu en plein soleil : ceux au fond du trou creusent le sol, les autres remontent la terre, pelletée après pelletée, jusqu’en haut, pour la verser dans de grands paniers.

Le tamisage des diamants le long d'une rivière du côté de CarnotLe tamisage des diamants le long d'une rivière du côté de Carnot © Thomas Cantaloube

Ensuite, ceux-ci sont portés sur le dos jusqu’à la rivière située en contrebas. Là, la terre est tamisée en plusieurs étapes par les artisans sous le regard du propriétaire de l’exploitation ou du collecteur qui a financé l’opération. Quand il ne reste plus que des cailloux dans le tamis, ce dernier s’approche et les examine. Si un diamant est présent, il le récupère prestement. La publicité est l’ennemie des mineurs en cette période troublée. « Les Sélékas (les milices qui contrôlent le pays) cherchent à nous dépouiller. S’ils apprennent l’existence d’une pierre, ils vont tout faire pour s’en emparer », se plaint Aristide. « En ce moment nous restons en brousse sans revenir au village pour éviter de nous faire rançonner, mais cela ne suffit pas toujours. Parfois, les Sélékas viennent jusque sur les sites des mines. »

« Le diamant, c’est comme le poker : il faut beaucoup creuser pour toucher un jour le gros lot »

L’exploitation diamantifère en Centrafrique suit une chaîne économique parfaitement établie depuis de nombreuses décennies : les mineurs (artisans) creusent le sol, les collecteurs récupèrent les diamants et les revendent à des bureaux d’achat qui s’acquittent des formalités douanières et des taxes à Bangui avant de les exporter, généralement vers Anvers. C’est là bien évidemment la filière officielle. Pourtant, même si à n’importe quel moment de cette chaîne des diamants en sortent illégalement, elle n’est pas bouleversée pour autant car aussi bien des mineurs que des collecteurs ou des acheteurs peuvent décider de s’en affranchir quand bon leur semble.

« Sous Bozizé, 80 % des diamants sortaient illégalement du pays », estime un diplomate européen en poste à Bangui. « Aujourd’hui, on doit être proche de 100 % ! » D’autant que, depuis que la Centrafrique a été suspendue en mai dernier du processus de Kimberley, le régime de certification des diamants censé éviter la commercialisation des « diamants du sang », il n’existe plus de voie officielle pour les exporter en dehors du pays. À la question de savoir si des mineurs sont tentés de vendre leurs pierres en dehors du circuit établi, l’un d’entre eux, à Carnot, répond de manière laconique : « Vous savez, nous sommes proches de la frontière camerounaise… » Un acheteur, à Carnot également, ne s’étend pas non plus quand on lui demande ce qui se passe une fois que les diamants sont acheminés à Bangui : « Il vaut mieux ne pas savoir… » Et, jusqu’à ce qu’Air France change ses rotations d’avions depuis la Centrafrique en octobre dernier, le vol Bangui-Paris était surnommé, jeux de mots compris : « Le vol des diamants »

Les murs des maisons de Carnot rappellent que le diamant est une richesse importante de la ville.Les murs des maisons de Carnot rappellent que le diamant est une richesse importante de la ville. © Thomas Cantaloube

Il est évident que la chaîne illégale du diamant ne rapporte rien à l’État centrafricain. Mais elle pourrait au moins rapporter à ses différents acteurs si elle n’était pas quasiment à l’arrêt. Car cette activité, comme d’autres, a besoin de stabilité et d’investissements. Tous les acteurs sont en effet liés entre eux : les mineurs empruntent (ou s’endettent) auprès des collecteurs ; les collecteurs se financent auprès des bureaux d’achat (qui servent souvent de banque) ; et les bureaux d’achat ont besoin de pouvoir vendre sur les marchés pour avoir du capital. Or, comme l’explique Ali-Babo, un des plus gros collecteurs de Centrafrique, « le diamant, c’est comme le poker : il faut beaucoup creuser en vain pour toucher un jour le gros lot. Si l’on n’a pas suffisamment d’argent à investir, on ne récupère rien. Or, aujourd’hui, il n’y a plus d’argent. Je n’ai même pas de quoi faire le plein de 600 litres de diesel pour mon Caterpillar ».

Les mineurs continuent de creuser à très petite échelle, mais cela n’en fait pas une activité économique viable capable de supporter des dizaines de milliers de familles. « La question n’est même pas celle de l’artisanat de cette activité », analyse le conseiller économique d’une ambassade occidentale. « Les diamants centrafricains sont principalement alluvionnaires, c’est-à-dire qu’ils sont en surface, il n’y a donc pas besoin de moyens industriels pour les ramasser. Ce qui manque, ce sont des infrastructures, du capital et de la stabilité politique. » Au-delà de la situation chaotique actuelle, tous les dirigeants qui se sont succédé à partir de l’indépendance en 1960 ont cherché à contrôler l’industrie du diamant, notamment en gérant le secteur des mines depuis la présidence de la République au lieu du ministère des mines. Parmi les derniers chefs d’État en date, Ange-Félix Patassé possédait lui-même une compagnie minière et distribuait des concessions à ses amis politiques ; son successeur François Bozizé a placé ses proches aux fonctions cruciales et autorisait ou retirait selon son bon vouloir les patentes des bureaux d’achat.

Le "centre-ville" de CarnotLe "centre-ville" de Carnot © Thomas Cantaloube

En 2009 par exemple, l'organisation Médecins sans frontières (MSF) arrive dans la ville de Carnot et se trouve confrontée à des cas de malnutrition sévère bien au-dessus de la moyenne nationale. Que s’est-il passé ? La plupart des résidents travaillaient jusqu’alors dans les mines, mais la conjugaison de la baisse du prix du diamant au niveau mondial, de la brusque fermeture de huit des onze bureaux d’achat du pays et de la saisie des biens des collecteurs par ordre de Bozizé leur ôte leur gagne-pain du jour au lendemain. Ayant abandonné l’agriculture pour les mines, ils ne peuvent s’y remettre instantanément et n’ont plus d’argent pour nourrir leurs familles. C’est ainsi qu’une décision politique, en partie arbitraire, provoque une crise humanitaire majeure dans une région où les ressources naturelles sont abondantes. Aujourd’hui encore, MSF continue de gérer conjointement certains services de l’hôpital de Carnot, « car la situation sanitaire du pays demeure catastrophique », selon un responsable de l’ONG sur place.

« Nous, les mineurs, nous restons pauvres toute notre vie »

Autre handicap structurel de l’industrie du diamant en Centrafrique : le taux de taxation des exportations des pierres qui s’élève à 12 %, contre 1 % à 2 % dans les pays voisins. « Cela encourage bien évidemment l’exportation illégale », admet le responsable d’un bureau d’achat. Les dirigeants centrafricains évoquent depuis des années la nécessité d’abaisser cette taxation afin de réduire le trafic et de faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État, mais aucun ne l’a fait jusqu’ici, comme si gérer le pays n’était pas une priorité. « Le problème centrafricain, ce sont les Centrafricains eux-mêmes : ils n’ont pas pris leurs responsabilités ! » assène Jean-Mermoz Namyouisse, qui s’occupe d’une petite ONG entre la France et son pays d’origine. « Nous répétons sans arrêt que nous sommes un pays riche, mais que vaut cette richesse sans les ressources humaines ? Nous voudrions exploiter du pétrole, mais combien y a-t-il d’ingénieurs pétrochimistes en RCA ? On voudrait faire comme les autres, mais nous n’en avons pas la compétence. Nous n’avons même pas une armée solide pour sécuriser les puits de pétrole ou les exploitations minières ! »

Des engins de chantier à l'abandon à CarnotDes engins de chantier à l'abandon à Carnot © Thomas Cantaloube

Même les entreprises étrangères ont fini par délaisser la Centrafrique. Celles-ci ont historiquement profité de l’absence de compétences locales, des règlements laxistes et de la corruption, mais aujourd’hui elles n’ont même plus intérêt à venir dans le pays. « Quelle société va dépenser plusieurs millions d’euros pour faire venir du matériel et des engins de chantier en Centrafrique par des routes impraticables, au risque de se faire piller au bout de quelques mois ou quelques semaines ? » interroge, non sans affectation, le conseiller économique d’une ambassade. À la mi-2012 par exemple, Areva avait envisagé de rouvrir son site d’exploitation d’uranium à Bakouma, à l’est du pays, qui avait été fermé après la chute des cours dans la foulée de Fukushima. « Alors que l’entreprise menait une mission d’exploration visant à faire redémarrer le site et à embaucher du personnel, des rebelles armés ont attaqué les installations pour voler tout ce qu’ils trouvaient », raconte un expatrié français qui a eu connaissance du dossier. « Areva a alors été voir le président Bozizé, qui dirigeait le pays à l’époque, pour lui dire “Vous n’êtes même pas capables d’assurer notre sécurité ! Nous nous retirons.” »

Qu’il s’agisse d’uranium ou de diamants, la problématique est la même. « Comme les Français avant eux, les dirigeants centrafricains successifs ont transformé leur responsabilité étatique en une opportunité de faire des affaires », écrivait le Crisis Group dans un rapport de 2010 sur l’industrie diamantifère. « Faute d’avoir le capital suffisant pour lancer leurs propres opérations minières ou ouvrir leurs propres bureaux d’achat, les élites dirigeantes ont largement profité des grandes compagnies, pour l’essentiel étrangères, en exigeant d’elles une part de la production ou en taxant fortement leurs exportations. Les dirigeants ont également utilisé les fonds publics pour s’enrichir eux-mêmes, leur famille et pour financer un système de clientélisme. L’implication continue de la présidence dans le commerce du diamant a d’ailleurs conduit un ancien homme politique à dire : "Les chefs d’État centrafricains sont d’abord des exploitants de diamants." Les revenus tirés du diamant n’ont donc guère profité au plus grand nombre des citoyens au bas de l’échelle socio-économique. »

Le collecteur de diamants Ali BaboLe collecteur de diamants Ali Babo © Thomas Cantaloube

 

Félix s’en est rendu compte par lui-même. À 64 ans, il estime ne pas pouvoir se plaindre puisqu’il possède sa propre maison. Pourtant, il doit toujours tirer le diable par la queue pour se nourrir ou financer les études de ses enfants et petits-enfants. « Nous, les mineurs, nous restons pauvres toute notre vie car nous ne connaissons pas le prix des pierres et nous devons toujours de l’argent aux collecteurs. Mais quand on peut creuser, on arrive quand même à survivre… » « Le pays s’est gâté », résume sobrement Ali Babo, le grand collecteur de diamants de Carnot, qui a entamé son activité en 1963. « Il y a quelques années, il y avait encore une centaine de collecteurs dans tout le pays. Aujourd’hui, nous sommes tout juste une quarantaine. Avant, les diamants faisaient tourner le pays, maintenant on attend que les choses s’améliorent... »

Tag(s) : #Afrique

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