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le 07.11.13 | 10h00

«Cet homme a toujours considéré qu’écrire est une responsabilité, une mission, et que d’une certaine manière, assumer une responsabilité politique s’inscrit presque dans le prolongement de sa mission d’écrivain.»

Samedi 2 novembre. Safex. A l’entrée du pavillon A, devant le stand de Casbah Editions, une foule fait la queue pour se faire dédicacer un bouquin. Un poster à l’effigie de Guy Bedos décline la couverture du livre de l’humoriste français, natif d’Alger : J’ai fait un rêve, coédité par Casbah Editions. Un visiteur commente : «Toute cette queue pour un Français !» La vérité est que ce n’est pas Guy Bedos qui était en train de signer son livre dans le box pris d’assaut par une légion de fans mais…Yasmina Khadra. Une grande affiche placardée sur la façade du stand annonce son dernier roman, réédité par la maison de Mouloud Achour : Les Anges meurent de nos blessures. Tout le stock a dû être écoulé ce jour-là.

Toujours ce samedi 2, quelques heures avant la séance de vente-dédicace, Yasmina Khadra était l’hôte du forum de Liberté où il avait balancé son fameux scoop : «Je me présente aux élections», laissant les journalistes cois. La foule de lecteurs qui se pressaient pour obtenir un autographe de la plume de Y. K. témoigne assurément de sa très grande popularité. Suffisant pour franchir le pas et aller à la conquête d’El Mouradia ? Nous avons posé la question à quelques «Silistes» patentés, et le moins que l’on puisse dire est que la profession est divisée. En revanche, ce qui est certain, c’est que Khadra a réussi le parfait coup marketing en faisant son annonce en plein SILA, l’événement littéraire le plus couru et le plus médiatisé du pays, éclipsant, ainsi, les autres «stars» du Salon. La preuve : dans les travées du SILA, il n’est question que de cela. C’est un fait : qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, le phénomène «Yasmina Khadra» ne laisse personne indifférent.


«Une machine électorale ? Plutôt une machine à écrire»


Stand des éditions Casbah, quatre jours après l’ouragan «Yasmina». Dans un coin, derrière une petite table, un auteur en casquette noire et polo rouge échange avec ses aficionados. Ce n’est autre que Slim, le père de Zina et Bouzid et leur «gatt m’digouti». Sur la table, des exemplaires de son dernier opus, Tout va bian. Une compile de ses planches hebdomadaires publiées tous les jeudis dans Le Soir d’Algérie, ainsi que des inédits. Si Slim n’a guère l’intention de se présenter, il a sonné la révolte en optant pour l’autoédition. Et ne lésine pas, dans la foulée, sur l’autodérision. A un jeune qui lui demande de quoi traitait son livre, il rétorque, goguenard, à contre-courant du discours autopromotionnel de rigueur : «C’est du khorti. 60 pages de khorti», lâche-t-il en souriant. Slim est presque charmé par l’annonce audacieuse de Khadra. Pour lui, c’est tout sauf une blague. «Si Yasmina Khadra veut se présenter, pourquoi pas ? Peut-être qu’il sent que c’est le moment. C’est quelqu’un de très cultivé. Et puis, c’est un ancien militaire. Déjà, il a 50% de chances (rires). Deuxième avantage : il est connu dans le monde entier et jouit d’une popularité internationale», dit-il. Et de s’interroger dans un éclat de rire : «Mais est-ce qu’il aura le temps d’écrire ?» Yasmina Khadra, appuie-t-il, n’a pas tant besoin «d’une machine électorale que d’une machine à écrire» (rires).

Pour sa part, Slim se dit «pas du tout tenté par une fonction politique». «Déjà, les copains veulent me mettre à la tête de l’Association professionnelle des bédéistes. C’est déjà beaucoup», confie-t-il, avant d’ajouter : «Je préfère rester en marge (du pouvoir) pour mieux l’observer.» Nous nous frayons difficilement un chemin jusqu’au stand des éditions Barzakh, au milieu d’une foule compacte. Kamel Daoud et Salim Bachi signent leurs dernières parutions Meursault, contre-enquête et Le dernier Eté d’un jeune homme. Les deux romans ont un personnage en commun : Camus. Alors que Salim Bachi opère un retour introspectif sur la jeunesse de l’auteur de La Peste, Kamel Daoud, lui, a fait le pari d’inverser la perspective de L’Etranger et donner la parole à l’Arabe tué et surtout tu dans le célèbre roman d’Albert Camus. Les deux écrivains devaient se retrouver à l’espace littéraire pour un débat de haute volée, animé par le brillantissime Luc Chaulet.
Et pour revenir à l’événement du jour, Salim Bachi nous dit d’emblée : «Je ne l’ai appris qu’hier (lundi, ndlr) en arrivant à l’aéroport. C’est le chauffeur qui me ramenait de l’aéroport qui m’a dit : ‘Vous savez, il y a Khadra qui va se présenter.’ J’avoue que ça m’a fait quelque chose quand même.»

Salim Bachi n’est pas étonné outre mesure par l’ambition présidentielle de l’auteur de Morituri : «Cela correspond bien au personnage», dit-il. Par-delà le cas Khadra, Bachi estime que la place naturelle de l’intellectuel est à l’extérieur du pouvoir. «J’ai toujours pensé qu’un intellectuel devait rester en dehors du pouvoir afin de pouvoir le critiquer. Si on fait partie de quelque chose, on a beau critiquer, prétendre qu’on est libre, ce n’est pas vrai. On est engagé aussi par une politique. On la cautionne forcément. Et si on ne veut pas cautionner quelque chose, on doit se maintenir en dehors de cela. Mais ce n’est pas un jugement moral que je porte. Je pense qu’il y a des écrivains qui sont faits pour ça, qui ont la fibre pour ça, d’autres qui ne l’ont pas. Moi je suis de ceux qui ne l’ont pas, cette fibre politique.» L’auteur de La Kahena cite au passage le cas de l’écrivain Mario Vargas Llosa : «Il s’est lancé dans la politique, il a participé à l’élection présidentielle au Pérou, il a échoué, et cela lui a fait perdre 20 ans pour le Nobel. Donc ce n’est pas une bonne affaire (rires).» Pour lui, écrire et faire de la politique sont deux métiers difficilement conciliables : «On peut faire de la politique à un certain niveau, peut-être, mais pas à ce niveau-là. Peut-être que ça peut changer le système aussi, je n’en sais rien. Mais il ne faut pas être naïf et Yasmina Khadra n’est pas naïf.»


«L’ennemi de Yasmina Khadra, c’est Mohammed Moulessehoul»


Quant à Kamel Daoud, il se montre intraitable et sans concession, comme dans ses chroniques au vitriol : «L’annonce de Khadra, je l’ai reçue à plusieurs niveaux. D’abord j’ai rigolé, j’ai trouvé ça comique, ensuite je me suis dit le bonhomme, le monde ne lui suffit pas.» Se hasarder sur ce terrain-là «décrédibilise énormément l’écrivain», poursuit Kamel Daoud. «Ce qui est extraordinaire, renchérit-il, c’est qu’il a les arguments de Bouteflika. On sent qu’il ne brigue pas la Présidence pour servir le pays, mais pour s’en servir dans le cadre d’un fantasme autobiographique mental. C’est pour ça que j’ai trouvé son argumentaire scabreux et scandaleux.» «Dire qu’il était le concepteur de la lutte antiterroriste dans l’Oranie, je trouve ça prétentieux, injuste et immoral. Cette doctrine de la primauté du patriotisme chez le militaire par rapport au civil, c’est tout aussi scandaleux. On en a souffert depuis 50 ans. Dire qu’il est patriote parce qu’il a été militaire laisse entendre que ceux qui sont civils, c’est des tièdes ; ça fait 50 ans qu’on en souffre. Ça nous a donné des Boumediène, des Nezzar, des Mediène», assène l’auteur de O Pharaon ! 

Contrairement à Salim Bachi, Kamel Daoud considère que l’actuel directeur du CCA à Paris «est très naïf politiquement». «Il est génial quand il écrit, mais quand il parle, il est d’une naïveté insondable. Je ne veux pas que ma réaction soit interprétée comme une attaque personnelle. Je n’ai rien contre le gars, je n’ai pas de problème avec lui, mais je trouve que son annonce est très comique, très naïve et très prétentieuse.» Kamel Daoud termine sur une note psychanalytique en disant : «L’ennemi de Yasmina Khadra, c’est Mohammed Moulessehoul. L’un gagne 500 000 euros, l’autre 15 000. Autant l’un est célèbre, autant l’autre est dans l’ombre. Autant l’un est capable de créer, de concevoir des personnages tendres, tragiques, émouvants, autant l’autre est dur, agressif, paranoïaque, répétant inlassablement : ‘Les Algériens ne m’aiment pas.’ Oui, je crois que l’ennemi n°1 de Yasmina Khadra, c’est Mohammed Moulessehoul et je crois qu’il faut sauver l’écrivain Yasmina Khadra du soldat Mohamed Moullessehoul.»


«Un prolongement de sa mission d’écrivain»


Pour sa part, Selma Hellal, cofondatrice des éditions Barzakh, nous confie que son premier sentiment en apprenant la nouvelle était l’incrédulité : «Dans un premier temps, j’ai cru à une rumeur ou un canular», glisse-t-elle. «J’avais presque envie de me pincer», poursuit-elle. «C’est quelque chose de tellement incongru, de tellement inattendu, que ma première réaction était de me dire : est-ce que c’est sérieux ?» Avant de préciser : «Mais il ne faut pas interpréter cela d’une manière négative. Ce n’est pas parce que Yasmina Khadra n’est pas crédible. Mais c’est tellement surprenant dans la mesure où cela ne nous est jamais arrivé.» Et de rependre : «Après, on comprend assez vite que, étant donné la pugnacité du personnage, étant donné son stakhanovisme, étant donné qu’il s’agit d’une personne qui, quand elle veut quelque chose, la mène toujours à bien avec extrêmement de conscience et un déploiement d’efforts majeur, on se dit : ça va être sérieux.

Et donc, dans un autre registre, c’est presque de l’ordre du merveilleux en ce sens que dans ce champ politique tellement miné, où on a l’impression de revoir toujours les mêmes têtes, tout d’un coup surgit cette figure qui est considérée comme un modèle, aussi bien en Algérie que dans le reste du monde, comme un peu une icône de la littérature. On se dit : quelle audace et quelle fraîcheur ! » Même si l’intéressé ne s’est pas encore épanché sur ses motivations, Selma Hellal croit y déceler une forme d’engagement. «Cet homme a toujours considéré qu’écrire est une responsabilité, une mission, et que d’une certaine manière, assumer une responsabilité politique s’inscrit presque dans le prolongement de sa mission d’écrivain qui est de s’adresser au monde, qui est de fédérer des gens autour de lui.» Si elle «ne doute pas un instant de la sincérité de Yasmina Khadra», Selma Hellal prévient qu’«un bon écrivain ou un bon artiste n’est pas forcément un bon homme politique. Youssou N’Dour, par exemple, je ne sais pas réellement ce qu’il vaut comme ministre de la Culture».

Enfin, le professeur Abdelali Rezagui qui paraphait, mardi, son dernier ouvrage, Des officiers français au Maghreb arabe au stand des éditions El Ouma, se dit scandalisé par l’outrecuidance du geste khadraéen. De son point de vue, l’intellectuel en Algérie n’a pas encore acquis une véritable popularité et préfère parler de «noudjoumiya» (starisation), grâce notamment à la télévision. Commentant la déclaration de Yasmina Khadra, le professeur Rezagui s’emporte : «Il a commis une erreur. Cela va détruire tout ce qu’il a construit durant sa carrière. Qu’il ose se présenter dans un pays où il n’y a pas de démocratie est une infamie. On est en train d’humilier la fonction présidentielle !», tonne-t-il en faisant allusion à des candidats «peu sérieux» qui ont fait une annonce similaire. Sur la fonction et le statut de l’intellectuel, Abdelali Rezagui précise : «Il n’est pas interdit que l’homme de culture soit dans le pouvoir mais à condition qu’il influe le pouvoir et qu’il éclaire le peuple.» L’honorable universitaire n’exclut pas de cette charge le président Bouteflika, candidat annoncé à sa propre succession tout en étant cloué sur une chaise roulante. «Il porte atteinte à sa propre dignité», martèle-t-il.

Rezagui nous apprend, en passant, qu’on lui a déjà proposé des «postes importants», mais «j’ai catégoriquement refusé», insiste-t-il. «Je ne voulais pas profaner mon nom. Je suis un self-made-man. Je me suis construit à la sueur de mon front et je ne veux pas salir mon nom en m’acoquinant avec le pouvoir. Quelqu’un qui a fait son entrée dans le dictionnaire Larousse des écrivains, il serait dommage de terminer dans le dictionnaire du pouvoir !», conclut-il.

Mustapha Benfodil
Tag(s) : #Vie politique

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