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|  Par Carine Fouteau

 

L’enchaînement des événements ce week-end à Trappes est symptomatique d’un climat extrêmement tendu dans certaines cités. Il fait écho à des faits analogues à Argenteuil à un moment où les actes visant les musulmans sont de plus en plus fréquents.

 

L’attaque à l’arme blanche, le 14 juillet, fête nationale, à Trappes d’une femme portant un voile, alors qu’elle rentrait chez elle accompagnée de sa nièce a précédé l’explosion de violence le week-end passé dans cette ville pauvre de 30 000 habitants des Yvelines. Des propos islamophobes avaient été proférés par les agresseurs, deux hommes d’une trentaine d’années, qui ont été arrêtés, jugés en comparution immédiate devant le tribunal correctionnel de Versailles et condamnés.

C’est dans ce contexte marqué par la multiplication des actes visant des musulmans que, le 18 juillet, en plein ramadan, dans un quartier-ghetto réputé difficile, des policiers ont procédé à la vérification d'identité d’une femme vêtue d’un voile intégral. Cette intervention, visant à faire respecter la loi du 11 avril 2011 interdisant le port du niqab dans l’espace public, a mis le feu aux poudres. La femme a été contrôlée, son mari a été interpellé et des rassemblements d’habitants ont eu lieu jusqu’à l’embrasement.

Dans la nuit de vendredi à samedi, les affrontements devant le commissariat, virulents, ont rappelé des scènes d’émeutes de l’automne 2005 (voir les vidéos rassemblées par l'anthropologue Alain Bertho). Un adolescent de 14 ans a été blessé à l’œil par un tir de flashball (une enquête va être ouverte par le Défenseur des droits), des voitures et des poubelles ont été incendiées, des abribus cassés et des pierres lancées. Les nuits suivantes ont été agitées, sans atteindre l’intensité du premier soir.

Jugés pour jets de projectiles contre les forces de l’ordre, cinq hommes d’une vingtaine d’années ont comparu, le 22 juillet, devant le tribunal correctionnel de Versailles. Trois d’entre eux ont été condamnés à des peines allant de dix mois ferme à six mois avec sursis. Les deux autres ont été relaxés. Le parquet a indiqué vouloir faire appel.

Avec des airs de déjà-vu, l’enchaînement des événements tel qu’il s’est produit aux Merisiers est symptomatique d’un climat extrêmement tendu dans certaines cités. À Argenteuil, dans le Val-d’Oise, il y a quelques semaines, une mécanique du même ordre s’était enclenchée : une femme portant un foulard agressée, une interpellation houleuse d’une femme portant un niqab en plein centre-ville, puis des manifestations d’habitants mécontents, notamment de confession musulmane. Cela avait failli mal tourner, mais le face-à-face nocturne avait été évité.

© Reuters

Voile comme objet de discorde, recours dramatique au flashball, relations forces de l’ordre-citoyens au point mort, dérive raciste dans les rangs des fonctionnaires de police, effets contradictoires de la rénovation urbaine : plus d’un an après l’élection de François Hollande, ces incidents témoignent de plus de trente ans d’échec des politiques publiques en direction des quartiers populaires et de la difficulté de la gauche au pouvoir à changer la donne, malgré les engagements de campagne du candidat socialiste à l'égard d'un électorat qui a massivement voté pour lui. 

Pour affirmer sa vision de l’« ordre républicain », le ministre de l’intérieur a choisi son décor. Il s’est rendu dans la matinée du 22 juillet au commissariat de Trappes. Se présentant en pompier venu éteindre le feu, il s’est davantage appliqué à répondre aux accusations de laxisme de la droite qu’à rassurer les riverains. « Le calme est en train de revenir », a-t-il assuré, alors qu’il évoquait peu avant sur RTL des « incidents à Élancourt, à Guyancourt, ainsi qu’à Montigny-le-Bretonneux ».

Tout en répétant être « dans une volonté d’apaisement », Manuel Valls a endossé d’un bloc sa fonction de premier flic du pays, dénonçant « l’assaut inacceptable, intolérable » contre les forces de l’ordre par une « minorité de voyous ».

 

Manuel Valls à TrappesManuel Valls à Trappes© Reuters

 

Affirmant refuser les « amalgames », il a appelé à « ne pas confondre l’immense majorité de nos compatriotes musulmans (…) avec une minorité agissante, dangereuse, qui voudrait imposer une autre loi que celle de la République ». Mais ses précautions oratoires ne l’ont pas empêché de faire le lien avec des « groupes fondamentalistes » musulmans. « Je sais quels peuvent être les liens entre des groupes qui s’en prennent à nos institutions et des groupes fondamentalistes, c’est une réalité qui existe dans un certain nombre de nos villes », a-t-il déclaré.

Sans hésiter non plus, il a apporté son soutien total aux forces de police, estimant qu’elles ont « fait leur travail avec professionnalisme, respect des personnes et sens de la déontologie », alors que plusieurs témoignages mettent en cause leur comportement. Dans la bataille de communication, la préfecture des Yvelines, par la voix du directeur de cabinet Jean-Marc Galland cité par Reuters, a été particulièrement rapide. Dans sa version des faits, elle reproche au mari de s’être « opposé de façon virulente » au contrôle de sa femme « en injuriant et frappant un policier ». Le procureur de la République de Versailles a même évoqué une tentative d’étranglement.

«La chasse est ouverte, il est temps de faire un bon nettoyage»

À l’opposé, le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), qui recense les actes anti-musulmans et aide, le cas échéant, les victimes à porter plainte, a publié sur son site internet le témoignage rédigé par la femme portant le niqab : « J’ai subi une injustice de la part de la police. Ils ont voulu nous contrôler à cause de mon voile intégral. Comme d’habitude, j’ai coopéré. J’allais lever mon voile lorsque j’ai vu l’un des agents pousser violemment ma mère », explique-t-elle à l’association dans un courrier.

« Une fois que le policier en a fini avec ma mère, poursuit-elle, il vient vers moi et fait de grands gestes devant mon visage en me tenant un langage agressif. Apeurée, je lui ai demandé de se taire. Il m’a alors attrapée par le voile au niveau de la tête et traînée avec une force monstrueuse, avant de me plaquer sur le capot de la voiture en me criant: “C’est à moi que tu parles ? C’est à moi que tu parles, hein ?” Je me suis retournée puis j’ai aperçu mon mari maintenu à terre par deux policiers qui le menottaient. Une fois dans la voiture, ils nous criaient dessus comme si on était des chiens. Ils menaçaient mon mari en disant “Qu’est-ce que tu vas faire maintenant p’tite tafiole, hein ?” Tout cela avec les poings serrés et en donnant des coups, dans la voiture. Une fois arrivés au commissariat, les agents m'insultent de fantôme. »

Dans un communiqué, le CCIF affirme que des propos racistes ont été tenus par des policiers lors du contrôle dont il estime qu’il constitue un « abus de moyens physiques à l’encontre d’une personne qui coopérait ».

Des propos retrouvés sur les réseaux sociaux par le site Copwatch Nord-Paris-Île de France vont dans le même sens. L'association a passé au crible trois groupes Facebook en lien avec les forces de l’ordre créés après le début des émeutes. Dans le « déferlement de haine raciale, d’islamophobie, de provocations » observé, les militants ont repéré la signature de deux agents de service.

L’un d’entre eux assure avoir « pris du plaisir hier soir. Sur 300 mecs contre 30 policiers, ça a même pas les couilles de venir au corps à corps ». Un autre : « J’ai passé la nuit à Trappes hier avec les collègues… Pauvre France, vive le bleu Marine !! » Des policiers spectateurs des faits ne sont pas en reste. Florilège : « C’est pas le ramadan ??... Ben alors vous allez ramasser vos dents », « La chasse est ouverte, il est temps de faire un bon nettoyage » ou encore «Faites gaffe aux caméras et pas de prisonniers ».

Devant les journalistes, Manuel Valls n’a pas envisagé la moindre dérive (lire dans la boîte noire l'ouverture le lendemain d'une enquête de l'Inspection générale de la police nationale). Pas plus qu’il ne s’est interrogé sur l’opportunité pour les forces de l’ordre d’intervenir dans un contexte aussi inflammable. Pas un mot non plus sur les insuffisances des politiques publiques de son gouvernement.

« Ce qui s’est passé ces derniers jours à Trappes, c’est inacceptable », a renchéri le premier ministre, soucieux de ne pas laisser le monopole de la parole gouvernementale au ministre de l’intérieur. « La République doit rappeler sans cesse les règles, les faire appliquer quand il le faut avec la plus grande sévérité », a-t-il déclaré lors d'un déplacement à Grenoble, tout en ajoutant qu’« en même temps, la République doit tenir ses promesses et n’abandonner personne ».

Pas sûr que le début de rééquilibrage opéré par Jean-Marc Ayrault permette d’atténuer la colère palpable de nombreux habitants des quartiers populaires, qui peuvent être opposés au port du voile intégral mais se sentir solidaires des femmes interpellées, surtout dans un quartier comme les Merisiers où les contrôles sont plus fréquents qu’ailleurs. Car le territoire n’est pas à égalité en la matière.

Beaucoup de policiers hésitent à intervenir jugeant que le risque de troubler l'ordre public est plus important. Le nombre global d’opérations de ce type est rare à l'échelon national : depuis le début de l'application de la loi jusqu'en avril 2013, 705 contrôles ont donné lieu à 661 verbalisations à l’encontre de 423 femmes pour la plupart nées en France, selon l'Observatoire de la laïcité. Mais cinq d’entre elles auraient été contrôlées dix fois en moins de deux ans, signe d’un zèle spécifique à certains secteurs. Et les Yvelines, note cette nouvelle instance présidée par Jean-Louis Bianco, sont l'un des départements où les contrôles sont les plus nombreux (18,4 %).

Un échange filmé à l’issue du point presse de Manuel Valls à Trappes par I-Télé donne une idée de l’exaspération non seulement des habitants mais aussi du ministre de l’intérieur. « Oui, je suis à vif », lance une femme à l'adresse du ministre. Interpellé sur les effets à double tranchant de la rénovation urbaine, ce dernier la coupe : « Je viens pour rétablir l’ordre (…). Il y a eu des incendies et des atteintes aux forces de l’ordre public, c’est ça qui est inacceptable. » « Acceptez les lois de la République, chère madame, vous les acceptez », la tance-t-il, en réponse à sa question sur le comportement « agressif » des forces de l’ordre à l’égard de la population locale. « Ne profitez jamais, jamais d’un micro pour mettre en cause un maire qui fait bien son boulot et encore moins la police qui fait son travail remarquable », a-t-il insisté.

 

L’enjeu des contrôles au faciès reste de fait central dans les quartiers populaires, comme le ministre de l’intérieur l’avait lui-même reconnu début juillet, au lendemain d’un procès de treize plaignants contre l’État au tribunal de grande instance de Paris. Refusant la mise en place d’un récépissé pour lutter contre les pratiques illégales, le ministre avait mis en avant le retour du matricule sur les uniformes. Avec lucidité, il avait alors évoqué un « lien de confiance qui s’est distendu au cours de ces dernières années » entre les forces de l’ordre et les citoyens.

Tag(s) : #Vie Sociale

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