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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

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ESSAIS   ENTRETIEN Emmanuel Todd: «L’Occident est engagé dans une mutation anthropologique»

  • Emmanuel Todd: «L’Occident est engagé dans une mutation anthropologique»

     PAR 

    L'historien publie Où en sommes-nous?. Entretien méthodologique et politique.

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    Après la polémique suscitée par son livre Qui est Charlie ?, Emmanuel Todd revient avec un essai plus apaisé portant lui aussi un titre interrogatif, Où en sommes-nous ?. Sous-titré Une esquisse de l’histoire humaine, l’ouvrage se veut à la fois « livre de prospective » et plongée profonde dans l’histoire consciente, subconsciente et inconsciente de la planète. Autant propos scientifique que vision politique, ce livre est tout à la fois l’aboutissement d’une carrière de chercheur et l’œuvre d’un intellectuel connu pour son goût des polémiques.

     

    ou-en-sommes-nous
    « L’Occident ne souffre pas seulement d’une montée des inégalités et d’une paralysie économique, juge Emmanuel Todd. Il est engagé dans une mutation anthropologique qui combine, pour ne citer que l’essentiel, éducation supérieure de masse, vieillissement accéléré, élévation du statut de la femme et peut-être même matriarcat. »

     

    Partant de cette hypothèse « d’une mutation anthropologique comparable à la révolution néolithique », Emmanuel Todd tente d’expliquer autrement les impasses de nos évolutions contemporaines, à partir du subconscient et de l’inconscient de différentes sociétés. Elles ne font, selon lui, que « diverger » en raison de ces cadres anthropologiques profonds, alors que la mondialisation néolibérale promettait une unification et une convergence des territoires. En effet, selon lui, « le sentiment d’impuissance qui étreint aujourd’hui les élites et les peuples du monde les plus avancés résulte d’une ignorance des forces qui s’expriment et produisent, inlassablement, des événements prétendument incompréhensibles : inégalité et tassement du niveau de vie sur fond de progrès technologique, nihilisme d’expression religieuse, xénophobie, conflits entre les nations à l’heure où le concept de nation est réputé dépassé ».

    Pour l’anthropologue, il serait donc nécessaire de repérer le « conscient, le subconscient et l’inconscient des sociétés », qui correspondent à « l’économie et la politique », « l’éducation », « la famille et la religion », et agissent selon une échelle de temps très différente. « En arrondissant, disons que le conscient économique fonctionne à l’échelle de 50 ans, le subconscient éducatif de 500 ans, l’inconscient familial de 5 000 ans. »

    Pour Todd, « les structures familiales, autoritaires ou libérales, égalitaires ou inégalitaires, exogames ou endogames selon le pays, conditionnent, à l’insu des acteurs, valeurs politiques et performances éducatives ». Il poursuit ainsi la voie empruntée dans son livre La Troisième Planète, à savoir la « mise en concordance d’une typologie familiale simple et des formes idéologiques ». Selon lui, en effet, « à la famille nucléaire absolue anglo-américaine devaient correspondre des idéologies libérales mais non égalitaires. À la famille nucléaire égalitaire du Bassin parisien devait correspondre une croyance en la liberté et en l’égalité, culminant dans la notion d’homme universel » et à « la famille communautaire exogame devait correspondre le communisme, autoritaire et égalitaire, universaliste lui aussi. À la famille-souche devaient correspondre des idéologies autoritaires mais non égalitaires ».

     

    la-troise-me-plane-te
    À suivre l’anthropologue, les comportements différenciés des sociétés seraient donc largement explicables par les vides différentiels laissés par les décompositions et les recompositions des systèmes familiaux et religieux. Ainsi, selon lui, « avec une belle régularité, nous voyons les idéologies succéder aux religions », à une époque où « l’empreinte » du passé, les « permanences culturelles » et la « mémoire des lieux » expliqueraient notamment la « persistance des nations », même à l’heure de la circulation des cultures et des hommes.

     

    Le risque méthodologique que fait peser ce système explicatif a déjà été maintes fois souligné, particulièrement après la controverse ayant entouré la sortie de Qui est Charlie ?. Interrogé alors par Mediapart, Patrick Simon, démographe à l’INED, jugeait que « Todd cherche la pierre philosophale autour de cadres anthropologiques, en voulant retrouver des invariants qui structureraient les opinions et les comportements. Mais pour étudier comment les structures socio-spatiales influencent les comportements, il faut pouvoir descendre à une échelle beaucoup plus fine. Ses analyses se situent à un niveau géographique trop macro, d’une part, et se fondent sur une hypothèse de l’inertie historique très discutable de l’autre : comment imaginer que le fonds anthropologique du début du XXe siècle n’ait pas été profondément transformé en 100 ans ? Il y a quelque chose qui tient de la pensée magique. Aujourd’hui, Todd, c’est comme un horoscope. Il balaie tellement large qu’on peut toujours trouver quelque chose de convaincant ou de stimulant intellectuellement. Mais dans une approche scientifique, si une partie du matériau est faux ou incertain, la thèse ne tient pas ou, au mieux, il est impossible de conclure ».

    Et un autre démographe, François Héran, estimait que « Todd pratique ce qu’on pourrait appeler un essentialisme territorial. Pour lui, les individus sont mobiles, mais ils “attrapent” en quelque sorte les mentalités égalitaristes ou inégalitaires attachées depuis des siècles aux territoires où ils viennent résider. Les différences de comportement d’une région à l’autre sont très intrigantes, mais Todd les explique par des forces encore plus mystérieuses, des sortes de réminiscences inconscientes ou d’archétypes qui font agir les hommes d’aujourd’hui ». 

     

    Il est difficile de ne pas considérer comme trop déterministes, voire mécaniques, certaines thèses avancées par Emmanuel Todd, comme lorsqu’il juge, par exemple, que l’acceptation de son hypothèse de 1983 sur les correspondances entre les structures familiales archétypales et les comportements contemporains « aurait ainsi permis de pressentir la possibilité de l’émergence au Rwanda, en 1994, d’un racisme exterminateur aussi féroce que le nazisme. Le système souche rwandais, commun aux Hutu et aux Tutsi, est certes à l’origine de l’efficacité agricole et de la densité démographique du pays. Mais, porteur de valeur d’autorité et d’inégalité, il est susceptible de produire en période de crise une interprétation raciale des problèmes sociaux ».

     

    Toutefois, ces réserves faites, le livre d’Emmanuel Todd demeure stimulant, outre les analyses qu’il fait du passé, pour au moins trois raisons intéressant l’avenir. D’abord parce qu’à une époque où le terme de « crise » ne signifie plus grand-chose, il propose une explication possible, même si elle peut paraître trop globale, au sentiment que les crises politiques, économiques ou écologiques se succèdent à des rythmes trop rapides pour qu’il soit possible d’y voir des phénomènes conjoncturels et non les effets de dysfonctionnements profonds qu’il s’agit de repérer et de repenser.

    Dans un moment géopolitiquement dangereux, il n’est pas inintéressant de poser « l’hypothèse de la divergence des nations, résultant de la différenciation des systèmes familiaux » : une tâche qui lui paraît urgente « si l’on tient à la paix du monde », alors que « l’idéologie de la globalisation repose sur une hypothèse de l’homogénéité ». On peut être en désaccord avec Todd sur sa vision de l’Allemagne et de l’Europe, et pourtant juger, comme lui, que le malaise de l’Europe ne pourra se résoudre en restant prisonnier « des deux grands principes intellectuels qui ont guidé la construction européenne : une croyance en la primauté des déterminations économiques et une hypothèse de convergence des nations dans la société de consommation. Le projet aurait pu réussir dans un monde où l’économie aurait été le moteur de l’histoire ».

    Ensuite, parce qu’il s’intéresse très concrètement à la survie possible, mais difficile, de nos démocraties, qu’il juge minées par un système social et éducatif qui finit, explique-t-il après d’autres, par valider les inégalités qu’il est censé combattre. « La nouvelle stratification éducative répand insidieusement le sentiment que les hommes, décidément, ne sont pas égaux. En Amérique et en Angleterre, des idéologues de métier ont formulé le credo d’une humanité séparée en groupes plus ou moins intelligents et capables. En France, le phénomène s’est produit sans qu’une mise en cause de l’idéologie égalitaire officielle soit intervenue : le quotient intellectuel y demeure, pour l’essentiel, un concept suspect. Dans ces conditions, le développement de l’inégalitarisme reste en France, en dehors des phases de crise politique, parfaitement subconscient. »

    Enfin, parce qu’il s’autorise, dans son post-scriptum, une lecture des derniers scrutins électoraux, qui est sans doute discutable, et néanmoins séduisante dans un moment où il est difficile de se dépêtrer du terme piégé de populisme. Pour Todd, en effet, le Brexit, la victoire de Trump, puis celle de Macron, incarnent « trois niveaux de négociation entre “peuple” et “élites” ». En France, « l’aspiration “populiste” à la redéfinition d’une nation protectrice y a été mieux que contenue, refoulée », avec un vote FN constituant toujours, pour les deux tiers des électeurs, un tabou. Outre-Atlantique, les « États-Unis sont engagés dans une négociation entre peuple et élites de niveau intermédiaire ». Au « Royaume-Uni, la négociation entre le peuple et les élites semble avoir abouti, assez rapidement, à un résultat impensable en France et aux États-Unis : un accord ».

    Autant d’hypothèses discutables et discutées lors de cet entretien vidéo.

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