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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

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Actualités : Contribution chiffrée au débat actuel sur le risque algérien de dérive monétaire 

 
 

Par Mouloud Tehami, statisticien-économiste 


Il est affligeant de ne trouver aucun chiffre dans les critiques qui se déversent actuellement sur le recours à la «planche à billets», probablement parce qu’on l’a qualifié de non-conventionnel alors qu’il n’y a rien de plus conventionnel que de créer de la monnaie quand il le faut, et quand on le peut, le tout est de savoir reconnaître à quel moment prendre ces virages et rester dans les limites habituellement tolérées. Pour convaincre les plus rétifs à la planche à billets, je vais utiliser un panel de pays qui, pour des raisons que je pourrais développer si nécessaire, présentent quelques similitudes dans le sujet qui nous concerne. J’ai choisi 5 pays : le Japon, Israël, la Turquie, le Maroc et l’Arabie Saoudite. 
Le lecteur est convié à prendre connaissance des conclusions exposées ici et vérifier par lui-même les données utilisées qui sont toutes extraites de la base de données (WDI) librement et gratuitement accessible sur le site de la Banque mondiale : 
http://www.banquemondiale.org/.

Ce que nous révèlent ces données : 


1- A la fin 2015, le niveau des réserves de change de l’Algérie était exactement de 150 595 236 046 US$, soit au taux de change officiel, de 15 163 650 170 684 DA. L’offre de monnaie n’était à fin 2015 que de 13 704 511 417 483 DA. L’équation de base qu’on a l’habitude d’enseigner à nos étudiants est que l’offre de monnaie, M2(O) en l’occurrence, doit être égale à la somme des avoirs extérieurs et du volume global du crédit (à l’Etat et à l’économie). Or, on est ici devant un paradoxe ou une absurdité : les réserves sont largement supérieures à l’offre de monnaie. Ce qui signifie qu’on a plus de devises dans le pays que de monnaie nationale et de crédits. C’est un cas d’école, on s’en doute, et c’est probablement le meilleur moment de le commenter et d’en tirer des leçons pour l’avenir, mais ce n’est pas l’objet de cette petite note. On gardera seulement à l’esprit que l’offre de monnaie ne représentait en Algérie en 2015 que seulement 91% du niveau des réserves, quand elle représente 305% en Israël, 913% au Japon, 630% au Maroc, 379% en Turquie et 375% en Arabie Saoudite, ce «pays bac-de-sable» qui n’a en vérité rien à faire de ses rials puisque tout est censé y être importé.

 
2- Le crédit à l’économie s’avère être la contrepartie la plus lésée dans l’équation algérienne de l’offre de la monnaie. En valeur absolue, le ratio crédit sur M2(O) n’était, à fin 2015, que de 11%, alors que ce même ratio était au même moment de 31% en Arabie Saoudite, de 64% en Israël, 76% en Turquie, 80% au Maroc et de 88% au Japon. Indéniablement, l’Algérie n’aime pas le crédit à l’économie. Sa stratégie semble bien être de protéger, avant tout, le niveau des réserves de change érigé en indicateur du bonheur national et de s’adonner au commercialisme plutôt qu’au productivisme, moins rapide et plus risqué pour faire fortune. L’ennui, c’est que la richesse ne vient pas de l’or ou de l’argent qu’on possède, mais de ce qu’on sait faire de mieux que tous les autres pays du monde qu’il faut affronter dans la compétition du marché international. Lorsqu’on sort gagnant, l’or et l’argent des autres vont affluer, au point de les en déposséder. 
3- En ne tenant pas compte de l’endettement extérieur quasiment nul pour l’Algérie, l’offre de monnaie corrigée des ajustements nécessaires des réserves de change constituées et du niveau du crédit qui lui est adapté, aurait dû être en fin 2015 de : 25 721 528 646 439 DA au lieu de 13 704 511 417 483 actuellement, soit un manque d’offre de monnaie équivalent à : 119 344 981 307,14 US$, correspondant à l’inutilité de + 79.2% des réserves de change existantes à la fin 2015. Tout se passait donc pour l’économie algérienne en 2015 comme si elle avait 79.2% de réserves de change en moins. En dehors de l’Arabie Saoudite qui présentait un ratio de 82,4% de non-utilité immédiate de ses réserves du fait de leur niveau élevé, à plus de 600 milliards US$ à fin 2015, et qui a également de nombreux actifs extérieurs non comptabilisés avec l’or et les devises détenus par le Royaume saoudien. Tous les autres pays du panel présentent un ratio plus faible que celui de l’Algérie : +5,8% pour la Turquie, +36,2% pour Israël mais – 17,3% pour le Maroc et même -93,2% pour le Japon, signifiant par là, à l’exemple de ces deux derniers pays, que le niveau de création monétaire peut (doit ?) être supérieur à celui des réserves de change. 
On voit bien que l’Algérie peut créer de la monnaie jusqu’à doubler sa masse monétaire actuelle, soit plus de 13 000 milliards DA. 
L’ennui, c’est qu’elle ne peut le faire brutalement. Il faudra le faire progressivement et accepter de dévaluer fortement le DA… et brusquement pour éviter les effets pervers du glissement prévisible de la parité du DA. L’expérience montre qu’on ne mourra pas d’un DA valant en euro la moitié de sa parité actuelle, autrement le Sénégal, la Côte d’Ivoire et d’autres pays du franc CFA seraient vidés de leurs populations depuis 1994. C’était désagréable pendant 2 ans en Côte d’Ivoire, pendant près de 3 années dans le pire des cas (Bénin, Burkina, Mali ). Actuellement, tous ces pays parviennent à gérer avec plus de souplesse leurs équilibres extérieurs et génèrent moins d’endettement. 
Les problèmes en Algérie viendront de son addiction à la consommation de produits importés, la production nationale dénigrée dans les rares cas où elle existe et le système bancaire n’a pas la culture du crédit à la production. 
Le débat public sur l’économie qu’on essaye d’instaurer à l’occasion du financement dit non conventionnel, n’existe plus en Algérie depuis longtemps et c’est tant mieux. Quand il a existé, il avait débouché sur des plans qui n’ont été qu’un amas d’inepties techniques sans lien d’aucune sorte avec les règles de base du calcul économique, où on confondait allégrement investissement et dépense publique, crédit avec trésorerie et déficit d’exploitation avec «dispositif banque-entreprise». Les difficultés à gérer l’économie algérienne et les travers de la pensée économique chez les économistes algériens, ne datent pas de 1999 ou de 1993/94 mais des années 1970, l’époque où on pensait que la rentabilité financière relevait du langage capitaliste, chez les socialistes, on parlait de besoins sociaux des populations… et on se retrouvait avec des pénuries et une dette extérieure irrécouvrable. Jamais à cette époque, il n’a été question de revenu et de retour sur investissement ou obligation de résultat dans les projets d’investissement. 
Si on en avait tenu compte, on aurait vite compris que le rôle de l’État n’est pas lié à la production et à la distribution de lait, de la farine, de l’eau minérale ou des biscuits, mais de veiller à la liberté d’entreprendre, protéger les marchés et la qualité de vie des consommateurs tout en détruisant les obstacles au développement des activités économiques productives. Encadrer le secteur privé industriel productif, comme partout ailleurs dans le monde, aurait été bien suffisant comme mission économique stratégique de l’État. 
M. T.

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