Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

 

 PAR 

L’État islamique a structuré en son sein des services secrets à l’image de ceux des pays qu’il attaque. Une enquête en plusieurs volets de Mediapart montre les méthodes de contre-espionnage utilisées par les djihadistes. Elles n’ont rien à envier aux pratiques de la guerre froide et expliquent aussi comment les attentats qui ensanglantent l’Europe ont été rendus possibles.

 À 18 h 08, le 23 juin 2015, le vol Air France 1591 en provenance d’Istanbul achève sa course sur le tarmac de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle. Depuis vingt minutes, trois agents de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) patientent au terminal 2E. Ils ont rendez-vous avec « Abou

Ils cueillent leur client, Nicolas Moreau de son vrai nom, au sortir de l’appareil. Son bagage résume les contradictions de cet énième enfant perdu de la République : une sacoche Adidas, une veste Marlboro Classics et une cartouche de cigarettes L&M cohabitent avec un keffieh et un kamis, la tenue traditionnelle afghane.

 

Trois combattants de l'État islamique © DRTrois combattants de l'État islamique © DR

 

raîchement nommé,  il a voulu démontrer qu’il est le véritable patron en écartant trop hâtivement les oligarques les plus influents. Il n’a même pas essayé de ménager quelques-uns ou de pactiser avec certains d’entre-eux contre d’autres. Il a tout simplement déclaré la guerre à tout le monde », nous explique la même source.

« Donquichottisme » dangereux. 

Mais le Premier ministre aussi vite disparu du paysage qu’il y était apparu, n’a rien voulu entendre. Après avoir senti un début d’adhésion populaire, Tebboune a encore accéléré ses attaques contre ces oligarques qui s’impliquaient ouvertement dans les affaires du gouvernement. Il tente ainsi de paralyser Ali Haddad, un des plus puissants hommes d’affaires du pays, à coups de mises en demeure. Il balaie d’un revers de la main l’héritage d’Abdesslam Bouchouareb au ministère de l’Industrie et bloque ainsi plusieurs projets d’usine de montage des véhicules. Il s’en prend enfin au très juteux secteur agroalimentaire en ciblant la richissime famille des Benamor.

La pugnacité de Tebboune lui vaut un succès populaire, mais provoque indirectement le regroupement hostile de tous les oligarques qui ont actionné leurs relais dans le pouvoir algérien. « Derrière chaque oligarque, il y a un clan politique. Ses riches hommes d’affaires redistribuent le gâteau à leurs amis politiques qui les protègent et soutiennent. Tebboune a sous-estimé cette dimension politique et tout un appareil au sein de l’Etat s’est mis en branle pour le déstabiliser », révèle anonymement le membre du bureau politique d’un parti très influent à Alger.

C’est, ensuite, Saïd Bouteflika qui est monté au créneau pour exprimer son désaccord avec le « cavalier solitaire » Tebboune. Le frère du Président, confient ses proches, a surtout été scandalisé par le « populisme économique de Tebboune ». « Dans les ports, les marchandises étaient bloquées suite à des mesures radicales prises sans aucune concertation. Les banques ne savaient plus à quel saint se vouer. Les partenaires étrangers ont pris peur et les chancelleries ont réclamé des éclaircissements à la Présidence. Saïd Bouteflika ne pouvait plus se taire et rester silencieux », nous assure un homme d’affaires ami et habitué des salons fréquentés par les membres du clan présidentiel.

Bronca générale

Les oligarques finissent par convaincre Saïd Bouteflika d’entrer en jeu. Tebboune a commis l’erreur stratégique d’ ignorer Saïd Bouteflika. Pis encore, il explique à son entourage qu’il n’a aucun compte à lui rendre. Les diplomates français ne comprennent guère le choix de Tebboune comme Premier ministre, alors que son prédécesseur Sellal, si bienveillant avec les Français, semblait solide et fiable.

Sentant le danger, Tebboune tente une ultime parade en rencontrant Edouard Phillipe le 7 août dernier. Histoire de rassurer les Français et leur promettre de belles perspectives de collaboration. Mais cette rencontre n’a pas suffi pour calmer les craintes des partenaires français. Les chinois sortent de leur silence et rencontrent des ministres algériens ainsi que des conseillers de la Présidence pour obtenir des explications sur le nouveau cours de la politique  économique.

De l’étranger, Tebboune minimise les risques de sa chute. Il croit savoir que l’institution militaire dirigée par le général-major Ahmed Gaïd Salah le « protégera de manœuvres clandestines de ses ennemis », croit savoir un responsable au FLN. Il faut dire que Gaïd Salah n’aime guère le parvenu qu’est Ali Haddad, non sans de solides raisons, et les autres oligarques nouvellement riches.

Guerre de succession

Plus généralement, le patron de l’armée algérienne manifeste de plus en plus son désaccord avec les partisans de Saïd Bouteflika. Le vieux général ne veut pas d’une succession de type monarchique, où le frère du président jouerait un des tout premiers roles.

Comme un certain Amar Saâdani, ancien secrétaire général du FLN,  Tebboune a cru que son rapprochement avec Ahmed Gaïd Salah pourra lui permettre de résister aux assauts de son adversaire. Saïd Bouteflika ainsi que ses alliés finissent par exécuter Tebboune avant même la rentrée sociale qui s’annonce chaude pour éviter tout risque de débordements.

Pour ménager une partie de la hiérarchie militaire, la présidence algérienne nomme Ahmed Ouyahia, proche de l’ancien DRS, qui a un talent indéniable pour ne se brouiller avec personne. La parenthèse de Tebboune refermée, la question de la succession d’Abdelaziz Bouteflika est plus que jamais en suspens…

La pédagogie de la terreur

Le cours de l’histoire du djihad, telle que nous la connaissons, s’est joué, pour partie, dans un anodin magasin de reprographie dans les environs de Fort Bragg, en Caroline du Nord, là où Ali Mohamed, le père du contre-espionnage djihadiste, miniaturisait et photocopiait les manuels « empruntés » au John F. Kennedy Special Warfare Center and School.

Né en 1952, Ali Mohamed est un major de l’armée égyptienne ayant à son pedigree la protection de diplomates ou la conduite d’opérations clandestines. Il est aussi, en sous-main, un partisan d’Ayman al-Zawahiri, qui n’est pas encore le chef d’Al-Qaïda. Après qu’Ali Mohamed s’est fait embaucher comme expert contre-terroriste pour le compte de la compagnie aérienne EgyptAir, Zawahiri le charge d’infiltrer le renseignement américain. Ali Mohamed propose ses services à la CIA mais l’expérience tourne court, l’agent double se fait griller lorsqu’il alerte l’imam de la mosquée à Hambourg que l’agence américaine lui avait demandé d’espionner.

Supposé être interdit de territoire américain, Ali Mohamed parvient à s’envoler pour les États-Unis et à séduire la célibataire californienne assise à ses côtés durant le vol. Six semaines plus tard, ils se marient et, au bout d’un an, l’infiltré réussit à s’engager dans l’US Army qui, au vu de ses performances sportives exceptionnelles, l’affecte aux forces spéciales à Fort Bragg. Celui qui fait son jogging quotidien en écoutant une récitation du Coran est même recruté pour réaliser une quarantaine d’exposés à l’attention d’équipes envoyées au Moyen-Orient. À cette occasion, il a accès à toute la documentation nécessaire.

En 1988, Ali informe ses supérieurs qu’il compte prendre un congé pour aller « tuer du Russe » en Afghanistan. En réalité, il y forme les premiers volontaires ayant rejoint Oussama Ben Laden aux techniques de la guerre non conventionnelle acquises auprès des services spéciaux américains. Dans les années 1990, il dépose sa candidature – cette fois en vain – pour un poste de traducteur auprès du FBI. Qu’importe. Durant dix ans, jusqu’à son arrestation en 1998, Ali Mohamed entraîne les membres d’Al-Qaïda, leur apprend l’espionnage et le détournement d’avion.

 

Ali Mohamed dans une vidéo de l'US Army à Fort Bragg en 1989 © DRAli Mohamed dans une vidéo de l'US Army à Fort Bragg en 1989 © DR

 

L’agent double s’appuie sur les manuels dérobés à Fort Bragg pour illustrer ses cours auxquels Oussama Ben Laden assiste, ainsi que tous les hiérarques de l’organisation terroriste. Un ancien moudjahid passé par le camp Al-Farouk, en Afghanistan, quelques années plus tard se souvient : « La formation de base durait deux mois. Un second stage, plus perfectionné, était dédié à la guérilla urbaine. Ceux qui y participaient suivaient des modules : comment déjouer une filature, comment filer quelqu’un, etc. Et puis, dans notre vie quotidienne au camp, tout le monde devait se méfier de tout le monde. Dans les conversations, on ne donnait pas sa vraie identité, seulement sa kounya. On devait mentir sur notre nationalité. Par exemple, si tu étais français, tu disais que tu étais belge. »

Un second islamiste passé par l’Afghanistan évoque ces « cours en matière de sécurité dispensés aux recrues au camp Al-Farouk avec des évaluations à la fin de chaque formation : ‘‘basique’’, ‘‘moyen’’, “expert’’… Les meilleurs éléments étaient ensuite orientés vers des formations plus abouties et correspondant à leurs souhaits ou aux besoins du groupe après un entretien personnalisé. »

Fort des leçons d’Ali Mohamed, Al-Qaïda se dote en 1998 d’un service de contre-espionnage. « Nous devons désormais disposer de rapports quotidiens sur les activités dans chaque camp, racontera dans un livre un garde du corps de Ben Laden. Nous devons également collecter le maximum d’informations sur tous les membres. […] Cinquante frères sélectionnés pour leur aptitude au renseignement suivent un stage […]. Ils sont ensuite placés dans différents secteurs, pour nous informer de ce qui s’y passe. »

Et malheur à ceux qui se font prendre. « Les mesures de sécurité étaient drastiques et les punitions pour ceux qui y dérogeaient étaient rigoureuses », raconte l’islamiste passé en Afghanistan. « Avant notre arrivée au camp, un homme présenté comme un espion avait été exécuté, se remémore l’ancien moudjahid interrogé par Mediapart. Ils l’avaient relâché sur une colline et lui avaient ensuite tiré dessus au lance-roquettes RPG… » À l’automne 1998, des bulletins sont placardés sur tous les bâtiments d’Al-Qaïda. Ils rappellent « de ne pas parler de nos activités et aux djihadistes de faire attention à leur environnement proche ».

Al-Qaïda a appris à ses dépens que ses membres devaient se méfier de tout le monde, y compris de leur famille. Au mitan des années 1990, le renseignement égyptien attire deux garçons de 13 ans, fils du trésorier et d’un autre dignitaire de l’organisation terroriste. Les agents droguent puis sodomisent les deux enfants. Des photos sont prises. Sous la menace de les divulguer à leurs familles, les gamins sont contraints de placer des micros dans leurs propres foyers. Deux bombes destinées à Ayman al-Zawahiri leur sont confiées mais les attentats sont déjoués et les enfants-espions appréhendés. Pour l’occasion, Zawahiri instaure un tribunal de la charia.

Plusieurs terroristes s’y opposent, estimant que juger des enfants serait contraire à l’islam. Zawahiri n’en a cure. Condamnés pour sodomie et trahison, il les fait abattre, filme les aveux et l’exécution, et distribue les bandes à titre d’avertissement à ceux qui envisageraient de le trahir. Mais l’épisode laisse des traces. Désormais, à travers des références à la vie du Prophète, Al-Qaïda veillera à justifier, dans ses propres manuels l’espionnage, le contre-espionnage et le fait d’éliminer « les espions des vicieux croisés », y compris quand les taupes sont de confession musulmane.

Là encore, Ali Mohamed a légué un héritage. Non content d’abreuver les bibliothèques des camps afghans de la littérature volée et miniaturisée à Fort Bragg – « Je me souviens encore des manuels du FBI ; on se demandait comment ils se les étaient procurés », nous avoue le moudjahid déjà cité –, l’agent double se sert de cette base documentaire pour rédiger le manuel d’instruction terroriste d’Al-Qaïda. Un précis de 180 pages intitulé « Études militaires dans le djihad contre les tyrans », qui comporte divers chapitres sur la contrefaçon, la sécurité ou l’espionnage. Dans les rayons des bibliothèques des camps d’entraînement en Afghanistan, cette nouvelle bible du terrorisme islamique côtoie un ouvrage comme La Révolte d’Israël, du premier ministre israélien Menahem Begin, lui-même ancien terroriste, ou les œuvres de Clausewitz et de Sun-Tzu.

Saïf le Coréen ». A priori, rien qu’un djihadiste de plus. Deux cents Français sont alors déjà rentrés du théâtre syrien.

Raqqa Parano

 

Cours délivré à des djihadistes de l'État islamique © DR

 

Depuis, plusieurs hauts gradés d’Al-Qaïda ont produit à leur tour des ouvrages sur le thème spécifique de la sécurité. Et ces diverses leçons portent leurs fruits, quand on songe qu’une chasse à l’homme longue de dix ans sera nécessaire aux Américains pour localiser Oussama Ben Laden, le terroriste le plus recherché de la planète.

« Au fil des années, les organisations djihadistes affinent leurs connaissances. Ils font des retours d’expérience qu’ils publient sur Internet, constate Kevin Jackson, directeur de recherches au Centre d’analyse du terrorisme (CAT) et auteur sur son blog d’une série d’articles dédiés aux mesures de sécurité des groupes terroristes (ici, ici et là). Il y a un savoir-faire qui se transmet ainsi de groupe en groupe, de génération en génération. En soi, la sécurité intérieure de l’État islamique n’apporte rien de neuf, les Shebabs somaliens avaient déjà un service qui s’appelait l’Amniyat – Amni veut dire “sécurité” en arabe. Ce qui est en revanche novateur, c’est la place de plus en plus prépondérante qu’une telle structure prend au sein d’une organisation terroriste. »

La guerre contre les espions est désormais « la mère de toutes les batailles, la plus féroce, la plus dangereuse, la plus difficile », écrira Ayman al-Zawahiri dans l’introduction d’un ouvrage réédité sur Internet en juillet 2009, après qu’une partie des cadres d’Al-Qaïda eut été décimée par des attaques de drones américains dans les zones tribales du Pakistan.

Le même mal dont souffrira, six ans plus tard en Syrie, l’État islamique, qui cherchera à appliquer les mêmes remèdes.

***

Foued Mohamed-Aggad patiente avec un ami dans une boulangerie de Raqqa lorsqu’un missile s’abat, ce 8 septembre 2014, sur le magasin. Le djihadiste alsacien s’évanouit, se réveille indemne, alors que le bâtiment abritant la boulangerie a été soufflé et que 53 morts seront recensés. Il retrouve sous les décombres son complice, lui aussi sain et sauf. Les miraculés se dirigent vers leur pick-up, qui est à son tour la cible d’un missile. Le souffle de l’explosion les projette au sol mais n’entraîne que de légères blessures aux coudes de Foued Mohamed-Aggad. Les services de renseignement français venaient d’apprendre sa nomination à la tête d’une katiba (brigade) de 300 combattants. L’Alsacien juge opportun de se mettre au vert. La rumeur de sa mort sur le front irakien courra quelques mois plus tard, jusqu’à ce qu’on retrouve sa trace, le 13-Novembre, au premier étage du Bataclan.

En l’espace de quatre mois courant 2015, plusieurs hauts dignitaires de l’État islamique – de l’émir du pétrole au n° 2 de l’organisation – n’échapperont pas, eux, aux bombardements aériens. Et les dirigeants de l’EI, tout comme ceux d’Al-Qaïda, redoutent plus que tout d’être victimes d’un drone. Une frappe chirurgicale prive de la possibilité de mourir les armes à la main, compromet l’obtention du statut, privilégié dans l’au-delà, de martyr. La pluie de bombes ciblées génère une véritable paranoïa et entraîne une vaste chasse aux taupes. À propos d’un détenu particulièrement torturé, l’ex-otage danois Daniel Rye Ottosen explique lors de son debrief par les services secrets de son pays : « Ils l’ont questionné longtemps parce qu’ils voulaient qu’il avoue qu’il était un espion venu uniquement pour poser des ‘‘traqueurs’’ de façon que la ville puisse être bombardée. »

Personne n’est épargné par la suspicion. « [Mon mari] m’a expliqué que certaines femmes posaient des puces électroniques dans des endroits où se trouvaient des frères combattants pour que ces derniers soient bombardés », justifie la femme du djihadiste Salim Benghalem. Chez une de ses amies restées en France, les enquêteurs découvriront un rappel des précautions à prendre afin d’éviter que des traîtres ne placent « des petits appareils d’espionnage électroniques » dans les parkings pour des frappes aériennes, un texte qu’il est demandé de diffuser « le plus largement possible »… Une recommandation prise au pied de la lettre, puisqu’on la retrouve dans la mémoire d’un ordinateur d’une sympathisante de l’EI vivant dans le Val-de-Marne.

À son arrivée à Raqqa, Réda Hame, recruté pour commettre un attentat en France, se voit ordonner de fermer les stores de son lieu d’hébergement : « Ils nous ont expliqué qu’il y a des traîtres qui placent des puces électroniques dans les immeubles pour diriger les missiles, et que donc il ne fallait pas regarder à l’extérieur. Ils nous ont raconté qu’un bâtiment avec des nouveaux venus avait été bombardé avec pour conséquence 70 morts à l’intérieur… » 

De ce fait, au cours du premier semestre 2015, l’État islamique a « considérablement renforcé ses mesures de sécurité interne », constate la DGSE. Le général Christophe Gomart, directeur du renseignement militaire (DRM), décrira devant une commission d’enquête parlementaire les rues de Raqqa couvertes « de bandes de tissu qui empêchent nos satellites et nos avions de reconnaissance de voir ce qui se passe au-dessous », preuve, selon lui, d’une maîtrise certaine « des techniques de dissimulation vis-à-vis des capteurs images ». « Leurs bâches noires nous compliquent la tâche mais ça ne résiste pas à une caméra thermique », affirme sous le sceau de l’anonymat un autre ponte de la lutte antiterroriste.

Premiers concernés, les membres des services secrets djihadistes se voient imposer « de strictes mesures de confidentialité », au premier rang desquelles le bannissement du moindre téléphone cellulaire. Lorsque le Belge Mohamed Abrini rend visite en Syrie à Abdelhamid Abaaoud, en train de préparer les attentats du 13-Novembre depuis Raqqa, le second ne passe qu’une journée avec son ami d’enfance. « Il se méfiait de tout, dira Abrini. J’étais venu avec mon GSM et il avait peur de se faire droner. » Les autres soldats du califat se font enlever l’antenne GPS de leurs mobiles. « Les bouquets satellites [ont également] été retirés et interdits dans les locaux abritant des membres de l’État islamique », commentera un ingénieur en télécommunication ayant œuvré pour l’organisation terroriste. Désormais, « à Raqqa, les djihadistes doivent utiliser des cybercafés où tout est contrôlé », constate la DGSI.

Le djihadiste danois Oussama Krayem témoigne d’un durcissement des mesures de sécurité. Selon lui, il est désormais impossible de « s’approcher d’une zone où les hauts responsables se trouvent », au motif que « la moitié des personnes qui se trouvent à Raqqa sont des indics… ».

Dans les entrailles du stade de foot

Tout l’appareil sécuritaire est mis à contribution pour remédier à l’inflation présumée d’espions dans ses rues. Un Français ayant reconnu avoir fait partie de la police islamique détaillera sur PV le quotidien des patrouilles de voie publique : « Je prenais le boulot à neuf heures. Vers 9 heures 30, nous partions en tournée. Nous étions cinq dans [notre voiture]. Nous avions chacun un Glock [un pistolet automatique – ndlr] et une Kalach (les fusils restaient après notre service dans le véhicule, mais nous gardions les pistolets avec nous). Nous contrôlions les gens suspects, notamment lorsqu’ils avaient de grosses valises. »

Un djihadiste à Al-Bab © DR

 

L’État islamique a surtout porté son effort, à en croire une note de la DGSE, sur « ses activités de renseignement afin de mieux contrôler ses membres et de se protéger des tentatives d’infiltration extérieure ». Et l’Amniyat est à la manœuvre. « Son but premier [serait] de préserver le commandement du Califat, les infrastructures sensibles, des frappes de la coalition internationale et des infiltrations ennemies », complète la DGSI.

« Des agents secrets, habillés en civil », barbe rasée et cigarette au bec « pour ne pas attirer l’attention », se disséminent dans les lieux les plus fréquentés. Le moindre soupçon vaut arrestation. Ainsi ce moudjahid qui se rend en moto au marché sans autorisation ou cet autre qui manifeste dans une discussion des connaissances militaires trop précises. Parfois, la population aide les AMNI. Ainsi cette chirurgienne irakienne qui leur désigne son propre mari. « Elle l’a dénoncé à Daech en disant qu’il était contre eux et ils lui ont coupé la tête… », témoignera la Française revenue de ses illusions après trois mariages successifs avec des djihadistes. Ou encore ce Suisse se faisant appeler « Abou Mahdi al-Swissry », qui a le malheur de montrer à un frère d’armes les deux talkies-walkies qu’il avait apportés avec lui d’Europe et dont il n’avait jamais mentionné la présence dans ses bagages. Un inconnu le plaque au sol. « Des gens des services secrets sont arrivés », ils lui arrachent ses chaussures, enlèvent ses chaussettes à la recherche d’hypothétiques micros. Ce que résume à sa manière Karim, le frère de Foued Mohamed-Aggad : « Ce n’est pas le club Dorothée là-bas. Il y a des traîtres, tout le monde suspecte tout le monde. »

Lotfi, l’ingénieur en télécommunications qui travaillait pour l’organisation terroriste, se retrouve suspendu au plafond à l’aide d’une chaîne reliée à ses poignets, eux-mêmes entravés dans son dos. Une dizaine d’encagoulés se relaient pour le frapper, lui promettent une exécution prochaine et assènent des décharges électriques à cet employé fidèle depuis plus d’un an de la Dawla. Lofti, pensant bien faire, avait eu le tort de rétablir le réseau GSM en plein affrontement à Raqqa entre l’État islamique et l’armée syrienne. « Les dirigeants de l’EI n’avaient pas été avisés que le réseau avait été remis en place et se sont aperçus pendant les combats que les soldats de Bachar avaient pu [l’]utiliser pour appeler des renforts. Du coup, […] j’ai été accusé d’être un espion français. »

D’autant plus que, selon l’ingénieur, le calife Abou Bakr al-Baghdadi participait au combat et aurait été blessé à cette occasion. Après huit mois dans les mains de l’Amniyat, Lofti sera remis en liberté. « Un piège, pensera l’ingénieur. Un moyen pour eux pour qu’ils découvrent mes éventuels complices. » 

 ***

Munis de cartes plastifiées blanches avec leur photo d’identité et un tampon de la Dawla islamiya barré de la mention « Khola Chasa » [forces spéciales – ndlr], les AMNI travaillent, quand ils ne se promènent pas anonymes dans la foule, encagoulés. C’est ainsi qu’ils emmènent leurs suspects au stade municipal.

À Alep, la prison de l’Amniyat se loge au sous-sol de l’hôpital ophtalmologique. À Tabqa, dans les souterrains d’une grande tour à l’entrée de la ville, ailleurs dans une usine de bonbons. À Raqqa, elle se niche dans les entrailles d’un stade de foot. L’enceinte est suffisante pour accueillir les sièges des « polices militaires, islamiques et secrètes » et leurs détenus. La population carcérale y est variée. « Il y avait de tout. Un médecin était accusé d’avoir trop d’argent […], des gens accusés de prendre de la drogue. Et il y avait plein de gens qui ne savaient pas pourquoi ils étaient là », énumère un consultant informatique vite désillusionné.

L’ancienne salle de musculation fait office de pièce commune pour le tout-venant des prisonniers, les vestiaires servent de cellules individuelles pour les clients les plus dangereux ou les plus sensibles. En l’espèce, les djihadistes déploient une certaine ingéniosité. Ainsi, lorsqu’il faut déporter des otages à Cheikh Najar, une zone industrielle au nord d’Alep, des djihadistes français membres du service de sécurité mandent des ouvriers locaux pour monter des cloisons dans une fabrique de meubles, avant de construire et de poser eux-mêmes des portes blindées, poussant le raffinement jusqu’à aménager un sas d’accès sécurisé au sous-sol.

Le moindre déplacement à l’intérieur du stade de Raqqa se fait les yeux bandés. Les interrogatoires sont menés par des hommes encagoulés. Les questions aux détenus étrangers portent sur la raison de leur présence sur les territoires de l’État islamique. Et il ne s’agit pas de prendre des libertés avec la vérité. Les AMNI ont recours à un procédé diabolique d’efficacité pour débusquer les taupes.

Tag(s) : #Politique internationale

Partager cet article

Repost 0