Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

Réseau des Démocrates

Qui es-tu l'ubérisation du sport?

 

24/05

 

Par Nicolas Kssis

La vie associative et sportive serait-elle menacée par l'ubérisation du sport ? Derrière ce néologisme inspiré d’une célèbre société américaine de VTC (voiture de transport avec chauffeur), se cache de fait une manière singulière de penser l’économie, en transformant chaque salarié-e en un-e «entrepreneur/euse» contraint de vendre son «produit» au meilleur prix. Or, le sport associatif risque lui aussi d’être concerné par cette «contre-révolution» numérique qui supprime de fait les «corps intermédiaires», en tendant à isoler les individu-es au nom de leur liberté et en détruisant les liens collectifs. Le sportif ou la sportive solitaire agrippé-e à son smartphone sera cette fois-ci, une bonne fois pour toute, un-e client-e et non plus d'bord d’abord un-e citoyen-ne.

paru dans Sport et Plein Air, avril 2017

L’uberisation du sport : la menace fantôme ?


Ubérisation : il importe avant tout de savoir de quoi on parle. Le terme se révèle en effet quelque peu barbare. Il est malheureusement en train de rentrer dans le langage courant. «L’ubérisation de l’économie est un mot-valise associé à des réalités très différentes : économie collaborative, du partage, "on-demand"... Leur dénominateur commun : une plate-forme en ligne permettant à des sociétés à but lucratif de mettre en contact particuliers ou travailleurs indépendants avec des clients», résume la revue Alternative économique dans son édition de janvier 2016. En se généralisant, l’ubérisation s’est même transformée en question politique. Danielle Simmonet, également élue parisienne Front de Gauche, lui a même consacré un One Woman Show d'agit prop «Uber les Salauds et mes ovaires», qui a rencontré un succès certain. De quoi s’agit-il alors véritablement? 

Un premier masque doit tomber, si la méthode via généralement le recours à des applications pour téléphone portable, a toute les apparences de l’extrême modernité connectée, le processus au contraire s’inscrit dans une longue et lente recomposition de l’économie capitaliste. Derrière cette configuration, l’objectif visée s’avère la destruction du salariat comme mode dominant du travail et donc la réduction voire la suppression des formes de protections sociales qui y sont associées, en Europe tout du moins, depuis au moins la fin de la Seconde guerre mondiale grâce aux conquêtes et aux luttes des travailleurs/euses. L’argumentaire est bien rodé : nos société actuelles ont besoin de fluidité, de liberté, donc de casser les carcans «collectifs et coercitifs» qui freinent la créativité et l’emploi. D’où l’attaque tout d’abord sur des secteurs très réglementé comme les taxis ou l’hôtellerie, en ne posant jamais la question de l’emploi, du partage ou de redistribution, mais toujours de la rigidité de la «production» qui gripperait le cercle vertueux de l’offre et la demande. Immense avantage idéologique jamais pourtant clairement énoncé, entériner une économie où le chômage et la précarité se fossiliseraient comme des données fixes et durables, opposant constamment «travailleurs/euses libres» et «travailleurs/euses protégé-es», laissant les «patron-nes» loin de la bataille, à l’abri des critiques... et bien souvent de la fiscalité.

Le modèle sportif français confronté au risque de se faire «ubériser»


Toutefois, l’esprit naïf se demanderait vite en quoi cette évolution, certes mortifère, mais essentiellement économique, peut-elle toucher ou impacter le sport associatif. Naturellement le sport professionnel peut vite se retrouver sur la sellette. Les sites de revente de billets pour les stade ou de diffusion en streaming ou direct par les réseaux sociaux des matchs parasitent son mode de fonctionnement et d’enrichissement habituel. Toutefois, à l’écart en principe du marché au sens classique, les structures ou fédérations sportives sembleraient peu ou pas propices à en subir elles aussi les conséquences. 

Pourtant, le modèle sportif français est bel et bien confronté au risque de se faire «ubériser». Le sociologue Alain Loret n’hésite pas de la sorte à évoquer une pente qui «pourrait bien aller jusqu'à la disparition d'un nombre significatif de clubs sportifs issus de la vieille économie du sport qui se pratique». Tout d’abord, si comme nous l’avons déjà dit, le terme est nouveau, sa perspective n’a rien de très d’original. Depuis des décennies la marchandisation du sport ne cesse de s’accentuer et les acteurs privés continuent d’y prendre une place prépondérante. À regarder uniquement le sport professionnel, on oublie que le secteur privé lorgne sur les activités physiques et sportives de la population et que lui aussi, devant le retrait du service du sport, à des «solutions clientèles» à proposer pour y répondre. Le succès de la mode du running, devenu phénomène de société d’une ampleur rarement égalée pour ce type de loisir, métamorphosant l’ancien jogging et «ringardisant» l’athlétisme traditionnel, en constitue une parfaite illustration . Or, il s’appuie en grande partie sur une pratique «libre» et «individuelle», parfois dite «autogérée», qui semble relever du seul bien-être personnel. 

Seulement, rapidement, de nouveaux besoins peuvent apparaître : techniques, de performances voire de partage. Les marques de sportwears l’ont bien anticipé qui proposent des «réunions» pour courir ensemble dans les villes, donc sans passer par le stade, via les réseaux sociaux où elles peuvent abondamment, en retour, faire leur pub auprès de ces «client-es» , qui deviennent alors aussi hommes ou femmes sandwichs « travaillant » gracieusement et bénévolement pour telle ou telle enseigne de chaussures, leur livrant parfois nombre de données sur leur vie privées. Derrière la gratuité du service, la construction d’une part de marché captive, la disparation du sport du champ social ou politique, ou sa mutation en un simple hobbies entre ami-es. Certains chiffres ne trompent pas : en 2016, le marché des articles de sport a progressé d’environ 3 % pour atteindre près de 11 milliards d’euros, après une hausse de 4,3 % en 2015, soit une sixième année consécutive de croissance.


Ainsi, tout comme le chauffeur Uber ne peut concrètement pas faire grève ou réclamer des droits, il n’a fait que signer un contrat entre «partenaires», le nouveau sportif, utilisant son smartphone pour réserver ses stages de voile (expérience tentée par la FF de voile et qui lui a coûté beaucoup de licencié-es pour si peu de bénéfices financiers), ou encore suivre les consignes d’un-e coach virtuel-le spécialisé-e pour les seniors, ne semble plus se penser citoyen-ne mais simplement «utilisateur» d’un service «commercial», même s’il lui semble a priori, gratuit. Devant l’essor de ce «marché», un «tremplin» pour les start-up spécialisées dans le sport s’est ouvert, logé dans le Stade Jean Bouin à Paris, avec lequel le CNOSF [Comité national olympique et sportif français] vient de signer un partenariat. Parmi les jeunes pousses prometteuses, une appli «qui regroupe tout ce dont une équipe de sport amateur a besoin dans sa gestion quotidienne»...

Le sport populaire est bien outillé pour affronter ce nouveau défi

C’est certainement à cela que Jean-François Martin, adjoint aux sport de la ville de Paris, devait penser lorsque lors de son allocution à l’occasion de l’anniversaire des 50 ans du comité FSGT 75, il développa ainsi son propos : «Il y a un phénomène d’uberisation du sport. On se dit qu’aujourd’hui avec une application mobile on peut aller courir, comme s’il n’y avait plus besoin dans la pratique sportive de la dimension collective, de la dimension amicale, de la dimension fraternelle, comme s’il suffisait d’un téléphone mobile pour faire du sport. Pour juste courir, pour juste faire un temps , pour juste faire une performance, peut-être que cela suffit. Mais pour atteindre toute la dimension sociale, éducative du sport, on a besoin des clubs. Donc dans les dix ans qui viennent, face évidemment à tout ce que la technologie peut nous apporter, il faudra y mettre la part d’innovation humaine, la part d’innovation qui permet, en plus de la technologie, de rassembler les gens , de les faire se rencontrer grâce au sport. Et je remercie d’ailleurs la FSGT d’avoir tenu l’été dernier un Festival des innovations ici à Pari, car les innovations ne sont pas que technologiques, elles sont aussi dans la façon humaine de recréer du lien avec le sport.»

Le sport populaire est étrangement donc bien outillé pour affronter ce nouveau défi, parce que ce qu’il propose, sa «plus-value», ne peut se réduire dans le recours à un click ou pouce. Saura-t-il le mettre en valeur et les pouvoir publics le reconnaître, et auront-ils encore les moyens de le soutenir ? Car comme l’expliquait Le Monde diplomatique en février 2016 : « Pour le dire plus crûment : si Uber peut jongler avec tous ces milliards, c’est parce que les États ne le peuvent plus. Au lieu d’alimenter les caisses publiques, cet argent s’entasse sur les comptes offshore de la Silicon Valley et de Wall Street. Ses propriétaires ne s’en cachent même pas. Apple a annoncé récemment qu’elle trônait sur un magot de 200 milliards de dollars soustraits à toute ponction fiscale.» La force de l’ubérisation ne tient pas seulement à son sens de «l’innovation», mais au fait qu’il peut investir là où le service public est appauvri (les transports en commun par exemple ou la rénovation et/ou la construction de structures sportives publiques). Il en sera de même dans le sport. Tout cela demeure finalement un combat très politique. 



Ubérisation, kesako ?

«Que l’on loue sa voiture, sa maison ou sa perceuse ou que l’on propose sa force de travail sur le Net, l’ubérisation de l’économie secoue les acteurs traditionnels. Les commerçants sont concurrencés par des sites comme Leboncoin, les hôteliers par Airbnb, les notaires par Testamento, les avocats par DemanderJustice, les loueurs de voitures par BlaBlaCar ou Drivy, et bien entendu les taxis par Uber, la société américaine de véhicules de tourisme avec chauffeur. (…) Mais cette ubérisation a également pris un sens particulier pour la main-d’oeuvre qui alimente la machine. Elle offre certes de belles opportunités aux créateurs de start-up de l’économie numérique, mais elle est aussi synonyme de précarité pour les travailleurs indépendants qui y proposent leurs services. Ils n’ont en effet pas de lien de subordination classique avec la plate-forme (la définition même du contrat de travail salarié), mais une simple relation commerciale avec un donneur d’ordre. Pour de nombreux travailleurs ubérisés, ce retour du travail à la tâche se double d’une fragilisation de leur couverture sociale. (…) La question est encore plus délicate pour leurs vieux jours. Les indépendants "classiques" tablaient sur la revente de leur fonds de commerce ou de leur activité pour se constituer une retraite ; cela risque de ne plus pouvoir être le cas pour beaucoup des nouveaux auto-entrepreneurs et autres travailleurs indépendants du Net. (...) L’ubérisation entraîne aussi des pertes fiscales pour les finances publiques. Contrairement à une entreprise normale, un auto-entrepreneur ne facture pas de TVA en deçà d’un seuil d’activité assez élevé. Il en va de même pour un particulier qui loue son parking…» Alternatives économiques , 17/12/2015

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article