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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

Réseau des Démocrates

Contribution : Tahar Gaïd ou «Si Abdelmoumen» raconte ses souvenirs d’une vie heureuse malgré les peines 

 

Par Kamel Bouchama, auteur


D’emblée «ammi Tahar» – je l’appelle ainsi – plante le décor. «Ma biographie, dit-il, n’aurait de sens que si elle était placée dans le cadre de certains faits relatifs à la colonisation et au mouvement national.» Une option des plus simples, des plus honnêtes surtout, en même temps que des plus engagées dans sa vie de patriote.

C’est dire que ce qu’appellent d’aucuns «les Mémoires» dans leurs écritures, lui, les traduit dans le style de l’homme d’action, pour les exposer à notre jeunesse avide de connaître son passé..., un passé fait en grande partie par les disciples du volontarisme militant, dont la vie a été profondément empreinte de dignité, de résolution, de fermeté et de courage.
Ainsi, son livre, qu’on lit d’un trait, continûment, en marquant seulement quelques brefs arrêts pour prendre son souffle, tellement il est captivant, nous narre d’une manière pédagogique – une déformation professionnelle depuis le moudérès de Palikao – des pans de l'inlassable mouvement de sa vie, où il construit son sens de soi. Et dans ce livre, que les jeunes doivent lire absolument, ammi Tahar nous fait découvrir cet Homme qui fait valoir, à travers sa modeste personne, le droit de notre peuple ainsi que ses choix et sa participation effective et concrète dans la fournaise qui lui a été imposée par les indus-occupants, comprenez par-là les colonisateurs. Il nous narre donc, cette partie de notre Histoire, en prenant en exemple sa vie, celle de ses parents et de ses proches, sa région où il est né, son enfance à Belcourt, les événements heureux et malheureux, son instruction et son éducation, son apprentissage du nationalisme, les medersas, celle de Constantine et celle d’Alger, la situation dramatique du pays pendant la colonisation, la guerre de libération, son engagement dans la Révolution, son action syndicale, son arrestation et ses séjours pénibles dans les camps de concentration que les autorités coloniales appelaient les camps d’hébergement. En effet, cet ouvrage, intitulé «Souvenirs et impressions d’une vie heureuse malgré les peines», est une narration estampillée d’insignes rappels qui rehaussent son écrit et donnent au lecteur cette envie, tout en lui procurant la satisfaction de découvrir un Homme, plutôt un des dirigeants du pays, d’une discrétion exemplaire, parce que simple et on ne peut plus modéré. Oui, j’ajouterai quant à moi, très modeste, car, quand on apprend dans cette énième parution, tout en découvrant, à partir de certaines révélations, de hauts faits de la Révolution dont il a été l’initiateur, sinon directement le réalisateur, nous avons l’obligation de lui devoir beaucoup de considération ; ce qui peut lui donner le statut d’exception dans notre société et l’élever à la dignité de la personne respectable. 
Ammi Tahar, avec l’écriture de cette dernière livraison, dans son Tome I, sous le grand chapitre «Le combat pour la liberté», ne pouvait s’inscrire que dans l’égrainage de ses souvenirs qui lui restent du bonheur passé. Ainsi, il nous conduit à travers ses neuf chapitres, en usant d’une plume fluide et descriptive, pour nous installer dans l’histoire de sa vie avec une singulière facilité. Et là, dès la lecture des toutes premières pages, nous ne pouvons que nous sentir sur un terrain familier, pour apprécier, à sa juste valeur, la longue épopée d’un militant devenu cadre national et, par la suite, dirigeant modèle dont peut s’enorgueillir notre pays. Son épopée, effectivement, qui commence depuis sa naissance dans sa fière et attachante Kabylie, gardienne de valeurs ancestrales, «une montagne savante» du point de vue scientifique, nous mène à travers le lacis de moments forts de l’ère coloniale qu’il a vécus intensément, jusqu’à pratiquement les premiers moments d’une Algérie indépendante, ayant recouvré la plénitude de sa souveraineté et son intégrité territoriale. 
De là, et à partir de son village de Timengache, perché à 1 400 mètres d’altitude, dans le périmètre des légendaires Beni Ya’la, un coin pittoresque aux traditions fortement ancrées dans cette terre féconde où il est né, le jeune Tahar prend conscience des difficiles conditions dans lesquelles vivent les gens de son pays, particulièrement de sa région. Mais il sera encore plus consterné par cette pénible situation des siens, lorsqu’il reviendra chaque fois au «bled», du temps de sa douce enfance jusqu’au déclenchement de la Révolution de novembre 1954, pour y passer ses grandes vacances scolaires dans la chaleur d’une population qui, malgré sa pauvreté parce qu’elle a toujours vécu dans un terrible enclavement, gère dignement sa vie de tous les jours. Et là, il comprend cette «fausse parure civilisatrice» que revêt la colonisation dont le but est la domination politique, culturelle et économique. Mais que doit-il faire pour transcender cette condition précaire, disons dramatique ?
Eh bien, très jeune, à son âge, avant de s’embarquer directement, corps et âme, et avec détermination, dans une aventure à travers le monde complexe, ardu et combien passionnant de la politique, il trouve un premier refuge, celui de la culture – le deuxième où le patriotisme viendra aussitôt après –, qui puisse lui donner suffisamment d’armes pour lutter et avoir raison. Pour cela, son livre regorge de faits vécus dans la chaleur de la solidarité militante. Oui, pour ce qui est de la culture, cette matière existe chez ses ancêtres, les Beni Ya’la, qui plus est, en ont fait leur pierre angulaire, leur sacerdoce.... Alors, le jeune Tahar détient ce socle commun de connaissances et, de plus, il a de qui tenir. Assurément !... Car, son père, n’était-il pas instituteur, muté à Beni-Wartilâne, cette cité historique d’où sont originaires d'importantes personnalités religieuses algériennes ? Et lui, n’est-il pas fier que le savant, cheikh Foudil el-Wartilâni, était l’un des meilleurs élèves de son père, le maître de français ? En effet, c’est cette culture qui l’a mené jusqu’à la medersa de Constantine et à celle d’Alger, la Tha’âlibiya, appelées communément «lycées d’enseignement franco-musulman», deux et mêmes établissements où il apprend Les Sept de la Pléiade dans la langue de Voltaire, mais aussi et surtout Les Sept Mu'allaqāt (poèmes suspendus à la Kaâba), dans la langue d’El Moutanabbi et dont l’atypique Imrou'l Qays, le poète-roi errant, en était le prodige. Là, il se forme, il s’élabore, il se façonne selon les exigences du moment et..., rappelons que cette formation le mènera loin, plus tard.
Quant à son patriotisme ou son «djihad fi sabil Allah», il le raconte avec ce sentiment de ferveur et explique qu’il fait ses premiers pas à Belcourt où il se trouve avec sa famille qui a déménagé de Guenzet pour habiter dans ce quartier populaire, au numéro 10 de la rue de Cambrai, face au cimetière de Sidi-M’hamed. Dans cet épisode, ammi Tahar nous révèle que son père, ayant refusé d’être «naturalisé Français» pour accéder au rang des instituteurs titulaires, a été carrément «chassé» de l’enseignement. À Alger donc, où il atterrit avec ses enfants, il est receveur de tramway, au CFRA (Chemin de fer des réseaux algériens), dans cette ligne qui assure le transport urbain de Saint-Eugène au Ruisseau. Et c’est dans ce quartier de Belcourt, que le jeune Tahar est envahi par le sentiment nationaliste, «alors que je n’étais qu’un petit enfant», écrit-il, le plus simplement du monde. C’est dans ce quartier que vont vivre ses autres frères et sœurs, dont Mouloud, qui sera un grand militant et responsable durant la Révolution et après, quand il va mettre sa plume au service de l’Histoire. C’est dans ce quartier, également, qu’est née celle qui sera une autre héroïne, plus encore, une des icônes, de la Révolution, sa sœur, celle qui est tombée en martyre, les armes à la main, Malika Gaïd. Cependant, Tahar le petit enfant, même s’il ne comprend pas tellement le contenu des discours enflammés de certains nationalistes de l’époque, il sait qu’ils correspondent à la situation des Algériens sous l’occupation coloniale. Et comment ne sent-il pas cette différence au sein des deux communautés, quand inscrit dans la fanfare communale, il se voit chassé, comme un pestiféré, dans son propre pays, pour la seule et unique raison que «c’est un Arabe». C’est ainsi «qu’un esprit ségrégationniste, écrit-il, m’avait privé d’un “amusement” réservé exclusivement aux pieds-noirs.» Et de continuer, pour relater la sommation du chef de la fanfare : «Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu étais un Arabe ? Fous le camp d’ici ! Allez fiça !». Dans le même contexte, il poursuit : «La jeunesse algérienne n’avait pas besoin de consulter les livres pour connaître la vie du colonisé. Elle vivait chaque jour l’humiliation et la discrimination [...] Ceux qui étaient tentés de vivre dans un beau rêve, étaient aussitôt réveillés par la réalité quotidienne, comme ce quartier d’Hydra où une pancarte se dressait à l’entrée : “Interdit aux chiens et aux Arabes”. Ou encore, en allant se baigner dans les plages, certaines étaient défendues aux “indigènes”».
Le jeune Tahar, qui gagne des années de vie et acquiert de l’expérience, depuis Mihoubi et Si Mohand Chérif Midouni, chez les Beni Ya’la, devient militant à part entière dans son parti, le PPA. Il raconte, dans son livre, qu’il avait à peine 15 ans, élève au collège de Médéa, quand «on l’informe qu’il appartient officiellement à une cellule d’un mouvement politique clandestin». Là, il est bien fier d’appartenir à ce parti où agissait le valeureux fils de sa région Kahal Arezki, tombé en martyr pour son pays. «J’étais fier de militer dans un parti révolutionnaire, alors que je n’étais âgé que de quinze ans [...] En vérité, les jeunes de la période coloniale n’apprenaient pas les sciences politiques dans les livres, écrits par des spécialistes. Ils puisaient leur apprentissage dans l’école, combien instructive de la vie. Ils ressentaient les effets du colonialisme en eux-mêmes, aussi bien de visu que dans leur propre chair...», relève-t-il avec autant de simplicité que de lucidité. 
Il va connaître les fonctions de responsable quand il rejoindra les medersas de Constantine et d’Alger, la Tha’âlibiya. Ensuite il fait ses preuves dans plusieurs organisations pour la jeunesse et les étudiants et poursuit son chemin aux côtés de dirigeants d’alors qui ont brillé par leurs activités durant notre lutte armée et après, en Algérie indépendante. Ainsi, il raconte dans son livre une série d’aventures et une somme d’actions et de positions qui ont débouché sur quelque chose de concret, en particulier sur des principes communs menant le pays vers sa décolonisation. Il cite des noms, beaucoup de noms avec lesquels il milite durant la période avant le déclenchement de la guerre de Libération nationale. Il évoque dans de nombreuses pages, notamment les Hihi Mekki, Sabeur Mustapha, Mohamed Sahnoun, Ali Abdellaoui, Lounis Mohamed, Laïd Lachgar, Amara Rachid, Taouti Ahmed.
Il s’attarde sur ses rencontres et ses activités avec Messali Hadj, Rabah Bitat, Mohamed Boudiaf, Benyoucef Benkhedda, Ferhat Abbas, Chawki Mostefaï, Hocine Lahouel, Mustapha Ferroukhi, Moulay Merbah, Bouda, Kiouane, Salah Louanchi, Belaïd Abdesselam, Lamine Khène et d’autres que nous verrons par la suite. Il n’oublie pas ses entretiens en aparté avec cheikh Ibnou Zekri, à la medersa, qui devenait, effectivement, «un nid de vipères», selon les autorités coloniales.
Il nous apprend également, qu’en tant que responsable du parti et jeune en même temps, il est désigné pour représenter l’Algérie en 1953, au 4e Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, qui se déroule à Bucarest en Roumanie, aux côtés des Mahfoud Keddache, Mohamed Sahnoun, Abdelkrim Benmahmoud, Abdessemed et Drareni. Il va la représenter également, à la fin de ce festival, au 3e Congrès mondial des étudiants qui va se réunir à Varsovie, en Pologne, sous les auspices de la FMJD (Fédération mondiale de la jeunesse démocratique). Ainsi, pour ces deux importants événements, il est revenu satisfait et comblé d’avoir acquis de nouvelles connaissances. Un rapport est rédigé par ses soins et remis au frère Sid Ali Abdelhamid, alors responsable de l’organisation au sein du parti le PPA.
Dans ce livre, rempli d’informations utiles pour les jeunes d’aujourd’hui, ammi Tahar insiste, pour plus de compréhension, sur les moments difficiles qu’a vécus le mouvement national et ce, avant et après «la scission du PPA/MTLD qui avait été un drame pour l’Algérie», écrit-il en termes clairs. Pour lui, militant convaincu, cette scission «avait constitué le point de départ des tensions et des tiraillements que le pays vit depuis l’indépendance». Mais, cela étant, cette crise devait accélérer le processus de décolonisation, en pénétrant sa phase pratique, à savoir la lutte armée.
Et de là, ammi Tahar nous livre, dans son ouvrage, des moments forts qu’il a eus avec Rabah Bitat, et avec lequel il entretenait des relations continues qui lui permettaient de suivre l’évolution de la situation. «Nous discutions des problèmes et des perspectives d’avenir, mais il me cachait son activité avec les autres responsables qui préparaient le déclenchement de la Révolution. Il n’en restait pas moins que je comprenais les allusions qu’il faisait de temps à autre. J’étais convaincu de l’imminence du déclenchement de la lutte armée le jour où il me demanda de lui acheter un livre de chimie. En tant qu’étudiant, me dit-il, tu passeras inaperçu en demandant ce livre aux libraires.» Alors, il nous confie, en l’écrivant en clair : «Sans être directement membre du CRUA, je me sentais proche de ce mouvement...»
Une fois à Palikao (Tighennif), dans son poste de moudérès, et tout en poursuivant ses activités patriotiques, plutôt en redoublant d’effort et en s’orientant vers le palpable auquel il croyait profondément, il a cette satisfaction et ce privilège d’être le témoin, en assistant en militant initié, aux premiers coups de feu du 1er Novembre 1954. Sa joie est immense quand il entend dire, par son ami Benahoum qui est venu le voir, de bon matin, pour lui annoncer l’historique «décret du FLN» : «Rahi Tartqat... Elle a éclaté !», et de se mettre à sa disposition, le sachant responsable du «Nidham» (l’Organisation) dans la région, en ajoutant : «Nous sommes avec vous. Nous sommes prêts à entreprendre les actions que tu nous commanderas !» Quelle spontanéité chez les militants sincères, se disait ammi Tahar ! Cette décision de passer à l’action, c’est-à-dire l’entrée dans le vrai et le concret au moyen de la lutte armée, l’auteur l’explique en bon militant pédagogue, en évoquant ses étapes déterminantes sur le plan de l’organisation, élément fondamental de réussite. Pour cela, il écrit : «Le travail avait commencé avec la création, en 1947, de l’Organisation spéciale (OS) au sein du PPA/MTLD. Elle était le précurseur du FLN. C’est de son sein que sont sortis les militants qui avaient constitué le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (CRUA) d’abord et ensuite du FLN. Le déclenchement de la Révolution du 1er novembre 1954 avait bien été l’aboutissement de ce long et épineux cheminement.»
Après avoir donné de plus amples explications, avec des événements et des faits, des noms et des dates, sur les conditions difficiles sur le terrain de la réalité, dans un chapitre intitulé : «Rappel succinct de la situation en Algérie»..., ces explications qui doivent servir aux jeunes et aux chercheurs qui s’intéressent à l’écriture de l’Histoire, ammi Tahar parle de son engagement franc et direct avec le FLN. Et qui mieux que lui, parmi ces jeunes intellectuels qui gravitaient autour des Instances qui préparaient la guerre de libération, connaissait les premiers dirigeants de cette lutte armée qui venait à peine de naître ? Lui, par contre, avait des contacts avec Mohamed Boudiaf, à Bordj Bou-Arréridj, bien avant ce 1er novembre, quand ce dernier était employé aux «Contributions diverses» et responsable de la Kasma du PPA, de même qu’avec Rabah Bitat à Alger dans La Casbah, où il le rencontrait dans l’arrière boutique de tailleur, du frère militant Kechida. «J’ai eu l’occasion de les fréquenter et de mes fréquentes discussions avec eux, la veille du 1er Novembre, j’en avais déduit l’imminence du déclenchement de la lutte armée.»
Ammi Tahar, ou le fougueux militant du FLN, va avoir, après ses débuts dans les premières cellules actives de Palikao (Tighennif) qu’il avait si bien organisées, de nombreux et sérieux contacts avec un responsable du nom de «Si Ahmad» qui n’était autre que Abbane Ramdane, ce dirigeant charismatique. C’est après ces fructueux contacts qu’il le charge, en été 1955, sous le pseudonyme de «Abdelmoumen», d’une lourde responsabilité au sein de l’organisation d’Alger.
Ainsi, le maître d’école de Belcourt – il a pris ses fonctions après sa mutation de Palikao – aura sous sa coupe, comprendre sous son autorité, la Casbah, le Clos Salembier, la Redoute, Léveilley, Maison-Carrée, le Retour de la Chasse et Alma (Boudouaou). De là commence l’odyssée de «Si Abdelmoumen», une seconde odyssée autrement plus forte, plus consistante, parce qu’il va s’affirmer de plus en plus dans l’organisation et la direction des opérations dans Alger et même plus loin. L’hymne national, Qassamen, avec Lakhdar Rebbah que composera Moufdi Zakaria, le recrutement de jeunes fidaïs pour la formation des groupes de choc qui feront mal, quelque temps après, le contact à des hauts niveaux avec des personnalités françaises, en vue de les sensibiliser sur le drame algérien, le suivi avec son ami Amara Rachid, de la préparation du Congrès de la Soummam sous les auspices de Abbane Ramdane..., telles sont les actions déterminantes qui mobilisent 24/24 l’intellectuel des Beni Ya’la, désormais moudjahid, responsable d’une zone très sensible dans la capitale et ses alentours. Il en parle dans le présent ouvrage, de toutes ces péripéties, avec une telle exactitude et ponctualité que l’on a l’impression de suivre un film d’actions, très passionnant, dans ses moindres détails. 
De Abbane Ramdane, avec lequel il fait un appréciable parcours, il dit des vérités avec le courage et la simplicité qui lui sont connus. Il le réhabilite aux yeux de certains, parmi ses détracteurs, qui l’affublaient de César et vomissaient contre lui des jugements assez durs.
C’est ainsi que pour ce qui est du Congrès de la Soummam ammi Tahar, alias «Si Abdelmoumen», est affirmatif, concernant le rôle prédominant joué par ce dernier. «J’en parle parce que d’aucuns avaient prétendu que Abbane était étranger à la préparation du Congrès de la Soummam, que celui-ci avait été l’œuvre d’un travail inter-wilayas et à cet effet, ils avaient cité le cas de Amara Rachid, envoyé, disaient-ils par la Wilaya IV à la Wilaya II. Ce qui est archi-faux. Certes, il y a encore des gens qui cherchent à porter atteinte à la mémoire d’Abbane et à l’exclure de la préparation du Congrès de la Soummam. C’est, comme toute proportion gardée, la Lumière d’Allah que les incrédules ne pourront jamais atteindre...» Ensuite, il cite un verset du Saint Coran, sourate 9 verset 32 et conclut : «Également, les détracteurs d’Abbane ne parviendront pas à effacer son œuvre.»
Au même chapitre, il explique dans un style narratif et avec moult précisions, comme si les événements se déroulent actuellement, sa première arrestation dans le groupe où Ferhat Abbas, Ahmed Francis et Amara Rachid, sont arrêtés la veille, tandis que lui et les Lounis, Sabeur, Taouti et Nassima Hablal, le lendemain.
Ce groupe devait se réunir avec Abane Ramdane. Un film de suspense, où l’auteur décrit dans les moindres détails, les différentes séances de son pénible interrogatoire, alternées par des moments de répit dans des cellules humides, froides, aux odeurs nauséabondes, jusqu’à sa libération, quelques jours après, fautes de preuves justifiant son incarcération.
Dans cette livraison, ammi Tahar nous mène d’un sujet à l’autre, en ouvrant des parenthèses essentielles pour la compréhension de la situation d’alors. Il veut, par cette manière d’écrire, nous entretenir de divers événements, en relation directe avec les moments durs que traversait notre Révolution. Par exemple, il n’oublie pas de donner, à ses lecteurs, ses sentiments sur son ancien proviseur du lycée ou de la médersa Tha’âlibiya, cheikh Ibnou Zekri, qu’il rencontrait, en tant qu’inspecteur des maîtres d’arabe.
Cette dernière rencontre, après sa libération des mains de la police, et son retour à sa classe, à son tableau noir et à ses élèves, avait de l’importance pour lui et il la décrit dans son livre, pour des raisons évidentes que l’on doit comprendre. Cheikh Ibnou Zekri, écrit-il, l’avait convoqué après sa libération. Une fois, dans le bureau de l’inspecteur, ce dernier s’approche de lui et lui donne l’accolade en déclarant : 
- «Le directeur de ton école m’a dit : “Votre moudérès a été de nouveau arrêté.” Et de reprendre aussitôt : 
- «Oui ! Je suis fier de t’avoir eu comme élève et d’être aujourd’hui ton inspecteur.» Ensuite, après avoir échangé quelques mots sur la question, il lui déclare : 
- «Allons, je te connais depuis longtemps. Quelle que soit la raison de ton arrestation, je suis fier de ton engagement dans cette nouvelle bataille.» 
Il lui dira plus, au cours de cet entretien, où son ancien élève, Tahar Gaïd, lui apprendra avec beaucoup de satisfaction et de fierté que tous ceux qui ont été arrêtés avec lui sont des médersiens, anciens élèves de l’établissement dont il était le proviseur. 
Ainsi, sans désemparer, le moudjahid «Si Abdelmoumen» poursuit son chemin dans la Révolution. Il va sur un nouveau créneau pour lui, un autre également intéressant, mais surtout créateur d’énergie, en termes d’effectifs conscients et engagés pour la poursuite de la lutte de Libération nationale. Il fallait organiser les forces vives du pays..., cette masse prolétaire et laborieuse qui était la plus visée et la plus oppressée par le régime colonial.
De là, qui mieux que ces travailleurs, ce potentiel de producteurs et de bâtisseurs, pouvaient s’organiser convenablement pour prendre à bras-le-corps, afin de la consolider.., cette sacrée révolution ? Il prend attache avec Abbane Ramdane qui, déjà, quelque temps auparavant, au cours de l’année 1955, l’avait entretenu sur l’éventuelle création d’une centrale syndicale algérienne. «Ainsi, les circonstances, allaient faire de moi un des membres fondateurs de ce qui sera l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA). Pour cela, je devais rentrer en relation avec Aïssat Idir...», écrit-il, en expliquant ses tout premiers pas dans cette nouvelle et importante organisation des travailleurs et pour laquelle il n’avait «aucune expérience syndicale», avoue-t-il franchement.
«C’était donc en militant politique que je m’étais engagé parmi les pionniers du syndicalisme». De même qu’il explique clairement, concernant Aïssat Idir, qu’il n’avait aucune difficulté, ni aucune gêne à le rencontrer puisque, d’abord, il habitait le même quartier que lui, à Belcourt, ensuite, il le voyait souvent autour de sujets politiques, et ce, depuis le PPA/MTLD.
Enfin, concernant ce chapitre de la création de l’UGTA, ammi Tahar, fait une mise au point, avec habileté et un peu plus de concision, pour répondre à quelques déclarations et désenvelopper la responsabilité du FLN au sein de cette centrale syndicale. Il dit, en substance, que ce qui est dit dans l’interview de Boualem Bourouiba est vrai, mais il existe une autre vérité. Il explique, dans sa réponse, que «rien ne pouvait se faire et se créer sans l’aval du FLN». Et de poursuivre : «En effet, si le syndicalisme algérien avait des origines lointaines, par contre la création de l’UGTA avait reçu le feu vert de Abane et de Benkhedda.
En outre, il n’y a pas lieu de dissimuler la vérité : la centrale syndicale ne pouvait pas désobéir aux instructions de ces deux dirigeants qui, rappelons-le, avaient remis un million de francs à Aïssat Idir pour déclencher le mouvement et en accélérer la marche. La preuve en est aussi ma présence au sein de la direction de l’UGTA. Abane avait donné instruction à Aïssat de me faire participer directement aux travaux du secrétariat national.» 
Enfin, le 24 février 1956, une centrale syndicale purement algérienne est née, après celle du MNA de Messali Hadj, l’USTA, créée 10 jours auparavant..., il faut le souligner. Et là, l’auteur l’explique avec toutes les connaissances qu’il possède sur cette dualité qui a eu sa part de conflits qui ont engendré des dégâts, en termes de combats fratricides et en pleine révolution... malheureusement ! Le 24 mai de la même année, 3 mois après, jour pour jour, l’UGTA officiellement reconnue par les Français, en application de la loi de juillet 1901, a été trucidée par Robert Lacoste. Ce dernier, ministre résident et gouverneur général de l’Algérie – d’obédience syndicaliste, pourtant –, se voyant scandalisé, offusqué, par l’action menée par Aïssat Idir en tant que secrétaire général de l’UGTA, et ne pouvant le voir continuer dans son action qu’il juge dangereuse pour la sécurité de l’Etat français, décide de mettre fin aux «nuisances» de ce syndicat dont son premier responsable et ses «acolytes» deviennent par trop gênants.
Et là, ammi Tahar, alias «Si Abdelmoumen» qui allait rejoindre le maquis le 28 mai, est arrêté chez lui, à quatre heures du matin, en ce 24 mai, par une de ses connaissances, l’inspecteur de police «aux yeux bleus», celui qui l’a malmené, déjà, pendant sa première arrestation. «Je vous ai dit que je finirai par vous avoir», lui lance-t-il avec un sourire narquois, ce sourire qu’affichent les soudards de cette armée dite de «pacification». Bel euphémisme colonial ! Ainsi, Lacoste ordonne au préfet d’Alger, Collaveri, de sévir en dépit de ses réserves, s’appuyant sur les relations UGTA-CISL. Et, le 24 mai 1956 sonne la fin du 1er Secrétariat national de l’UGTA. Quelques 70 militants nationalistes, à leur tête Aïssat Idir, sont arrêtés par la police française (DST et RG) et menés là où il faut pour des interrogatoires «musclés». Ammi Tahar, lui, est conduit sous bonne escorte au commissariat, pour y séjourner dans ses locaux avant de rejoindre sa destination dans un des camps de concentration. Ainsi, dans son dernier chapitre, de ce premier tome, où il est question de la période d’avant 1962, il raconte sa vie et ses déconvenues dans ces principaux et périlleux camps de concentration, appelés injustement «les camps d’hébergement», comme si c’était des campings du temps des colonies de vacances.
Eh bien, détrompez-vous, ammi Tahar qui les a subis, les décrit dans leurs formes abominables et leurs gérances tyranniques, et les compare – sans le dire explicitement – à ces fameux camps de nazis, dépourvus de respect et d’humanité, où la nourriture est insuffisante, les soins pratiquement inexistants ainsi que les mauvais traitements auxquels s’ajoutaient les brimades au quotidien. Tout visait à déshumaniser les internés et à les conduire à vivre des situations critiques s’il n’y avait cette solidarité et cet engagement des patriotes qui les rendaient forts de leur détermination et de leur dévouement à la révolution.
De Berrouaghia – deux fois – à Saint-Leu, Bossuet (camp 1, puis camp 2), Lodi, Douéra, Tefeschoun, Arcole et Sidi Chami d’où il a été libéré, après le cessez-le-feu, en 1962, le moudjahid «Si Abdelmoumen» a fait l’objet de grandes persécutions et de nombreuses outrances de la part des responsables de ces camps. De plus, sa présence dans ces lieux où la vie perdait sa valeur et son attention sur l’être humain, se verra entrecoupée par des retours en détention au sein des maisons d’arrêt d’Oran et de Barberousse à Alger.
Ainsi, il y a beaucoup à dire sur les traitements de prisonniers – appelons-les par leur juste substantif – et l’auteur a bien fait, dans ce chapitre, de les raconter d’une façon bouleversante, poignante ; c’est là où réside l’intérêt de pareils ouvrages. Parce que les jeunes, et les moins jeunes, ceux qui n’ont pas connus la Révolution, doivent ressentir le poids de ces souffrances de leurs aînés qui, stoïquement, résolument, ont mené leur combat jusqu’à son ultime phase.
Le mot de la fin ? Eh bien, comme souligné précédemment, cet ouvrage est à son premier tome, ce qui nous laisse à penser que nous allons avoir ce plaisir de retrouver ammi Tahar dans son deuxième tome qui nous relatera avec la même verve, la même honnêteté dans le propos, les moments forts de ses activités post-indépendance où il s’est investi – pour la continuité de son militantisme – dans le syndicat, la diplomatie et, enfin, dans l’écriture... Oui, dans l’écriture, ce noble créneau qui lui fait dire, et j’aime terminer avec cette décision de l’auteur : «C’est pour mes enfants et mes petits-enfants que j’écris les souvenirs et les maigres péripéties de ma longue vie afin qu’ils sachent que ma contribution, bien que sans éclat – quelle modestie ammi Tahar ! – a été profondément empreinte de dignité, de résolution, de fermeté et de courage. Il leur appartiendra de voir en moi un exemple qu’il faut dépasser pour jeter leurs regards vers des ambitions et des horizons plus grandioses...» 
K. B.

 

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