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AMÉRIQUE DU SUD

 

ENTRETIEN

 

13 JUIN 2017 PAR LUDOVIC LAMANT

À 32 ans, il est l’une des figures de cette nouvelle génération de maires, issus des mouvements sociaux, qui veulent réinventer le « municipalisme » face à la crise des États-nations. Dans un entretien à Mediapart, Jorge Sharp revient sur les leçons pour la gauche de sa victoire, en attendant la présidentielle chilienne à la fin de l’année.

 

Barcelone (Espagne), envoyé spécial.– Son nom est encore peu connu en Europe, mais sa victoire, le 23 octobre 2016, a marqué les esprits en Amérique latine. Jorge Sharp, 32 ans, est devenu ce jour-là maire de Valparaiso, la deuxième ville du Chili, porté par une plateforme citoyenne qui s’est engagée à « récupérer la ville avec des mains propres ». Alors que les municipales d’octobre avaient été marquées par une large victoire de la droite, infligeant un désaveu à la présidente socialiste Michelle Bachelet, Sharp fut la seule surprise à gauche. « Nous avons été capables de sortir de la zone de confort de la gauche traditionnelle, pour parler à d’autres secteurs de la population », assure-t-il aujourd’hui pour expliquer son écrasante victoire, avec 54 % des voix (voir ci-dessous sa déclaration le soir de l'élection).

Né à Punta Arenas, en Patagonie chilienne, Sharp fut l’une des figures du mouvement étudiant de 2011, qui protestait contre la privatisation des universités dans le pays. Aujourd'hui membre du Mouvement autonomiste, une composante de la gauche chilienne lancée en 2016, il cite parmi ses références la trajectoire d’Ada Colau, cette ancienne activiste pour le droit au logement devenue, au printemps 2015, maire « indignée » de Barcelone. Sharp a fait le déplacement en fin de semaine dernière dans la capitale catalane, pour participer au sommet des « villes sans peur » et y vanter les mérites de ce « nouveau municipalisme ». Il a accordé un entretien à Mediapart à l’approche de la présidentielle chilienne, prévue en novembre 2017.

Pourquoi participez-vous au sommet des « villes sans peur » ? 

Jorge Shapr © DR.Jorge Shapr © DR.

Il y a d'abord une dimension d'apprentissage et de partage : je veux connaître d'autres expériences dans le monde qui souhaitent, comme nous, faire de la mairie un instrument au service de la citoyenneté, « récupérer » la ville et reconstruire la démocratie locale.

Mais ces rencontres se déroulent aussi à un moment particulier dans le monde. Le régime dominant, économique, social et financier, marche de moins en moins bien. Il mobilise de moins en moins de gens. Les promesses qui sont faites aux citoyens ne sont pas tenues. D'un autre côté, l'alternative n'a pas encore trouvé sa forme. Ce projet n'est pas encore arrivé à maturité. Pour y parvenir, le municipalisme, c'est-à-dire la construction du pouvoir local, joue un rôle fondamental. En attendant, comme le disait Gramsci, ce processus nous plonge aujourd'hui dans un clair-obscur, avec des monstres qui apparaissent : Trump, Le Pen, Temer au Brésil, Macri en Argentine, Piñera au Chili.

Il n'est plus utile de se battre à l'échelon national, parce que l'horizon est bouché ? Ou faut-il investir les deux, le local comme le national ? 
Bien sûr que le national est très important. Le municipalisme ne peut pas se développer en autarcie, ancré sur un seul lieu, en tournant le dos à d'autres forces, à l'échelle d'un pays ou d'un continent. L'objectif, quelle que soit l'échelle, est toujours le même : il faut répondre au problème central, à savoir que le capital a pris une importance considérable, et démesurée, sur nos vies humaines. C'est cette logique qu'il faut inverser et c'est pour cela que nous voulons conquérir le pouvoir.

De ce point de vue, ce qu'il se passe en Espagne est très intéressant : un réseau dynamique de “mairies du changement” [dont Barcelone, Madrid ou Saragosse – ndlr] se développe, en lien avec un processus de changement au niveau national [Podemos – ndlr]. Parfois, la relation entre les deux niveaux s'avère tendue, mais ce genre de conflits permet aussi d'avancer. Au Chili, j'ai l'impression qu'il se passe quelque chose de similaire [avec la formation, au niveau national, du “Frente amplio” – Front élargi –, une confluence de gauche qui se présente à la présidentielle de 2017 – ndlr]. En Argentine, je dirais que c'est plus difficile, en raison d'une très forte dissociation entre les mouvements municipalistes et la politique nationale.

En Argentine, le clientélisme brouille les dynamiques locales. 
C'est vrai. Quoi qu'il en soit, nous devons nous montrer critiques les uns envers les autres. Nous ne devons cesser de remettre en question ce que nous sommes en train de faire, parce que nous sommes toujours à deux doigts de reproduire les pratiques que nous avons promis aux citoyens de dépasser. C'est si facile de retomber dans ce que faisaient les autres avant nous. D'oublier que la mairie n'est qu'un instrument, et surtout pas une fin en soi. Cela me fait penser au “despotisme éclairé”, au XVIIIe siècle en France : tout pour le peuple, mais sans le peuple.

Votre victoire est-elle le fait d'un écosystème politique spécifique à Valparaiso (une tradition anarchiste, les conséquences politiques de l'incendie de Valparaiso en 2014, etc). Ou peut-elle se reproduire ailleurs dans le pays ?
Je répondrais par oui et par non. Valparaiso est une ville absolument unique. Avec une topographie particulière, qui a suscité des modes de vie difficiles à retrouver ailleurs dans le monde. Dans ce lieu particulier, il se passe des choses particulières. En politique y compris. Des mouvements sociaux s'y développent, que l'on ne voit pas ailleurs. C'est donc bien un écosystème en soi. Mais je suis persuadé que ce qu’il s'est passé l’an dernier à Valparaiso est en train de dynamiser un mouvement plus large, qui consiste à dépasser les partis traditionnels. Nous avons prouvé qu'il était possible de construire des majorités dans les urnes, en construisant des alliances très larges, en plaçant des figures de la société au centre de la campagne, et non des représentants de partis politiques, en faisant le pari de pratiques nouvelles, comme cette primaire citoyenne que nous avons organisée… Cela a créé un effet multiplicateur dans tout le Chili. Nous ne sommes pas à l'origine du Frente amplio, mais notre victoire a intensifié sa dynamique.

Vous faites souvent la différence entre la capacité à remporter une élection et la difficulté à gouverner, une fois installé au pouvoir. En tant qu'ancien activiste, vous sentez-vous plus utile aujourd'hui entre les murs de la mairie, qu'autrefois dans les mouvements sociaux ?
Je ne me pose pas la question comme cela. Nous avons construit une démarche collective, et ce processus fait que je me retrouve à la tête de la mairie. Peut-être que demain, ce même processus collectif me demandera de jouer un autre rôle. On touche ici à la question des nouveaux leaderships que l'on essaie de construire, qui s'articulent bien sûr autour d'une personne, mais qui restent en lien permanent, et souple, avec le collectif. Si vous rompez ce lien, vous tombez dans le messianisme, autour d'un leader qui croit savoir tout faire.

« Le paysage politique chilien évolue très vite »

Pouvez-vous expliquer la différence entre la Gauche autonome, ce parti que vous avez quitté, et le Mouvement autonomiste, que vous avez cofondé l'an dernier ? En quoi ces gauches diffèrent-elles ?

La scène politique chilienne connaît un processus de maturation, à partir des forces politiques qui n’ont cessé de contester le modèle en place, depuis le camp des mouvements sociaux. Il y a eu le mouvement étudiant [en 2011 – ndlr], à présent la bataille contre la réforme des retraites, mais aussi le mouvement pour une constituante au Chili, pour déboucher sur une nouvelle constitution. Ces collectifs cherchent à construire une nouvelle gauche, mais tout le monde ne s'y prend pas de la même façon. Au sein du Mouvement autonomiste, notre position est d'inclure le plus largement possible différents acteurs de gauche, parce que les contradictions du néolibéralisme ne se limitent pas au seul champ des batailles étudiantes. Nous voulons prendre en compte, par exemple, les luttes territoriales et de la propriété foncière. Nous avions aussi un désaccord sur l'opportunité de se lancer aux élections municipales et la suite nous a, il me semble, donné raison.

Qui sera le candidat à la présidentielle de ce Frente amplio ?
Une primaire est organisée le mois prochain pour départager les deux candidats : une journaliste – que je soutiens –, Beatriz Sanchez [vidéo ci-dessous – ndlr], et un sociologue, Alberto Mayol.

Une alliance avec le parti socialiste de Michelle Bachelet, qui ne se représente pas (la Constitution empêche d’enchaîner deux mandats), vous paraît-elle envisageable ? Quel bilan faites-vous du second mandat Bachelet (2014-2017) ? 
Le problème du second mandat Bachelet, ce n'est pas la personne de Michelle Bachelet, mais la coalition politique qu’elle a constituée pour gouverner, « Nouvelle Majorité », qui n’a pas été capable de mettre en place les réformes que la société avait demandées. C’est une coalition pleine de contradictions, entre une aile très conservatrice et une autre un peu plus progressiste. Aujourd'hui, cette coalition se décompose et, de fait, deux candidats à la présidentielle se revendiquent de cette majorité sortante, Carolina Goich et Alejandro Guillier. Pour l’instant, cela me paraît très difficile d’imaginer un scénario d’alliance avec l’aile gauche de cette « Nouvelle Majorité ». Mais le paysage politique chilien évolue très vite.

Quel regard portez-vous sur les crises européennes ?
Le paysage est ouvert. Certains pays penchent clairement plus à droite, c'est certain, mais la bataille reste ouverte et elle se livre à toutes les échelles, municipales, nationales, européenne. En Espagne, les “forces du changement”, comme on peut les appeler, sont très puissantes. Mais la question, en bout de course, est tout de même de savoir ce que l'on fait de l'Europe. D’où l’enjeu d’articuler ces “forces de changement” à l’échelle des municipalités et des États-nations pour inventer ce qui serait une “Europe en commun”. Quand on voit ce qu’il s’est passé en Grèce, et les rapports de force très défavorables à l’encontre de Syriza, il me semble que c'est le seul objectif qui tienne.

Tag(s) : #Politique internationale, #Vie Sociale

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