Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

Réseau des Démocrates

L'école du peuple

10 JUIN 2017

 

PAR JULIETTE KEATING

 

ÉDITION : AUX LECTEURS ÉMANCIPÉS

Véronique Decker raconte ses combats quotidiens de directrice d'une école de Bobigny dans le contexte de la dégradation des conditions d'enseignement dans les quartiers populaires. Plus encore, elle en appelle à la fondation d'une "école du peuple", un projet à construire en lutte contre la société de domination, par des enseignants engagés qui refusent de contribuer éternellement à la reproduire.

ecole-du-peuple

Et ça va ?, demande-t-on à la prof dont on vient d'apprendre qu'elle enseigne en Seine-saint-Denis, c'est pas trop dur ?, sur le ton soucieux et perplexe que l'on prend pour s'adresser à un malheureux en situation périlleuse, dont on espère qu'il finira par s'en sortir même si c'est pas gagné. D'ailleurs, après vingt ou trente ans de ZEP, à Bobigny, Aubervilliers ou Stains, il est d'usage pour l'enseignant chenu, de proclamer qu'il a bien mérité de la patrie quelque temps de relatif repli dans un secteur un peu tranquille de l'éducation nationale, avant une retraite toujours reculée.

 

Véronique Decker a cru qu'elle allait quitter Bobigny et son école dont elle était la directrice depuis quinze ans, elle a tellement pensé obtenir sa mutation de fin de carrière, qu'en guise d'adieu prématuré à ce département où elle « a toujours beaucoup aimé enseigner » pendant trois décennies, elle a écrit un premier livre épatant, à la couverture orange, Trop classe ! Enseigner dans le 9-3. Raté. Le calcul alambiqué du barème ne lui a pas donné assez de points pour remporter le gros lot de la mutation. Véronique Decker restera directrice de l'école Marie Curie, cité scolaire Karl-Marx : « j'oublie petit à petit mes rêves de randonnées, de verdure et de poules, écrit-elle dans le premier chapitre de son deuxième livre, à la couverture bleue. J'élève des jeunes instits en tentant de ne pas être "hors sol". »

L'école du peuple, est le titre à la fois sobre et cinglant de ce deuxième opus qui vient de paraître aux éditions Libertalia. Soixante-quatre textes courts où le récit des petits et grands événements qui font la vie quotidienne d'une école de banlieue nourrissent la réflexion sur la pratique, que Véronique Decker pense résolument engagée sous l'inspiration du grand pédagogue Freinet dont elle reprend partiellement le titre d'un ouvrage. Des réflexions aussi quant au présent et à l'avenir d'une école qu'elle voudrait la même pour tous les enfants, mais qui perpétue systématiquement les rapports sociaux de domination et d'exploitation.

Au fil des pages, le lecteur croise tout un monde connu de ceux qui habitent et/ou travaillent en Seine-saint-Denis, mais que les autres ne peuvent qu'imaginer à travers les représentations déformées qu'en donnent les médias. Quand on veut comprendre ce qui se passe dans le 9-3, mieux vaut s'informer à la source en lisant les deux livres de Véronique Decker, très loin du sensationnalisme médiatique, mais très proche des habitants, des familles, des enfants qui y vivent.

Dans L'école du peuple, Véronique Decker raconte avec un humour de combat, les difficultés de tous ordres : la baisse des moyens alloués à l'école, la précarité grandissante des personnels, la dégradation des conditions d'enseignement, la dégradation des conditions de vie des familles pauvres, la « mort du RASED », ce réseau d'aides spécialisées pour les enfants les plus en difficulté : « Pour économiser les deniers publics, le gouvernement de droite a tenté de les supprimer. Beaucoup de postes ont disparu. Puis le gouvernement de gauche a décidé de les rétablir, mais sans embaucher pour rouvrir les postes supprimés, et même en continuant à supprimer les postes existants. Aujourd'hui, la seule différence entre la droite et la gauche, c'est que la droite annonce qu'elle va faire reculer l'école publique, alors que la gauche annonce l'inverse, mais sans faire ce qu'elle annonce. » Les infirmières, les psychologues et les médecins scolaires se volatilisent avec les assistants sociaux alors que les besoins sont immenses, les collégiens sont incités à s’entraîner chez eux par Internet grâce « aux plates-formes d'e-learning » accessibles seulement à ceux qui ont l'électricité, un ordinateur, internet et un environnement familial où puiser de l'aide. Et pour tout support aux professeurs et directeurs sur le terrain, les inspecteurs de l'éducation nationale donnent depuis leurs bureaux lointains de belles injonctions : « Faites de l'enseignement explicite ! Apprenez les neurosciences ! Lisez les textes des didacticiens ! Achetez le manuel Duschmoll qui permet de lutter contre l'échec scolaire ! »

L'absence de volonté politique est patente pour que change vraiment l'école et la vie dans ces villes d'outre-périphérique, bien utiles pour garder toute une population à l'écart de la capitale et des bourgeois. Quand elle ouvre le vieux registre matricule datant de la construction de son quartier balbynien, Véronique Decker constate « une véritable mixité de l'origine des élèves. Certes, la cité Karl-Marx est une cité HLM, donc on n'y croise pas de gens « riches ». Mais il y avait des ouvriers qualifiés, des employés, des instituteurs, des employés des postes, des descendants d'habitants de toutes les régions de France et de toutes les immigrations du XXème siècle. » Aujourd'hui, écrit-elle quelques pages plus loin, « notre école est un ghetto ethnique, où des dizaines de familles pauvres ont été regroupées, avec des origines diverses, mais toutes issues d'une immigration récente. » Élevés séparément, grandissant sans aucune relation possible les uns avec les autres, les enfants de milieux différents et aux destins sociaux opposés, ne pourront que reproduire une société intrinsèquement inégalitaire, où ceux qui prennent les décisions, les élus notamment, ignorent absolument ce que vivent ceux qui ne peuvent que subir les conséquences de ces décisions.

Et l'optimisme ? L'invariant n°30 clôt la liste de Célestin Freinet, il « justifie tous nos tâtonnements et authentifie notre action : c'est l'optimiste espoir en la vie.» L'optimisme demeure, malgré tout, mais chez Véronique Decker, il repose sur une confiance dans l'engagement des femmes et des hommes qui viennent enseigner et restent dans les écoles des quartiers populaires, s'y impliquent totalement pour tenter de briser le cercle infernal de la reproduction des inégalités scolaires et sociales, et non sur le vain espoir en un changement d'en haut. Une école portée contre vents et marées par des militants, tant décriés parfois mais sans lesquels l'éducation nationale ne fonctionnerait tout simplement pas. Ainsi, « l'école du peuple », est un « projet politique » celui de « faire de nos enfants un seul peuple défendant un projet commun à toute l'humanité. » Une lutte, la seule peut-être qui vaille.

Trop classe! Enseigner dans le 9-3 et L'école du peuple de Véronique Decker, aux éditions Libertalia (2016, 2017).

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article