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Par Nour-Eddine Boukrouh
noureddineboukrouh@yahoo.fr
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La découverte d’Emmanuel Macron par l’opinion publique française puis par toute la planète, après sa victoire au premier tour de l’élection présidentielle française, a eu un plus grand retentissement dans le monde que la découverte, en Dordogne, à la fin du XIXe siècle, de l’«homme de Cro-Magnon», dénomination abandonnée par la suite au profit d’Homo sapiens, l’homme «anatomiquement moderne». De la protohistoire à l’histoire, de l’inconnu total à la consécration suprême, du Touquet au palais de l’Elysée, on n’a jamais vu passage aussi fulgurant, ressemblant presque à celui des neutrinos dont aucun obstacle dans l’univers n’arrête le parcours. Nul roi, empereur, tsar, sultan ou président dans l’Histoire ne s’est retrouvé au faîte du pouvoir en une année, à cet âge, sans préparation ni références. Même le Pape dont l’être et la pensée reposent sur les idées de miracles et d’«Envoyés de Dieu» n’a pu s’empêcher d’exprimer son étonnement devant le phénomène Macron.
Cet homme qui a été comparé lors de ses premiers meetings à Jésus n’est pas apparu dans le ciel français dans un halo de lumière. Il n’est pas plus venu sur un cheval, dans un carrosse, précédé des chars d’une division blindée comme celle du général Leclerc ou porté par un mouvement révolutionnaire à l’instar de Lénine ou de Mao au siècle dernier. Le mouvement qu’il a créé au moment de son apparition au grand jour il y a tout juste un an n’est ni une association civile du genre de «Sens commun», ni un mouvement populaire ressemblant à celui qui s’est formé autour de Mélenchon qui milite depuis des décennies et s’est déjà présenté à l’élection présidentielle, ni une formation politique comme n’importe quel parti. Et le nom qu’il lui a donné, «En marche», ne véhicule aucun message, ne désigne aucun but et ne porte en soi aucune promesse.
C’est une invitation ouverte à une villégiature à travers la France dont le point de chute s’est avéré être le palais de l’Elysée. A-t-il dépensé des fortunes pour cela ? Il en a plutôt gagné sous forme de soutiens financiers à son projet et de droits d’auteur. A-t-il traversé comme naguère les Beurs la France du nord au sud pour gagner la sympathie de l’opinion publique à leur cause ? Il n’a personnellement pas parcouru un seul kilomètre. A-t-il marché sur Paris comme jadis d’autres ont marché sur Rome ou Berlin pour prendre de force le pouvoir ? Il n’a couru aucun risque, n’a pas livré combat à de «féroces soldats», ni reçu la moindre égratignure. C’est sous les ors et les lumières de la République qu’il a été aperçu pour la première fois ; c’est dans les grands espaces de rassemblements publics, au milieu des vivats et sous les confettis, qu’on a entendu ses premiers discours, et c’est sous les caméras des chaînes de télévision qu’il s’est battu dans de peu méchants échanges.
Ceux qui, d’habitude, proposent une révolution ont à l’esprit une table rase et la création d’un nouveau monde. Lui parle de réconcilier gens de gauche et gens de droite autour de lui comme s’il était l’axe qui avait manqué à la France depuis 1789 pour qu’elle en vienne, enfin, à tourner dans le sens des aiguilles d’une montre. Il n’a voulu se cantonner ni dans un camp ni dans l’autre afin de mieux être dans les deux et de faire main basse sur leurs voix. Un candidat «attrape-tout», comme on disait déjà à propos de Napoléon III en 1848. 
Le livre-Bible qu’il a publié sous le titre de «Révolution» ne visait pas à renverser un ordre établi inique, n’appelait à aucun trouble social, mais juste à une révolution gravitationnelle autour d’un leader neuf comme un sou, né d’une génération spontanée. 
Pour se faire une place dans le champ politique français loti et clôturé depuis un siècle, il faut se lever de bonne heure car plus qu’une gageure, c’est de véritables travaux d’Hercule qu’il s’agit : démanteler la scène politique en entier, faire tomber les clôtures entre des forces installées à demeure depuis des décennies, casser les cloisons, terrasser sur sa gauche et sur sa droite pour dégager l’espace vital où creuser les fondations nécessitées par la nouvelle construction. Emmanuel Macron n’étant pas Hercule, il n’a pas eu à le faire ; c’est arrivé pile poil au moment où il cherchait où placer ses tréteaux, réussissant là où de Gaulle avait échoué entre 1945 et 1955 malgré son prestige mondial, sa légitimité métapolitique et son tutoiement avec l’Histoire. 
Le problème posé aux esprits rationnels frappés de sidération et se demandant comment les miracles pouvaient être possibles de nos jours n’est pas si Macron avait le droit ou pouvait réaliser ces performances, mais comment il a fait pour les réaliser en une toute petite année, en utilisant quelques courtes échelles et en procédant à quelques tirages à la courte paille. Les grognards du «Café du Commerce» s’en doutent à leur manière : «C’est la faute à Hollande qui n’a laissé que champs de ruines derrière lui !» Si ce n’est pas rigoureusement vrai, ce n’est pas totalement faux.
Macron n’a touché personne sur son passage, ceux qui pouvaient lui barrer la route sont tombés tout seuls : Sarkozy, Juppé, Montebourg, Valls, Hamon, Mélenchon, Fillon, Le Pen… Il n’a pas eu à manœuvrer pour envoyer par le fond le parti socialiste, il a été sabordé par Hollande qui, en ratant son mandat, a amené son camp à désespérer de lui et à refuser de le suivre dans une nouvelle mésaventure. Le groupe parlementaire s’opposa à des projets de loi, la fronde s’étendit au gouvernement dont ont démissionné Taubira, Hamon, Montebourg, Philippetti et Macron lui-même, et son Premier ministre en fonction, Manuel Valls, menaça ouvertement de se présenter contre lui s’il ne renonçait pas à l’idée de se représenter.
Un banquier de chez Rothschild ramené par Hollande pour le conseiller en matière économique était là, dans le saint des saints, au secrétariat général de l’Elysée, puis au ministère de l’Economie, qui suivait cette agitation avec un regard de trader, observant la débandade et guettant l’instant où il pourrait sortir du coin de la scène où il se tenait et qui prenait l’eau de toutes parts pour sauter à une autre, neuve et étanche, qu’il ne partagerait avec personne.
Le premier pari qu’il fit l’a été sur la mort politique de Hollande : il était terminé, fini, cuit, et la gauche gouvernementale allait se retrouver sans «candidat naturel», ce qui lui ouvrait une fenêtre d’opportunité, un angle de tir. En quelques mois il organisa sa prise de distances avec celui qui l’avait propulsé dans la vie publique et lança son idée de mouvement «En Marche» avant même de quitter le gouvernement. Avec la déclaration de Hollande en décembre 2016 qu’il ne se représenterait pas, le pari était gagné. La place était désormais libre et ce n’est pas la primaire qui allait se jouer entre des loosers en ayant le look parfait qui lui faisait peur. 
Il connaissait très bien les protagonistes. Ses atouts à lui ? Il présente bien, il a une tête bien faite et bien pleine, il inspire confiance, il ne traîne pas de passif, il y a en lui du Robert Redford et du John Kennedy à son âge, il est audacieux, sans complexes, et c’est un homme transatlantique, tourné vers l’avenir et dont le tempérament tranche avec celui d’une France conservatrice fleurant la naphtaline. Le débat entre lui et sa rivale, Marine Le Pen, à quatre jours du D-Day, acheva de lever l’ultime incertitude sur son élection comme huitième et peut-être dernier président de la Ve République, car il ne fait pas de doute qu’une ère nouvelle pour la politique française et son cadre institutionnel s’ouvrira avec son arrivée à la tête de l’Etat français. Il a été meilleur qu’elle parce que ses idées coïncident avec l’orientation générale du monde, qu’elles sont adaptées aux nouveaux rapports de force économiques mondiaux et qu’elles correspondent au mode de production induit par les nouvelles technologies, tandis que celles prônées par Marine Le Pen étaient des évocations nostalgiques et réactionnaires, des idées dépassées, inapplicables, celles de la France d’avant de Gaulle qui l’a mise sur les rails de l’Europe. 
La partie qui s’est jouée entre eux n’était pas une partie entre deux candidats d’un même siècle, mais entre deux visions du monde ; l’une héritée d’un vieux parti xénophobe perclus de conservatisme, l’autre proposant des objectifs à l’enseigne du nouveau millénaire. C’était un violent face-à-face entre la projection dans l’avenir et la tentation forcenée du retour en arrière. Malgré tous ses efforts, la candidate du Front national n’a pas réussi à le faire passer pour le «parti de l’étranger», de la «mondialisation sauvage», et paraissait très décalée sur les questions économiques qui étaient les enjeux principaux de cette élection.
Le moins qu’on puisse dire est qu’avec Emmanuel Macron la France est à un tournant de son histoire. Ce n’est pas une phrase creuse mais une évidence : l’ère du numérique, de la robotique, de l’intelligence artificielle, des périls climatiques et migratoires impose un nouveau paradigme, un nouveau langage, de nouvelles figures… Une nouvelle scène politique va prendre forme et un nouveau personnel va émerger, selon les promesses de Macron. Mais cet homme, comme tout homme, a forcément des vulnérabilités. Pour le moment, tout le monde s’oblige à une certaine retenue tant que la messe n’est pas dite, c’est-à-dire l’éjection de Marine Le Pen du jeu. Il faudra patienter ensuite un mois et demi pour que les résultats des élections législatives révèlent la composition de la nouvelle législature et établissent si le nouveau président de la République aura les moyens institutionnels d’appliquer son programme ou si c’est celui d’une autre majorité qui sera mis en œuvre, rendant son élection sans objet. Si l’électorat qui a élu Macron au second tour pousse la confiance en lui — ou sa résignation au fait accompli devant lequel il l’a placé — jusqu’à lui donner une majorité présidentielle, il sera le président qu’il rêve d’être. A condition que dans l’intervalle il aura créé un nouveau paysage politique, mais pas à partir de matériaux de réemploi issus de la désintégration de l’ancien. S’il ne relève pas ce défi, il aura été élu pour rien.
Dans le proche avenir, ce n’est pas sur l’intuition du trader que va devoir compter Macron mais sur le savoir du banquier d’affaire qu’il a amassé s’il veut mener rondement son affaire à lui. Si l’intuition du trader l’a fait arriver à l’Elysée, le savoir-faire du banquier devra l’y maintenir à l’état actif et non d’observateur non consentant pendant au moins cinq ans. Il doit trouver l’astuce pour parvenir, avec l’apport personnel de 24% qui lui a permis d’accéder au premier tour, et les emprunts faits à la droite, à la gauche et à l’extrême gauche, à leur corps défendant, pour accéder à la présidence de la République, à faire suivre son élection d’une capacité effective de gouverner comme il sied dans un régime présidentiel, et d’éviter de se retrouver dans la posture d’un président dans un régime parlementaire, sachant que la Constitution française permet aussi bien l’une que l’autre. 
Cela s’est vu à deux reprises à l’occasion de la «cohabitation» entre la gauche et la droite sous Mitterrand et Chirac dans les années 1980 et 1990 où un président de gauche présidait aux délibérations d’un gouvernement de droite et vice-versa. Jusque-là, le changement politique systémique va s’effectuer dans l’ambiance soft et banale d’un déménagement entre un locataire partant et le nouvel occupant. 
Les pages de la période qui s’ouvre à compter de dimanche 7 mai ne seront pas écrites par la chance, le hasard ou les miracles, mais par un homme, le président Emmanuel Macron. C’est alors que commenceront les tractations, les critiques, les procès d’intention, les règlements de compte et les «révélations». On lui reprochera son manque d’expérience, on l’attaquera sur sa vie privée, on le psychanalysera, on fouillera dans son passé et trifouillera dans ses affaires, on cherchera, trouvera et persifflera, en attendant que les humoristes trouvent un biais pour faire rire à ses dépens. Il s’agira pour Macron d’éviter d’être prématurément happé par la spirale de la chute dans les sondages connue par son prédécesseur dont il est suspecté d’être l’héritier. 
En regardant les choses de notre strict point de vue, Macron a réussi sa rencontre avec le peuple algérien lors de sa visite dans notre pays en lui disant les mots qu’il attendait depuis longtemps sur la colonisation, ainsi qu’à sa petite composante juive en allant se recueillir sur la tombe de Roger Hanin.
Il a réussi, comme Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon avant lui, à éviter le piège de l’amalgame entre l’islam et l’islamisme radical. Comme eux, et contrairement à Fillon et à Marine Le Pen, il ne voit pas dans les Français de confession musulmane des «invités qui doivent respecter les us et coutumes de leurs hôtes», mais leurs égaux à part entière en droits et en devoirs car à moins d’une nuit de la Saint-Barthélemy (massacre des protestants dans presque toute la France pendant près d’un mois en 1572) puissance «n», la France n’a d’autre choix que d’intégrer ses six millions de musulmans et de les admettre au partage du pain et de la sueur. 
N. B.
Tag(s) : #Politique internationale

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