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Réseau des Démocrates

Espace de rencontres et d'échanges d'expériences en vue de construire des alternatives démocratiques et sociales.

Réseau des Démocrates

Les heures chaudes d’Albert Camus au parti communiste algérien

30 AVRIL 2017 PAR ANTOINE PERRAUD

Entretien avec Christian Phéline et Agnès Spiquel-Courdille, auteurs de Camus, militant communiste. Alger 1935-1937 (Gallimard). Où l’on découvre, sous la chape coloniale, un foisonnement fraternel qui n’aura cessé de nourrir les combats de l’écrivain contre l’injustice.

 

Peu de gens apprirent de son vivant qu’Albert Camus (1913-1960) avait appartenu au parti communiste. Plus tard, ses biographes Herbert Lottman puis Olivier Todd ont documenté la question, qui méritait pourtant une monographie. Celle-ci vient de paraître sous la plume de Christian Phéline et Agnès Spiquel-Courdille, qui se sont attachés à suivre à la trace les activités connues ou supposées d’un apprenti intellectuel tout juste majeur (de 21 ans révolus jusqu’à la veille de ses 24 ans) : Camus, militant communiste. Alger 1935-1937 (Gallimard).

En adhérant à ce qui deviendra en 1936 le PCA (parti communiste algérien), organisation sœur et sous la coupe du PCF, Albert Camus travaille en direction des Européens d’Algérie comme de la population arabe (« indigène », selon la terminologie en cours). Il s’investit notamment dans des activités culturelles à haute teneur politique : la Maison de la culture et le Théâtre du travail.

Sans être indépendantiste, Camus approuvait le projet Blum-Viollette du gouvernement de Front populaire, qui desserrait l’étau colonial : quelque 25 000 indigènes musulmans appartenant à diverses catégories – anciens combattants volontaires ; titulaires du brevet élémentaire, de diplômes plus élevés ou de certaines décorations ; médaillés du travail ; élus locaux ; membres des chambres de commerce et d’agriculture – devaient acquérir la pleine citoyenneté, tout en conservant leur statut personnel coranique. Ils devaient devenir électeurs et éligibles aux législatives ; ils devaient pouvoir accéder à tous les emplois publics. Rien ne se fit, tant cette timide ouverture s’est heurtée aux intérêts coloniaux comme à la bêtise ou à la passivité du personnel politique de l’époque.

Le livre permet surtout de découvrir, grâce à des souvenirs inédits d’acteurs de l’époque, grâce aux archives du Komintern et grâce à une relecture attentive du futur prix Nobel de littérature, qu’Albert Camus ne s’est pas résigné à s’aveugler, au nom de la lutte antifasciste, sur la répression des nationalistes algériens de l’Étoile nord-africaine (dissoute pour devenir le Parti du peuple algérien en mars 1937) de Messali Hadj.

Déception d’un gouvernement de gauche et aveuglement sur la question coloniale de la part des élites, peuple trompé sous couvert d’être guidé par la montée du fascisme et les leurres d’un stalinisme protéiforme : cette histoire s’avère emplie d’échos riches d’enseignements, jusque dans les débats qui se font jour sur le lien entre combats démocratiques, culture méditerranéenne et algérianité pluraliste.

Mediapart a donc voulu faire le point avec les auteurs, en nos temps déboussolés…

 

Agnès Spiquel-Courdille et Christian Phéline © Mediapart

 

Albert Camus s’est-il perdu dans ce triangle des Bermudes politique : antifascisme, anticolonialisme et stalinisme ?

Christian Phéline : C’est d’abord le parti communiste et tous les partis qui se sont perdus dans ce que nous appelons « la comédie des erreurs ». Avec la montée des périls en Europe, le communisme cesse de vilipender le social-fascisme et se rallie à une politique unitaire, notamment en France, en accompagnant, à partir de février 1934, les prémices de ce qui deviendra le Front populaire. C’est plutôt un bon mouvement…

Mais le mouvement stalinien passe, comme toujours, d’un extrême à l’autre. Le PCA se retrouve dans une contradiction insurmontable. Dans la période de l’ultra-gauche, une politique anticoloniale avait été imposée d’autorité et s’exprimait d’une façon très ultimatiste. Elle allait contre la sociologie d’un parti qui avait essentiellement recruté dans la population européenne – en particulier chez des syndicalistes qui n’étaient pas dans une orientation anticolonialiste. D’où des militants perdus, dont certains entrent en dissidence, comme la section de Sidi Bel Abbès.

Le tournant vers le Front populaire crée une nouvelle donne, mais le PCA, au nom du peuple algérien uni avec le peuple de France, se voit obligé d’abandonner toute relation avec ce qui pourrait ressembler à un mouvement national.

L’Étoile nord-africaine, créée en 1926 sous influence communiste dans l’immigration en métropole, s’autonomise alors avec Messali Hadj en exprimant une aspiration nationale. Quand en 1936, le gouvernement de Front populaire présente le projet Blum-Viollette, Messali vient à Alger pour la première fois et rompt avec le soutien au pouvoir socialiste parisien, qui se fait donc au prix d’un rattachement unanimiste à la France. Cette rupture – suivie de répression contre le mouvement national algérien – n’était pas fatale. Elle aurait pu être évitée grâce à une politique plus dialectique, mais ce n’était pas le genre du communisme international…

Et Camus ?

Agnès Spiquel-Courdille : Il va sur ses 22 ans en 1935, il poursuit ses études de philo et il a besoin d’aller se colleter avec le terrain, tout en adhérant au parti communiste « pour la justice », c’est-à-dire à la fois la justice sociale parmi les petits Blancs aux conditions d’existence extrêmement difficiles et la justice par rapport à la population arabe du fait de la situation coloniale. Tout cela sur fond de lutte antifasciste qu’attise, à partir de 1936, la guerre d’Espagne.

Seul le parti communiste lui semble pouvoir jouer sur tous ces tableaux et certains de ses amis ont déjà franchi le pas, comme Claude de Fréminville. Son professeur de philosophie, Jean Grenier, n’a joué qu’un rôle de déclencheur ultime : quand Camus vient le voir à l’été 1935, il a déjà pris sa décision. Son mentor ne fait qu’entériner un tel engagement, tout en prodiguant ses encouragements.

Jean Grenier n’adhère-t-il pas en quelque sorte par procuration ?

A. S.-P. : C’est effectivement notre conclusion. Dans son Essai sur l’esprit d’orthodoxie, paru en mars 1938, Grenier se livre à une critique du communisme, tout en manifestant une nostalgie de l’engagement. Camus, dans les années 1950, rappellera dans sa correspondance comme il en voulut à son maître, sur le moment, lorsqu’il connut des moments si difficiles au PCA, avant de reconnaître ce qu’il y eut de bénéfique pour lui dans ces quelques mois de plongée dans le communisme. Ce fut, au fond, une blessure fondatrice pour Camus.

« Un parti communiste qui tend la main, tout en la gardant ! »

C. P. : Grenier a été critiqué jusqu’à être traité de manipulateur visant à détruire son élève. Je crois qu’il a eu l’attitude de sagesse propre au pédagogue : la jeunesse doit faire son expérience en suivant ses motivations politiques. Camus, sans aucun calcul, se reconnaissait dans les promesses du Front populaire, au point de rédiger un manifeste en faveur du plan Blum-Viollette, qui lui apparaissait comme une première étape vers « une émancipation parlementaire intégrale ». Cela ne veut pas dire qu’il était indépendantiste, mais il avait une vision démocratique pleine et entière, qui poserait la question du plus grand nombre, donc de la souveraineté nationale. S’il n’en tirait pas toutes les conséquences, Camus était en faveur d’un Front populaire allant jusqu’au bout de ses promesses…

Or, en Algérie, la seule organisation – syndicats mis à part – où se retrouvaient les deux communautés, c’était le PCA. Sinon, il y avait les oulémas du côté musulman (ou algérien – l’appellation d’une telle identité variait) et, en face, du côté dit européen, les partis républicains traditionnels.

Comment cet engagement de terrain s’articule-t-il avec l’antifascisme, chez Camus ?

A. S.-P. : Il a adhéré à l’organisation Amsterdam-Pleyel avant même son entrée au parti communiste, mais il y avait une très grande porosité et la première était un vivier du second. Camus était donc déjà en contact avec les militants.

Mais c’est la classe préparatoire, dans ce lycée d’Alger où un ciné-club est organisé et où on lit toutes les revues qui arrivent de Paris, que la politique de la main tendue lancée par le PCF en direction du monde intellectuel prend tout son sens pour Camus et bien d’autres. Camus s’inscrit dans un tel mouvement, participant à la mise en place d’une Maison de la culture regroupant toutes sortes d’associations – sportives notamment – et faisant une large place au théâtre. S’il n’adhère pas pour des raisons culturelles, c’est néanmoins un pan essentiel pour lui. Il pense que cette passion s’épanouira grâce au parti, dans le parti…

Le terreau culturel algérois, de Max-Pol Fouchet à Edmond Charlot, était alors d’une richesse incroyable…

A. S.-P. : C’est ce qui nous a passionnés ! Max-Pol Fouchet adhère aux jeunesses socialistes, Edmond Charlot n’adhère à rien, mais ils travaillent ensemble dans une proximité proche d’une ferveur de chaque instant.

C. P. : Il faut imaginer la soudaine et réelle ouverture d’un parti communiste qui tend la main, tout en la gardant ! La personnalité de Camus, enthousiaste et généreuse, entre utilement dans une telle politique.

On dirait un rêve malrucien avant la lettre !

C. P. : Oui, mais le rêve se dissipe très vite. Le PC conserve un œil à travers certains personnages on ne peut plus staliniens. Et des incidents symptomatiques adviennent, au premier rang desquels l’affaire de la conférence sur Retour d’URSS d’André Gide, en 1936, qui essuie un veto de la part de Paris. Camus n’était pas là ce soir-là, mais il subit un vrai conflit d’orientation à propos du Théâtre du travail, qu’il a donc monté à l’intérieur de la Maison de la culture et à propos duquel il s’oppose à des militants ayant une conception instrumentale et propagandiste de l’action théâtrale. Le tout recouvert par des rivalités personnelles et sentimentales, tant c’est un petit milieu. Mais c’est d’abord un antagonisme politique, qui amène un dépérissement sur le terrain culturel dès l’été 1937, trois mois avant le divorce proprement militant et l’exclusion du parti communiste.

A. S.-P. : Camus n’aura de cesse de lutter pour une conception ouverte de la culture, une fois émancipé de son engagement partisan et du traumatisme de son éviction. Il entraîne alors une partie de ses amis pour fonder, sur les ruines du Théâtre du travail, une structure enfin totalement autonome : le Théâtre de l’équipe. Il peut alors, sans être accusé de « fractionnisme », développer sa propre conception d’un tel art, en toute jeunesse – on n’insistera jamais assez sur l’âge de tous ses camarades, qui n’ont qu’une vingtaine d’années et vivent de grandes amours compliquées, tout terminant plus ou moins leurs études, tous engagés dans un travail politique et culturel à la fois.

Et tous les enfants de ces témoins que nous avons rencontrés nous disent que leurs parents parlaient de ces années-là avec des étoiles dans les yeux, alors que l’engagement autour du parti communiste s’était mal passé pour presque tous. Mais c’était le mythe de leur jeunesse, chargé d’une énergie initiale fabuleuse, qui l’avait emporté dans la mémoire collective sur la chape de plomb ayant suivi. 1937 fut terrible, mais 1936 avait été merveilleuse…

 

Agnès Spiquel-Courdille et Christian Phéline © Mediapart

 

Il y avait, à l’époque du Front populaire, une forme d’exigence éthique et politique affichée par le parti communiste. A-t-elle influencé Camus ?

A. S.-P. : Cette exigence, il l’a surtout trouvée dans le journalisme à L’Écho d’Alger, deux ans après, en 1939. Il n’a pas encore mis les mots à l’épreuve, sauf dans des feuilles comme Sud et Alger-Étudiant.

C. P. : Nous avons cherché à en savoir un peu plus sur Camus, lycéen en classe préparatoire, participant clandestinement à un hebdomadaire indigène, Ikdam, qui prônait l'égalité entre tous les individus et la fin des discriminations. Camus y a, au minimum, joué un rôle de correcteur. A-t-il écrit des articles ou éditoriaux non signés ? Nous pensons reconnaître sa patte, tout en nous montrant prudents. Mais Camus a sans doute commencé là à discipliner son style, pour s’adresser à tous en tant que jeune intellectuel.

A. S.-P. : Il ne faut jamais oublier son statut de gosse de famille illettrée. Il arrive d’un milieu où l’on ne lit pas et où l’on ne parle presque pas. D’où son rapport à la langue française, considérée, il l’a dit, comme sa « patrie ». Il l’a apprise chez les auteurs classiques et plus précisément chez les grands stylistes, qu’il a dévorés. Sa langue doit donc être aussi parfaite que possible : c’est une acquisition capitale, qui deviendra ensuite outil d’une déontologie journalistique. C’est une langue soutenue, exigeante, qu’il garde toujours en lui.

« Il y avait ruptures et retrouvailles »

Dans votre livre sur l’arbre Camus, nous découvrons une forêt de militants…

A. S.-P. : Le fait d’avoir pu avoir accès aux biographies que devaient remplir les militants et qui furent longtemps confinées dans les archives soviétiques du Komintern a été pour nous déterminant. On voit très bien comment certains, comme Amar Ouzegane (1910-1981), épousent très tôt tous les engagements et revirements qui s’imposent.

C. P. : Il faut savoir qu’Ouzegane, pour tous les biographes de Camus, aura été ensuite une source essentielle, en particulier pour Herbert Lottman, qu’il a un peu enfumé en reconstruisant l’histoire des années 1930 à la lumière de la suite. Ouzegane, après être passé par tous les zigzags de l’appareil, avait été exclu du PCF en 1947 (par André Marty !). Il avait ensuite rejoint le FLN puis tenté, en 1962, de bricoler une synthèse algérienne arabo-musulmane. Ouzegane était donc dans une réécriture de son passé avec un prisme nationaliste parfois rétrospectif. Il se présentait comme le théoricien des deux fronts : populaire et musulman…

En 1936-1937, Ouzegane n’était pas numéro un du parti communiste algérien (il ne le sera qu’en 1944) : c’est alors Ali Boukhort qui est en première ligne. Et le parti, bras armé du Komintern, doit donc alors brutalement rompre les ponts avec le courant nationaliste de Messali Hadj, dont le PPA (parti du peuple algérien) était dénoncé comme l’équivalent fasciste du PPF de Doriot. En 1945, au moment des massacres de Sétif et Guelma, Ouzegane allait assumer la ligne officielle du PCF, qui devait accuser le PPA, traité de « parti hitlérien », d’être responsable…

 

Agnès Spiquel-Courdille et Christian Phéline © Mediapart

 

Que faire face à un tel passif et à son maquillage ultérieur ?

C. P. : Rétablir la vérité sans porter de jugement. Repérer l’itinéraire et les revirements de ces militants promus par l’appareil du PCF, en retenant toutes les composantes : Ouzegane était un postier autodidacte très doué, qui s’était conquis un maniement remarquable de la langue, écrite comme orale, française comme arabe (il était d’origine kabyle). Il se retrouve dans un rôle qui le dépasse, accomplit ce qu’on attend de lui, tout en se ménageant des portes de sortie dans une politique elle-même mouvante par rapport à l’identité algérienne…

A. S.-P. : L’une des pièces maîtresses de notre livre s’avère la correspondance, en 1972, entre Charles Poncet et Amar Ouzegane, qui reviennent sur cette histoire, en évoquant longuement le passage de Camus au parti communiste algérien. Ouzegane propose alors encore une analyse stalinienne de l’épisode.

 

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C. P. : Il nous a fallu reconstituer la réalité de la position d’Ouzegane et d’autres militants communistes, à différentes étapes, tout en montrant qu’il y avait ruptures et retrouvailles, en particulier au moment de la trêve civile en 1956, quand Albert Camus et Amar Ouzegane sont à nouveau côte à côte, dans un climat de réelle amitié et d’estime mutuelle. Cela prouve qu’Ouzegane, tout en ayant connu des méandres, n’était pas qu’un petit homme d’appareil. Sa personnalité reste mystérieuse et ne peut être réduite à sa trajectoire…

Quel fut son rôle dans l’exclusion de Camus ?

C. P. : Ouzegane devait ensuite – en particulier dans sa correspondance avec Poncet –, se retrancher derrière celui qui était aux commandes en 1937, Boukhort. Tout en affirmant que lui-même était visé à travers Camus et qu’on avait cherché à le déstabiliser, pour n’avoir pas su maîtriser la cellule des intellectuels.

À la fin, de toute façon, tout le monde s’exclut ou se fait exclure, comme Ali Boukhort, le plus anti-messaliste, qui rejoint pourtant le PPA après la signature du pacte germano-soviétique en août 1939. Mais les retrouvailles auront toujours lieu et Amar Ouzegane, par exemple, quand il sera ministre de la réforme agraire de l’Algérie nouvellement indépendante en 1962, prendra dans son cabinet Robert Deloche, qui était en 1937 l’œil du PCF au sein du PCA et l’accusateur d’Albert Camus, traité de trotskiste, lors de son exclusion. Tous ces militants finalement exclus, au lieu d’être à jamais brisés ou de finir réactionnaires, ont continué de cheminer en faveur de la justice.

A. S.-P. : D’autant plus qu’était intervenue la Résistance, où la mouvance communiste a joué un rôle considérable en permettant toutes les passerelles et toutes les retrouvailles. Les exclusions avaient été légion. Celle de Camus était une parmi d’autres. La seule différence est qu’elle n’avait pas été mentionnée dans la presse communiste en 1937.

Quand nous avons retrouvé les enfants de tous ces militants, de tous ces exclueurs et exclus ayant fini par se confondre, nous avons été frappés de constater à quel point ils étaient restés attachés aux convergences, plutôt qu’aux déchirures. À quel point les ruptures comptaient moins pour eux que les retrouvailles ultérieures. La fille d’Ali Boukhort nous a, par exemple, raconté comment, lorsqu’elle est arrivée en Métropole, son père l’avait mise en contact avec tous ceux qui auraient dû être devenus des ennemis après tant de purges, mais qui ne l’étaient pas. En particulier André Ferrat (1902-1988), alors qu’officiellement Ali Boukhort n’avait cessé, au nom du parti communiste algérien, de dénoncer le « trotskisme ferratiste »…

C. P. : Ferrat avait été destitué dès l’été 1936 à Paris et l’exclusion de Camus, à Alger s’inscrit dans cette chaîne d’éliminations qui avait commencé, en Algérie, avec un esprit libertaire très intéressant : Hugues Franfani (1913-2002). Tous sont donc dénoncés publiquement, sauf Camus, donc. Le parti mesure sans doute son prestige déjà patent, à bientôt 24 ans, dans le milieu intellectuel algérois, du fait de son activité à la Maison de la culture.

Camus fut exclu pour « trotskisme »…

A. S.-P. : Oui, Olivier Todd avait donné le motif dans sa biographie. L’étiquette trotskiste recouvrait toutes les réprobations possibles à l’époque, mais pointait surtout ceux qui refusaient le tournant de 1936.

« L'hégémonie des intellectuels progressistes, qui faisaient de lui un traître »

En 1948, Albert Camus se fâche avec l'écrivain Jean Amrouche, qui ose publiquement rappeler son appartenance passée au parti communiste algérien…

A. S.-P. : Oui, Camus n’a pas encore digéré l’épisode : il ne le fera qu’à travers l’écriture de L’Homme révolté, qui règle son compte au communisme. Ensuite viennent les lettres à Jean Grenier. Puis la nouvelle Le Renégat. Et enfin les brouillons du Premier Homme, quand Jacques Cormery – l’alter ego de Camus dans cette fiction inachevée – et son ami du FLN évoquent 1936-1937. On lit alors, dans un très court dialogue, la séquence résumée de l’exclusion. C’est extraordinaire de voir comment Camus prend à bras-le-corps cet épisode : c’est alors qu’il peut en rendre compte et qu’il ne considère plus ce moment de son histoire comme une plaie vive dont il ne faut jamais parler. C’est entre 1952 et 1959 qu’il relit et relie son épisode communiste algérois, jusqu’à écrire à Grenier que ce fut, en fin de compte, une bonne chose…

C. P. : En 1948, Camus était encore dans la sidération et la culpabilité de l’exclu. Il est traité de renégat et finit par se considérer comme tel. Camus connaissait alors la honte rétrospective d’avoir commis l’erreur d’être militant communiste, mais aussi la souffrance qu’avait provoquée son éviction. Commençait la guerre froide, avec l’hégémonie des intellectuels progressistes, qui faisaient de lui un traître.

A. S.-P. : D’autant qu’avait eu lieu la Résistance, pendant laquelle il s’était senti complètement à l’aise avec les militants communistes, contre lesquels il se dressait à nouveau. Il faut du temps pour digérer tous ces retournements de l’Histoire…

 

Agnès Spiquel-Courdille et Christian Phéline (plus Albert Camus filmé par Pierre Cardinal) © Mediapart

 

D’où sa querelle avait Sartre, qui rêvait le communisme alors que Camus le cauchemardait : celui-ci était un grand brûlé de l’engagement au parti, alors que celui-là était un grand frustré du non-engagement au parti…

A. S.-P. : C’est effectivement toute la pierre d’achoppement de L’Homme révolté, qui bute sur le rapport au communisme.

C. P. : Camus était en position de faiblesse parmi les compagnons de route du champ intellectuel de l’après-guerre, qui prétendaient échapper à la soumission militante mais qui se vouaient au PCF, alors même que Staline régnait encore au Kremlin. Camus était, au mieux, traité de « belle âme » politiquement inconséquente.

Or, sa rupture puis son exclusion de 1937 avaient procédé d’une indignation éthique. Il ne pouvait pas tolérer, de par son expérience personnelle avec ses copains musulmans de Belcourt, qu’on ne manifeste pas une solidarité élémentaire envers les victimes de la répression du PPA de Messali Hadj – ce qui, je le répète, ne faisait pas pour autant de lui un indépendantiste.

D’où le discours qu’il retrace, dans Le Premier Homme, du réalisme et de l’intelligence stratégiques aux accents et au fondement intolérables : la justice, oui, oui, bien sûr, mais plus tard, ce n’est pas le moment, l’exigence, aujourd’hui, c’est l’antifascisme et il est donc normal que ceux qui s’y opposent soient écartés sans ménagement…

Il faut bien reconnaître que sur une motivation éthique, Camus avait raison en 1937. Nous connaissons cependant ses limites politiques et nous n’allons pas rejouer Camus contre Sartre face à la question algérienne. Mais l’éthique camusienne, ainsi qu’elle s’est jouée en 1937 puis en 1956 dans l’appel à la trêve civile, portait en tant que telle lucidité et courage politiques – ce qui ne veut pas dire cohérence politique. Retenons-nous cependant, sur ces points, de distribuer des plus et des moins à Sartre et à Camus, qui eurent chacun raison et tort à leur manière…

Et la question de l’islam ?

C. P. : En 1936, elle n’est pas frontale mais sous-jacente. Les forces du congrès musulman se répartissent les rôles : les oulémas s’inscrivent dans le réformisme musulman se réclamant de l’identité arabo-musulmane. Le PCA n’est donc pas sur une identité algérienne mais intercommunautaire…

Quid de l’athéisme ?

A. S.-P. : Cette exigence ne transparaît pas. Elle est éludée dans la presse algérienne et, de son côté, Camus n’est pas athée mais agnostique. Il le dit dès ce moment-là.

C. P. : Dans la politique d’arabisation du PCA, il n’y a jamais eu comme préalable : abdique ta religion ! Et la problématique religieuse n’est pas un élément constitutif du PPA de Messali Hadj. La question s’introduira plus tard, au sein des débats programmatiques du FLN, dans les années 1950. Ce sont les oulémas, avec leur ralliement au Front de libération national, qui contribueront à une réislamisation de l’État, avec la première Constitution de 1963 et le code de la nationalité. En revanche, dans les débats et les textes d’avant l’indépendance, la place était faite à la composante juive et à la composante européenne.

Du côté du PCF, le vote des pleins pouvoirs à Guy Mollet en 1956 ne s’explique-t-il pas aussi par une défiance d’ordre religieux, vis-à-vis d’un mouvement indépendantiste algérien perçu comme par trop musulman ?

C. P. : Je crois que le PCF vote d’abord les pleins pouvoirs parce qu’il se situe encore dans le cadre de l’Union française. Le discours de Thorez à Alger, en février  1939, qui se veut plein de noblesse théorique et littéraire sur la nation algérienne « en formation » – ce qui implique donc qu’elle n’est pas formée et qu’il faudra quelques décennies pour qu’elle y parvienne dans le cadre de la République française –, ne ferme pas pour autant la porte au combat indépendantiste.

Cela permettra au PCF, par petites touches, et avec tous les retours possibles si nécessaires, de fabriquer une théorie évolutive allant du vote des pleins pouvoirs à Guy Mollet au délitement du PCA rejoignant le FLN. En gardant tous les fers au feu, comme le fit souvent le mouvement stalinien, mais en s’opposant le plus longtemps possible à une conception arabo-musulmane de l’État à venir. C’était sans doute la marque d’un certain laïcisme, mais pas forcément d’un athéisme certain…

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Christian Phéline et Agnès Spiquel-Courdille

Camus, militant communiste - Alger, 1935-1937

Suivi d'une correspondance entre
Amar Ouzegane et Charles Poncet

(Gallimard, 394 p., 25 €)

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