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8 AVRIL 2017 PAR MARION BRISWALTER

Entretien avec le syndicaliste Davy Rimane, l’un des leaders du collectif Pou Lagwiyann dékolé, alors que la situation se tend en Guyane avec les premiers affrontements entre manifestants et policiers, après deux semaines de mouvement.

 

Cayenne (Guyane), envoyée spéciale.- Vendredi, après deux semaines de protestations, le mouvement a pour la première fois basculé dans la violence. Alors que le blocage de la Guyane est maintenu, vendredi en fin d’après-midi, une demande d'entrevue par les leaders du collectif Pou Lagwiyann dékolé avec le préfet, Martin Jaeger, a mal tourné. Des gaz lacrymogènes ont été lancés sur plusieurs centaines de sympathisants du mouvement, dont des femmes et des enfants, relate la presse locale.

« Blessé à la tête et aux cervicales » après « un coma temporaire » selon la préfecture, le directeur adjoint de la sécurité publique a été hospitalisé. Plusieurs autres policiers sont « légèrement blessés » après avoir été également frappés, selon le directeur de cabinet du préfet de Guyane, qui a jugé ces violences « inacceptables ». Selon lui, le collectif a « pris un tournant, loin de respecter les valeurs républicaines ». Le préfet de Guyane dit avoir saisi le procureur de la République « suite aux violences perpétrées à l’encontre de deux commissaires ».

Cette mise sous tension du mouvement intervient après que Bernard Cazeneuve a fermé la porte aux négociations et a rejeté l'exigence du versement de 2,1 milliards d’euros « immédiatement ». Le conseil des ministres du 5 avril a simplement validé un plan gouvernemental à moyen terme à 1,09 milliard d’euros et appelé à la signature d’un « pacte d’avenir », estimé à 2,6 milliards d’euros sur 5 à 10 ans. Entretien avec Davy Rimane, l’un des leaders du collectif Pou Lagwiyann dékolé. Il est technicien d'exploitation hydraulique à EDF Guyane, détaché syndical (secrétaire général de l’union des travailleurs guyanais [UTG]-CGT Éclairage). Pour Mediapart, il revient sur l'évolution de la mobilisation.

Selon la préfecture, « le collectif a montré son insatisfaction en lançant divers projectiles vers le bâtiment », après que la demande de rencontre lui a été refusée, et « deux commissaires ont été violemment pris à partie et roués de coups ». Confirmez-vous cette version des événements ?

 

Davy Rimane © Capture d'écran YoutubeDavy Rimane © Capture d'écran Youtube

J’étais près de ce qui s’est passé. Un individu habillé de noir, qui ne portait pas de cagoule ni le tee-shirt des « 500 frères », a tapé sur la porte de la préfecture. Les leaders du collectif ont tenté de le calmer tout de suite, tout comme les policiers. On commençait à maîtriser la situation et un policier a lâché une grenade, et là ça a dégénéré. Mais nous n’avons jamais lancé de projectiles avant cela.

 

Le commissaire adjoint a été gravement blessé, qui l’a frappé ?

Il a reçu un projectile qui a dû l’atteindre. Il n’y a pas eu de bagarres comme le dit la presse, mais des bousculades.

On a l’impression que le collectif s’étiole. Vous étiez devant la préfecture mais le groupe des socioprofessionnels, qui composent d’ordinaire le collectif, n’y était pas, par exemple…

Les professionnels de la pêche et les socioprofessionnels sont tombés d’accord avec le gouvernement. C’est donc normal qu’ils ne soient pas présents. Le préfet parle de mettre en place un « comité de suivi des propositions du premier ministre », mais nous, on ne demande pas de comité de suivi. Nous, ça ne nous pose pas de problème [que les autres groupes ne soient pas là – ndlr]. Nous savons ce que nous voulons. Nous allons nous réunir pour discuter de l’organisation à venir.

Le blocage de la Guyane a entamé sa troisième semaine. Nous sommes à deux semaines du premier tour de la présidentielle, et à plus d’un mois de l’entrée du prochain gouvernement. À qui s'adresse au juste le maintien des barrages, sachant que leur levée est réclamée de manière croissante en Guyane ?

Au président de la République, François Hollande. Même s’il n’y a plus de lois qui sont votées, il y a la continuité de l’État. On dit juste à M. Hollande qu'il y a un territoire dit français, qui s’appelle la Guyane. De ce territoire part la fusée Ariane, fleuron de l’industrie spatiale européenne. Et en substance, il y a des Guyanais qui existent. Donc on demande la considération et le respect qu’on nous doit.

Ce conflit actuel confirme le besoin du peuple guyanais d’être reconnu par Paris : c’est un besoin de reconnaissances identitaires et que soient comprises aussi les difficultés du quotidien. Comment en est-on arrivés là ?

Je dirais qu’il n’y a pas des identités guyanaises, mais une identité guyanaise avec plusieurs composantes, cultures, ethnies. Jusqu’à hier, la plupart des gens ne savaient pas où était la Guyane. On dit : « Il y a la jungle, c’est là d’où décolle la fusée, on y dort sous les cocotiers. » C’est ça qui est déplorable. Après soixante et onze ans de départementalisation, on n’est pas traités en tant que tels. On nous fait passer pour des sous-hommes, incompétents, pas très intelligents. Voilà comment on en est arrivés là.

Vous estimez que les réponses du gouvernement en matière « d’éducation, de santé et de foncier » sont en dessous des attentes. Le « plan d’urgence » « envisage », sans chiffrer cela, la création de dix collèges, cinq lycées et cinq cents classes dans les cinq ans, la construction d'internats scolaires, la création de « trente-cinq postes supplémentaires » au rectorat (actuellement 280 agents). Qu’attendez-vous en plus ?

Le gouvernement dit qu’il va débloquer un « plan d’urgence ». Mais le soutien à la construction prévoit une enveloppe sur dix ans et pour la rentrée prochaine, il nous manquera des écoles, des collèges… Aujourd’hui, peut-on faire face à l’afflux de tous ces élèves pour la rentrée prochaine ? Non ! Donc le plus urgent, c’est de répondre à l’instant. Pour nous, il n’y a pas de volonté. La question que tout le monde se pose, c'est « la France veut-elle aider la Guyane concrètement ? ». Les mêmes problématiques reviennent tout le temps.

Le collectif est composé de syndicats, d’organisations professionnelles, de collectifs citoyens, d’associations. Comment faites-vous, en tant que porte-parole de cet agrégat, pour entendre et défendre tout le monde ?

On les écoute et après on leur dit : « C’est à vous de faire remonter ceci ou cela. » Je ne suis pas le « spécialiste de », mais je serai un super défenseur pour eux. Mais pour cela, ils doivent faire remonter les problématiques.

Au départ, vous avez tenu les élus guyanais à l’écart des négociations, puisque vous leur reprochiez de ne pas avoir été en mesure de se faire entendre par Paris ces trente dernières années. Désormais, ils sont à vos côtés pour exiger du gouvernement le déblocage immédiat de fonds. Pourquoi ce rapprochement ?

Pour moi, ils sont toujours à côté. Il y a eu un regard croisé entre nos éléments et les leurs, car ils ont une expertise puisqu'ils sont en place depuis quelques années. Ils ont une vision du territoire et une légitimité car ils ont été élus. Et on a validé ensemble le document [la demande de 2,1 milliards d’euros – ndlr].

Cela dit, c’est nous qui menons les négociations avec le gouvernement. Le principe de fond n’a pas changé. Le jour où il y aura un protocole à signer avec le gouvernement, bien sûr nous retournerons vers ces mêmes élus, pour valider et signer ensemble le protocole. Car par la suite, ils vont porter les choix validés par la population.

Cette demande d'une enveloppe de 2,1 milliards d'euros prévoit notamment 21 millions pour renflouer la mission locale (sous le coup d’une enquête pour « détournements de fonds publics, faux et usage de faux ») et les chambres consulaires (l’ancien président de la chambre de commerce et d’industrie, Jean-Paul Le Pelletier a été condamné en 2015 par la Cour de cassation pour « abus de biens sociaux » et « favoritisme »). Cela ne prouve-t-il pas aussi que les gouvernances locales sont défectueuses ?

On ne va pas le cacher ni le nier. Cet échec est un échec collectif : de l’État, de nos élus, et de nous, la population. Nous n’avons pas été vigilants à cause d’intérêts individuels ou collectifs. On a détourné le regard. On a fermé les yeux. Je n’ai aucun problème à le dire. Sauf cette génération, que je représente, la génération 1996. [Les lycéens guyanais avaient alors manifesté pendant plus d’un mois pour réclamer la création d’une académie en Guyane à la place de l’académie des Antilles et de la Guyane – ndlr.]

Nous sommes assez matures pour prendre des décisions drastiques et pointer du doigt, avec beaucoup de respect, ceux qui le méritent. Nous ne sommes pas là pour nous humilier ni nous cajoler. Aujourd’hui, pour redonner ce souffle, on doit remettre les compteurs à zéro, en tirer les leçons et mettre en place des garde-fous.

José Mariéma, l’un des leaders du collectif, a été condamné en juin 2015 à six mois ferme pour trafic d’aide à l’entrée d’étrangers sur le territoire. Mardi dernier, Léon Bertrand (ancien ministre du tourisme sous Jacques Chirac), qui était à vos côtés au centre spatial guyanais de Kourou, a été condamné à « trois ans de prison ferme » en mars 2017 pour « corruption passive » et « favoritisme » dans une affaire de marchés publics frauduleux (il s’est pourvu en cassation). Le conseiller territorial et orpailleur Gauthier Horth, membre du collectif, a été mis en examen en juin 2015 pour « exploitation illégale d’une mine d’or ». Pour un collectif qui se dit être « contre la délinquance », où est la cohérence ?

 

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Tout ce rassemblement de personnes est un concours de circonstance. Personnellement, je ne vais pas aller chercher ce qu’ils ont fait, pourquoi ils ont été condamnés. C'est le combat que nous menons qui est légitime. Et je valide tous ceux qui sont de bonne volonté. Par la suite, s’il y a ces problèmes-là, en temps voulu ils seront traités. Aujourd’hui je ne regarde que pour aller de l’avant, les affaires judiciaires ne me regardent pas. Je suis pour que le pays avance. Il est tellement facile de montrer du doigt. Chacun peut faire des erreurs dans sa vie. Nul n’est à l’abri. Je ne suis pas Blanche-Neige ni Jésus-Christ ressuscité.

La réprobation populaire soulevée par les collectifs va-t-elle rejaillir selon vous à la présidentielle ? Et aux législatives ?

On est parti pour beaucoup d’abstention. Pour la présidentielle, les gens prennent les réponses du gouvernement pour du mépris. Beaucoup de gens disent qu’ils n’iront pas voter ou qu’ils voteront blanc. De plus en plus de gens ne se sentent pas français, c’est pour cela que je pense que l’État n’a pas compris ce qui se passe. Déjà, il y a une très forte distance géographique, et là, ils sont en train d’éteindre cette flamme qu’il y avait chez les Guyanais.

Il faut passer par un changement institutionnel pour évacuer les problèmes ?

Il faut arrêter avec les lois qui sont aberrantes et qui posent des problèmes au quotidien. L’énergie, la santé, l’éducation, doivent être définies au niveau de notre territoire. Il faut discuter les différents statuts et voir en partenariat lequel ira le mieux. Il faut parvenir à l’émergence de l’excellence guyanaise.

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