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A une époque de profondes mutations, le rapport au temps est chamboulé. Nous avons invité des personnalités et des anonymes à se confier sur ce sujet. Cette semaine, l’écrivain Denis Grozdanovitch nous initie à « L’Art difficile de ne presque rien faire ».

M le magazine du Monde | 21.04.2017 à 06h39 • Mis à jour le 21.04.2017 à 14h20 | Propos recueillis par Damien Dubuc

 

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Denis Grozdanovitch à l’Hôtel des Saints-Pères, à Paris, en février.

De sa pratique assidue des sports de raquette – il a été champion de France junior de tennis en 1963, avant d’être consacré champion de squash puis de courte paume –, Denis Grozdanovitch, devenu écrivain, a acquis « l’art de prendre la balle au bond » : saisir les petits bonheurs fugaces pour en faire la matière de livres aussi érudits que poétiques.

Dans son dernier ouvrage, il invite à renouer avec une réalité plus sensuelle, loin des excès d’une rationalité devenue déraisonnable.

Dans « Petit traité de désinvolture » (2002), vous croquiez le portrait d’hommes et de femmes qui n’ont d’autre ambition que de jouir des petits plaisirs qu’ils se sont ménagés à l’écart du bruit du monde. Etes-vous un de ces « tueurs de temps » ?

Je me suis efforcé assez jeune de vivre à mon propre rythme, de prendre le temps de faire la sieste dans le jardin, de me laisser surprendre par le bonheur simple de contempler une plume descendre dans les airs tourbillonnants d’un violent orage.

Pour moi, le bonheur est fait de petits riens qui rendent la vie savoureuse. Alors, après une brève carrière sportive, j’ai choisi de gagner ma vie en donnant des leçons de tennis, puis de passer mes après-midi à la Cinémathèque, à marcher, à jouer aux échecs ou à la courte paume, mais sans esprit de compétition à outrance. J’estime avoir mené une vraie vie de luxe.

S’octroyer un tel luxe est-il bien vu ?

Du tout. Les gens très riches à qui je donnais des cours étaient jaloux de ma vie, au point parfois d’en devenir agressifs. Ils passaient leur temps à gagner du fric tout en doutant que le jeu en vaille la chandelle. Pour ma part, j’ai préféré acheter du temps en me restreignant sur l’argent.

Y a-t-il encore de la place pour les oisifs, les flâneurs et les doux rêveurs ?

Nous vivons une époque où la frénésie est devenue une idéologie. A la campagne, je suis le seul à me promener. Si je croise quelqu’un, c’est un joggeur avec son casque sur les oreilles et les yeux rivés au sol.

Les gens courent mais ne vivent pas, ils ont perdu l’accord avec le monde environnant. On est arrivé à un point d’aliénation inouï. Je m’en étais déjà rendu compte dans les années 1970 en prenant le train qui relie Washington à Boston : les vitres étaient teintées, impossible de voir à l’extérieur.

Les moyens de communication sont pourtant censés nous dégager du temps…

Il n’est pas sûr que le temps gagné par la vitesse soit utilisable pour le bonheur. Passer six heures dans un avion, c’est retrancher six heures de ma vie et non pas voyager. Le temps gagné grâce à la technologie des communications est un marché de dupe : sans cesse interrompus par des sollicitations, les gens ne savent plus se créer de moments conviviaux. La vie est hachée en instants courts, ce qui renforce la difficulté à se concentrer.

Peut-on s’extraire de cette fuite en avant ?

Ce n’est pas facile. Récemment, un ancien ingénieur me racontait une expérience au cours de laquelle un ordinateur aurait demandé à ses manipulateurs de changer lui-même son programme. Mon interlocuteur était terrifié à la perspective que les machines prennent le pas sur l’homme. Un enfant de 12 ans qui suivait notre conversation lui a alors dit qu’il suffisait de débrancher la prise électrique.

Ça semble évident. Mais nous sommes tellement dans l’idolâtrie de la machine que nous oublierons peut-être qu’il est encore temps d’arrêter. C’est ce qui nous arrive avec la croissance et l’industrialisation illimitées, vécues comme des forces extérieures inéluctables.

Un autre de vos ouvrages s’intitule « L’Art difficile de ne presque rien faire ». En quoi est-ce si difficile ?

Le « presque » est important : ne rien faire du tout est aussi un écueil. Il convient d’agir mais en ne faisant rien qui soit considéré comme utile, productif. Quand on flâne, on ne fait pas rien, au contraire, on est plus vivant que quand on est en pleine activité stérile.

Se placer dans le bon état d’esprit n’a rien d’évident. Durant la première demi-heure d’une balade, je pense souvent à des choses précises, à mes problèmes… Je ne suis pas poreux à ce qui se passe autour de moi. D’un coup, je prends conscience de ce manque d’attention et j’essaie de lâcher prise. Mais il ne faut pas le faire trop volontairement non plus. Il faut arriver à utiliser sa volonté à la manière dont un flocon de neige va s’accrocher au mur.

« ARMEL LE CLÉAC’H EST QUELQU’UN D’ABSOLUMENT TRAGIQUE : IL NE JOUIT DE RIEN, NE VOIT RIEN ALORS QU’IL FAIT LE TOUR DU MONDE. »

Comment cultiver cette attention ?

Dans l’action, on lâche prise et on se rend plus poreux, à condition que cette action soit ludique et non branchée sur la performance. Le poète William Wordsworth, dans Le Prélude, le raconte bien : enfant, quand il grimpait aux arbres ou courait les bois, son but était d’aller plus vite, plus loin que ses camarades. Pourtant, la nature lui était plus proche que quand, à l’âge adulte, il essayait de se mettre en état contemplatif.

A l’inverse, le navigateur Armel Le Cléac’h, qui vient d’améliorer le record du Vendée Globe, est pour moi quelqu’un d’absolument tragique : tout le temps avec ses appareils de mesure, il ne jouit de rien, ne voit rien alors qu’il fait le tour du monde. Les sports de l’extrême sont une des choses les plus pathétiques de notre époque.

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Denis Grozdanovitch à l’Hôtel des Saints-Pères, à Paris, en février.

Denis Grozdanovitch à l’Hôtel des Saints-Pères, à Paris, en février. ED ALCOCK / MYOP POUR M LE MAGAZINE DU MONDE

Le jeu tout en relâchement de Roger Federer trouve, lui, grâce à vos yeux…

Il « passe dans la zone », selon l’expression inventée par des psychologues américains, plus souvent que tout autre joueur. Il ne fait alors plus qu’un avec la raquette, la balle, le cours. Une fois qu’il est dans cet état de dépersonnalisation, son grand rival Rafael Nadal reconnaît qu’il devient intouchable pendant quinze minutes.

Ce n’est pas sans faire penser à ce qu’écrit Eugen Herrigel dans Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc : son maître lui intime de ne pas viser et de lâcher prise pour ne plus faire qu’un avec la cible. Bien sûr, ça ne vient pas comme ça, comme l’oiseau chante, l’entraînement reste nécessaire. Mais le grand écueil pour bien vivre le temps, c’est précisément cette volonté volontariste telle qu’elle nous est inculquée dans les écoles en Occident.

Pour quelle raison affectionnez-vous autant les citations et les auteurs méconnus ?

L’exercice littéraire relève presque de la nécromancie, l’invocation des défunts. Les morts me sont toujours présents, comme s’ils me murmuraient sans cesse à l’oreille. Je me vois comme un passeur. C’est d’ailleurs le problème que j’ai avec mon époque : les progressistes croient que nous sommes les meilleurs parce que nous sommes les derniers arrivés. Du coup, tout ce qui vient du passé est discrédité.

Or, comme le disait le philosophe américain Christopher Lasch, une société qui ne s’intéresse pas à son passé n’a pas d’avenir. Notre devoir est de creuser dans le passé pour y trouver des choses qui vont nous nourrir et nous propulser dans l’avenir.

« JE CRAINS TERRIBLEMENT LA DISPARITION, D’ICI À DIX OU QUINZE ANS, DE TOUTE ESPÈCE DE SAUVAGERIE. »

Que nous apprennent les animaux sur le temps ?

Dans Restez zen : la méthode du chat, Henri Brunel explique qu’il suffit d’observer ne serait-ce qu’un quart d’heure par jour un matou en train de se reposer pour éprouver une sorte de concupiscence : on a envie d’être lui. Le chat est un roi de l’instant et cette capacité nous émerveille.

Vivre avec les animaux nous détend énormément. Sauf si on les domestique à outrance. Je crains terriblement la disparition, d’ici à dix ou quinze ans, de toute espèce de sauvagerie. L’homme s’ingénie à éradiquer les arbres et les animaux sauvages, qui incarnent à mes yeux le paradis perdu, pour se débarrasser de tout ce qui est en dehors de son contrôle.

C’est ce qui vous pousse à célébrer « Le génie de la bêtise », titre de votre dernier ouvrage ?

Les esprits simples, parce qu’ils ne sont pas enfermés dans un cadre conceptuel, perçoivent des choses qui échappent à la seule raison logique. Dans la culture juive, cette tradition de la salutaire bêtise est incarnée par le Schlemiel (le Schmock, en argot yiddish). Il assure un contrepoids à l’intellectualité pure entretenue par les rabbins.

Cet idiot du village, au fond, possède la vraie sagesse. Nous vivons dans un monde où la rationalité est devenue déraisonnable, trop cérébrale. Les animaux, dans leur manière de vivre plus instinctive, nous rappellent à une forme de réalité plus sensuelle.

Lire aussi (édition abonnés) : Denis Grozdanovitch suspend son jugement

Les Lumières nous ont-elles à ce point aveuglés ?

La formule de Robert Musil est très juste : « Maintenant que nous sommes suffisamment éclairés, que voyons-nous ? » Héritier de la tradition humaniste, je mène un combat contre le cartésianisme. Il n’est pas question de sortir de la raison, mais il faut revenir à la « common decency » défendue par George Orwell, au bon sens.

Qu’avons-nous gagné dans un monde où la chirurgie réalise des miracles mais où les soins régressent parce que les médecins n’ont plus de temps à accorder aux patients ? N’est-il pas vain de départager des skieurs au millième de seconde ? On change de référentiel de temps pour créer un progrès artificiel.

Comment résister à la rationalité tyrannique ?

Il faut miser sur l’inattendu. Il faut croire aux miracles. Il me semble vain de s’opposer de front. S’adapter est encore pire. Mais on peut toujours faire semblant et lutter de façon sournoise. Les Vietnamiens résument cette stratégie d’un proverbe : « Il n’est pas déshonorant d’éviter la charge d’un éléphant. »

Le Décaméron de Boccace met en scène de jeunes aristocrates qui se réfugient à la campagne pour cultiver la poésie, la musique, l’amitié pendant le temps qu’il leur reste au moment où la grande peste plonge Florence dans le chaos.

Lire aussi : Louis Espinassous : « Etre dans l’action permet de cultiver les pensées vagabondes »

Actuellement, on a affaire à une peste consumériste, il faut donc créer de semblables poches de résistance en espérant qu’elles essaimeront. Nous pouvons aussi nous inspirer de Robinson Crusoé, qui reconstruit son monde à partir des débris de la civilisation. Au cours de la troisième année de son séjour, il commence à siffloter. Ce sifflotement fait de lui le plus superbe des minimalistes. Chacun de nous doit créer son petit îlot pour survivre et nous réapproprier le vrai temps libre. Il faut robinsonner.

« Petit Traité de désinvolture », de Denis Grozdanovitch. (Editions José Corti, 2002). 
« L’Art difficile de ne presque rien faire », de Denis Grozdanovitch. (Editions Denoël, 2009). 
« Le Génie de la bêtise », de Denis Grozdanovitch. (Editions Grasset & Fasquelle, 320 pages, 14,99 euros).

 

 

Damien Dubuc


En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/tant-de-temps/article/2017/04/21/denis-grozdanovitch-la-frenesie-est-devenue-une-ideologie_5114636_4598196.html#dFghLo6JExHhapP9.99

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