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Al-Souri, le théoricien du troisième djihad

21 AVRIL 2017 PAR JEAN-PIERRE PERRIN

On ne sait rien de lui depuis 2011. Mais ce vétéran du djihad, ancien proche de ben Laden, est aussi l'auteur d'un Appel à la résistance islamique mondiale qui inspire les auteurs des récents attentats en France et à l'étranger. Avec un principe : à la globalisation du monde doit répondre la mondialisation du djihad.

 

On ne sait plus rien de lui depuis 2011, ni même s’il est vivant ou mort, ni a fortiori où il se trouve. Mais les théories professées par l’Hispano-Syrien Abou Moussab al-Souri continuent de bouleverser le djihadisme international et d’inspirer les auteurs des récents attentats, ceux de Paris et de Nice, comme ceux de Londres, Stockholm, Berlin et même celui de Saint-Étienne-du-Rouvray. En France, ce sont désormais les attaques visant les forces de sécurité qui sont privilégiées : la fusillade des Champs-Élysées jeudi soir et, auparavant, l’assassinat d’un couple de policiers à Magnanville, le 13 juin 2016 ; puis les tentatives visant un autre policier à Boussy-Saint-Antoine, le 8 septembre, contre des patrouilles de l’opération Sentinelle ; au Carrousel du Louvre, le 3 février 2017 ; à Orly, le 18 mars.

En multipliant les patrouilles, les forces de sécurité se retrouvent ainsi particulièrement exposées. Est-ce à dire que les cellules de l’État islamique en France ne sont plus en capacité de mener à bien des attentats de masse comme celui perpétré à Nice, le 14 juillet 2016, avec la technique dite du camion-bélier ? Il est sans doute trop tôt pour l’affirmer. Mais la capacité à changer de cible et à s’adapter aux circonstances, même les plus défavorables, correspond bien à ce qu’enseigne al-Souri dans son volumineux manifeste, Appel à la résistance islamique mondiale, qui compte 600 pages et fut publié sur Internet en décembre 2004.

Abou Moussab al-Souri, de son vrai nom Moustapha Sett Mariam Nassar, est né à Alep en 1958. Il a environ 24 ans quand il participe à l’insurrection de Hama, en février 1982. L’événement, parmi d’autres, est fondateur du djihadisme global. Ce 2 février, l’Avant-garde combattante des Frères musulmans – les forces paramilitaires des Frères musulmans – prend le contrôle de la grande ville de Hama (400 000 habitants). Les djihadistes ne sont pourtant pas nombreux. Peut-être 250 ou 300. Mais ils sont déterminés et sans doute espèrent-ils naïvement que la Syrie entière va se soulever.

L’appel au djihad est lancé depuis les minarets des mosquées. Des membres du Baath, parfois leurs femmes et leurs enfants, des fonctionnaires sont assassinés froidement. Les affrontements et la répression qui s’ensuivront dureront plus d’un mois. Ce ne sont pas les islamistes qui en pâtiront – beaucoup ont pu s’enfuir. Mais la population est tenue pour responsable de l’insurrection. Après celle-ci et la reprise de la ville, vient l’heure de son châtiment qui doit servir d’exemple à toute la Syrie. Le bilan est terrifiant : entre 20 000 et 25 000 morts.

Al-Souri est parvenu à s’enfuir. Mais il a compris que les insurrections islamistes n’ont pas d’avenir dans les pays musulmans, tant les régimes sont prêts à tout pour conserver le pouvoir. Il gagne bientôt l’Europe, la France d’abord, puis l'Espagne où il se marie – preuve d’un certain pragmatisme – avec une Espagnole athée, ce qui lui permet d’avoir un passeport indispensable pour ses futurs voyages. Viendra le temps du djihad en Afghanistan contre l’armée soviétique, à un moment où celle-ci est déjà sur le départ.

 

Ben Laden et al-Souri : ce dernier va rompre avec le chef d'Al-Qaïda.Ben Laden et al-Souri : ce dernier va rompre avec le chef d'Al-Qaïda.

 

Quand Oussama ben Laden s’installe en Afghanistan, à partir de 1995, sous le régime des talibans, al-Souri part à sa rencontre l’année suivante. Lui qui a survécu à Hama fait déjà figure de vétéran du djihad et a acquis une certaine autorité. Cela lui permettra d’organiser, en 1997, la première interview du fondateur d’Al-Qaïda sur CNN. Le journaliste américain Peter Bergen l’a rencontré à cette occasion : « Il apparaissait comme un vrai intellectuel, très au courant de l'Histoire, et il avait des objectifs des plus sérieux. Pour sûr, il m'a davantage impressionné que ben Laden. » C’est en Afghanistan qu’il commence à théoriser les stratégies du djihad, notamment après avoir été proche du Palestinien Abdallah Azzam, le premier idéologue d’Al-Qaïda, assassiné en 1989 à Peshawar au Pakistan.

De retour en Espagne, en 1992, al-Souri soutient le Groupe islamique armé algérien, le terriblement célèbre GIA. Après le 11-Septembre, la chute des talibans et la fuite des responsables d’Al-Qaïda vont l’amener à professer une autre façon de conduire le djihad et à oser critiquer ben Laden. Principal reproche : les attentats contre le World Trade Center ont eu pour conséquence la perte de l’Afghanistan, jusqu’alors base arrière des djihadistes du monde entier. « Notre frère a été contaminé par la maladie des écrans, des flashs, des fans et des applaudissements », écrira-t-il…

D’où une autre approche : à la globalisation du monde doit répondre la mondialisation du djihad. Donc, pas question d’établir un territoire – en cela il diffère radicalement de Daech et de sa volonté de voir la restauration du califat. À la place, il propose une autre stratégie, diamétralement inverse, qui consiste à créer « des groupes dans la cité », soit de petites cellules dispersées, en particulier en Europe, considérée comme « un ventre mou » du fait de l’existence de fortes communautés musulmanes. « L'ennemi est fort et puissant, nous sommes faibles et pauvres. La guerre sera longue. Notre seule voie est celle d'un djihad révolutionnaire au nom d'Allah », écrit-il.

Les attaques seront donc décentralisées, sans liens avec un commandement central. C’est la théorie du « nizam la tanzim », un système et non une organisation. But final de la stratégie : déclencher des guerres civiles en multipliant les attentats dans tous les lieux afin de créer des divisions irrémédiables entre la majorité de la population et les minorités musulmanes. Sont particulièrement visés : les juifs, les apostats de l’islam, les événements sportifs et les élections.

 

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Détail significatif : dans l’un de ses textes (Quatorze Leçons amères sur le djihad), al-Souri préconise de s’appuyer sur des combattants d’élite plutôt que sur les masses musulmanes. C’est la théorie dite du « djihad des pauvres » ou du troisième djihad, après celui contre l’armée soviétique en Afghanistan et celui contre l’armée américaine en Irak. Le premier fut victorieux, le deuxième s'est soldé par un échec avec la permanence d’un gouvernement chiite à Bagdad.

Après la chute des talibans, al-Souri se cache au Pakistan où il finit d’écrire son livre. Capturé par les services secrets pakistanais, près de Quetta – le QG des talibans afghans au Pakistan – en 2005, il est livré aux Américains. Ceux-ci le remettent finalement en 2011 aux Syriens, qui le réclament tant et plus. Il a été relâché par Bachar al-Assad dans le cadre de sa stratégie de transformer l’insurrection populaire en une guerre djihadiste. Depuis, on a perdu sa trace. Il est probable qu’il ait cherché à rejoindre le Front Al-Nosra, dont il est plus proche que de l’État islamique, même si ce sont ses théories qui inspirent l’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi.

Tag(s) : #Politique internationale

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