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FRANCE

 

ENTRETIEN

 

7 MARS 2017 PAR FAÏZA ZEROUALA

Le sociologue Marwan Mohammed a longuement étudié la jeunesse des quartiers populaires. Il décrypte pour Mediapart les enjeux soulevés par l’affaire Théo, du nom de ce jeune homme d’Aulnay-sous-Bois grièvement blessé lors d’une tentative d’interpellation début février. Une histoire qui survient dans un contexte où les violences policières de tous ordres sont dénoncées avec de plus en plus de vigueur.

 

Le contexte général, c’est aussi que tout cela se produit sous un gouvernement élu par la gauche. Est-ce que cela dit quelque chose sur son action au cours de ces cinq dernières années ?

Malgré les alertes répétées du Défenseur des droits, malgré la condamnation de l’État pour faute lourde en juin 2015 par la cour d’appel de Paris, malgré des saisines visant des policiers en augmentation constante, c’est un gouvernement qui va quitter le pouvoir après un quinquennat qui n’a permis d’avancer sur rien de concret sur les questions de contrôles d’identité discriminatoires et de brutalités policières. Il y avait eu une attente forte. 

Avec une mesure comme le récépissé contre le contrôle au faciès, le candidat Hollande avait envoyé le message suivant : je suis conscient qu’il y a un problème et je vais le traiter. Cinq ans après, cette question a été niée, la promesse enterrée et, à l’inverse, ce gouvernement-là crée les conditions juridiques d’un durcissement et d’une dégradation supplémentaires. Pourtant cette promesse n’allait pas révolutionner le fonctionnement de l'institution policière, mais c’était un premier pas.

Les contrôles d’identité sont au cœur de ces différentes affaires alors que, souvent, ils n’aboutissent sur rien. Est-ce que cela contribue à crisper inutilement les habitants des quartiers populaires qui ont le sentiment d’un acharnement ciblé ?

Imaginez que vous êtes deux adolescents, vous revenez du foot et vous vous retrouvez dans un transformateur électrique. Vous vous appelez Théo, vous sortez de chez vous et vous vous retrouvez avec une matraque dans le postérieur. Dans les deux cas, il n’y a aucune course-poursuite liée à des actes délictuels. Quand bien même il y en aurait. On est dans une situation où il est normal pour des adolescents de courir alors qu’ils n’ont rien fait. Il est normal pour des citoyens jeunes, et moins jeunes par ailleurs, d’avoir peur d’une interaction avec des policiers.

Les contrôles d’identité sont discriminatoires. Dans un rapport récent, le Défenseur des droits, qu'on ne peut pas taxer de militantisme, nous a expliqué que 80 % des personnes correspondant au profil de “jeune homme perçu comme noir ou arabe” déclarent avoir été contrôlées dans les cinq dernières années (contre 16 % pour le reste des enquêtés). Autrement dit, selon ce rapport, un Arabe ou un Noir a vingt fois plus de risques d’être contrôlé sur la base de son apparence. Très souvent localement, contrôlés et policiers se connaissent par leurs prénoms, ce qui n’empêche pas que les premiers soient invités à présenter leurs documents d’identité.

 

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L’affaire Théo ravive un autre débat éternel, celui sur les rapports conflictuels entre les jeunes de quartiers populaires et la police. Sociologues, politiques de tous bords et journalistes ont abondamment disserté sur la question mais comment peut-on sortir de ce bras de fer permanent ?

La solution est évidemment politique. Il faut modifier la doctrine d’action des forces de l’ordre, leur organisation et leur structuration, repenser les politiques assignées à ce corps de la fonction publique, revoir sa formation, son recrutement social, son mode d’affectation et de mobilité et même de reconnaissance. Tous mes collègues sociologues spécialistes de la police ont bien déconstruit ces différents enjeux. On connaît donc l’enjeu et il y a des solutions. Il est intéressant de relever que les pays voisins de la France comme la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne ou la Grande-Bretagne n’ont pas le même niveau de tensions et de violences entre la police et la population ; mais aussi que la France est l’un des pays d’Europe où la défiance de la population est la plus forte.

De nombreux rapports encouragent par ailleurs à ce que la police soit au service de la population plutôt qu’au service exclusif de l’État et du maintien de l’ordre social. 

D’autres préconisations insistent pour que la police ressemble davantage à la population qu’elle fréquente au quotidien, qu’elle soit mieux formée et sensibilisée aux questions de racisme et de discrimination, au mépris de classe en général. Même d’un point de vue opérationnel, certains soulignent qu’une police est plus efficace lorsqu’elle a la confiance de la population. Enfin, l’existence d’un cadre et d’une institution de contrôle stricts et indépendants a plus de chance de produire un véritable effet régulateur. 

La défiance entre jeunes et police ne date pas d’aujourd’hui. Déjà dans les années 1980, la marche pour l’égalité et contre le racisme trouvait entre autres sa source dans la dénonciation des violences policières.

Dans les années 1980, on est deux décennies après les accords d’Évian. Les forces de police ont recyclé d’anciens militaires ou autres d’Algérie. Il y avait un passif qui se greffait à la gestion de maintien de l’ordre. L’organisation et l’orientation assignées aux forces de l’ordre s’accompagnent d’un ciblage des quartiers et des populations à contrôler car elles sont construites et considérées comme des populations dangereuses ou comme des territoires criminogènes.

Le policier qui va être affecté dans un quartier populaire va voir une cartographie raciale et sociale, des normes, des préjugés et croyances s’imposer à lui. Même s’il part avec une bonne volonté. Dans la police, les voix dissonantes sont inaudibles. Il y a une impossibilité de dire qu’on n’est pas d’accord avec les syndicats de police majoritaires, ça se paye cher.

Il y a aussi eu ce syndicaliste d’Unité-SGP Police, Luc Poignant, qui a lâché sur un plateau télévisé que le terme de « bamboula » était « à peu près convenable »… 

Il a tout de suite été désavoué par son syndicat et le ministre de l’intérieur. Difficile de savoir jusqu’à quel point cette affirmation, émise sans pression sur un plateau de télévision du service publique, est tolérée ou partagée par ses pairs. Ce qui est sûr, c’est que si Luc Poignant occupe cette position, c’est qu’il incarne quelque chose, qu’il a été choisi par ses pairs. Ce n’est pas un policier pris au hasard dans la rue. Mais plus largement, ce qui interroge beaucoup d’observateurs, c’est la quasi-absence de voix dissonantes dans la maison police sur la question des brutalités policières, même les plus graves. C’est une institution qui donne l’image de faire corps même dans le pire. Si la difficulté réelle du métier de policier implique une solidarité très forte, l’absence ou l’extrême timidité de voix critiques face aux nombreuses dérives ainsi que la solidarité quasi mécanique vis-à-vis des policiers mis en cause contribuent à alimenter défiance et hostilité du côté de la population, sentiment d’impunité de l’autre. 

Les représentants du ministère ou des syndicats nous disent que la police est républicaine et hyper contrôlée. Au niveau local, les chercheurs, militants de terrain ou la population observent surtout que les mêmes agents, les mêmes équipes, les mêmes brigades s’autorisent des entorses quotidiennes au code de déontologie et à la loi sans qu’il n’y ait de réaction ferme et immédiate. S’il est vrai que tous les agents sur le terrain n’ont pas la même attitude, ceux qui transgressent leur fonction ne se cachent pas et ne semblent pas freinés, ni dans l’action par leur collègue, ni dans leur service, vu qu’ils recommencent rapidement. La gestion des foules renvoie à d’autres logiques encore.

À la longue, y a-t-il une acceptation de ces pratiques intolérables ?

Cela va même plus loin que cela, certains habitants des quartiers les ont normalisées et donc intériorisées. Les parents avertissent leurs enfants : « Si tu vois les policiers, tu ne dis rien. S’ils t’insultent, tu ne réponds pas. » Dans le documentaire que j’ai coécrit en 2010, La Tentation de l’émeute (réalisé par Benoît Grimont) un jeune homme, noir, estime plus judicieux de ne plus répondre aux insultes racistes, après plusieurs expériences où il s’est retrouvé en garde à vue et poursuivi pour outrage et rébellion. Attention, ce n’est pas un ange. Il a déjà séjourné en prison mais lui-même distingue les moments où il joue et perd et ceux où il est la cible méprisée des forces de l’ordre. Le discours contre les violences policières de la population n’est pas un discours anarchiste opposé à toute autorité policière. Il y a une demande de sécurité, comme partout ailleurs, mais elle ne doit pas se faire au prix du mépris, de l’indignité, de la violence de l’État. 

Un usage politique et médiatique du casier judiciaire

Il y a aussi cette idée selon laquelle il y aurait des zones de non-droit où les policiers ne pourraient pas intervenir ?

Il y a des endroits en France, pas seulement dans les quartiers populaires, où des individus s’adonnent à une délinquance régulière et qui, pour le coup, compliquent au maximum le travail de la police. Qu’il s’agisse d’escroquerie financière, de détournement de fonds publics ou de vente de shit au détail, tout est fait pour éloigner les agences pénales. Les moyens utilisés diffèrent mais la finalité est la même. Dans les quartiers populaires comme dans d’autres lieux moins exposés, des réseaux ou des bandes exercent un pouvoir local, dans la rue, en lien avec leur activité économique illégale. Ils ne contrôlent pas l’ensemble de la population et les forces de l’ordre y interviennent.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que les contentieux avec les forces de l’ordre s’empilent et se transmettent d’une génération à l’autre et localement, les policiers ont peu d’alliés, c’est évident. Quand les policiers interviennent, ils ont le sentiment que tout le monde leur en veut et beaucoup d’habitants voient davantage des « skinheads en uniforme » qu’une police « républicaine ». Difficile de casser cette spirale. Il y aura toujours une opposition structurelle entre policiers et délinquants.

Mais les brutalités policières ne se limitent pas à la clientèle pénale, et d’ailleurs, même si c’était le cas, qu’est-ce que ça change du point de vue du code de déontologie et du devoir d’exemplarité ? La recherche systématique du passé « douteux » des victimes vise à disqualifier ces derniers et à criminaliser les luttes de ceux qui les soutiennent. L’enjeu politique est le suivant : comment déplacer le regard de celui qui a commis l’acte à celui qui l’a subi. Il y a une telle méfiance à l’égard des personnes racisées des quartiers populaires qu’il n’est pas difficile de remporter une bataille symbolique, médiatique et politique. Mais la réalité, c’est que les mobilisations locales réunissent enfants, parents, jeunes et moins jeunes. Il y a consensus sur le fait que les manières de la police posent problème. 

Quelles sont les différences entre l’affaire Théo et l’affaire Adama Traoré ?

La principale différence notable est l’usage politique et médiatique qui est fait du casier judiciaire. Théo est décrit comme un garçon sans histoires alors que ce n’est pas la question au fond [lire ce billet sur le sujet]. Il y a un consensus assez large selon lequel un acte grave le devient moins dès lors que la victime a un casier judiciaire et n’incarnerait pas une espèce de respectabilité locale. Avoir quelques lignes dans son casier judiciaire, c’est subir un jugement social, politique et médiatique. Pour leur défense, les policiers s’engouffrent dans cette brèche en disant : « Vous n’avez pas affaire à un ange, il nous a rendu la vie difficile, voilà pourquoi on a usé de la force. » 

Dans plusieurs quartiers, il y a eu des incidents lors des manifestations de soutien à Théo. Les lycéens également ont protesté, par solidarité. Peut-on imaginer des révoltes à l’image de celles qui se sont produites à l’automne 2005 ?

Nous sommes dans une autre séquence. En 2005, il y a eu, en amont de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, un enchaînement de déclarations stigmatisantes et blessantes visant les habitants des cités, notamment de Nicolas Sarkozy. Juste après les faits, ça a été l’alignement catastrophique de l’exécutif et du parquet sur la version policière. Les révoltes violentes étaient d’abord restées circonscrites à un niveau local. Elles se sont ensuite généralisées lorsque la mosquée Bilal de Clichy-sous-Bois a été gazée. Au-delà du fait qu’il s’agit d’un lieu de culte, il y avait des familles, des femmes, des enfants, des personnes âgées qui suffoquaient à cause des gaz lacrymogènes. Ça a beaucoup choqué. 

Après ce qu’a subi Théo, des jeunes de plusieurs quartiers, dans plusieurs villes et durant plusieurs jours, se sont opposés aux forces de l’ordre. En parallèle, la communication publique a été différente de celle observable en 2005 où il était question de soupçon de cambriolage visant les deux adolescents qui ont perdu la vie. Après Aulnay-sous-Bois, qu’il s’agisse du maire de la ville, policier et ancien syndicaliste hyper médiatisé, du ministre de l’intérieur, la visite du chef de l’État, l’ouverture immédiate d’une enquête et le fait que la qualification de viol soit retenue, tout cela a contribué à la reconnaissance de la gravité des faits.

Mais surtout, la mobilisation importante d’organisations et d’artistes héritiers des quartiers populaires et des luttes de l’immigration, et plus largement, celle de la société civile majoritaire ont contribué à politiser et conflictualiser la situation. Il n’en demeure pas moins que si un événement dramatique s’était déroulé quelques jours après le viol de Théo, alors que des affrontements se déroulaient déjà dans plusieurs villes, cela aurait pu s’étendre.

Quelles sont les caractéristiques propres à cette mobilisation ? 

L’accumulation des drames, des victimes, des familles endeuillées mais également des luttes a contribué au fil des années à la constitution d’un capital militant, d’un savoir-faire et de réseaux de mobilisation. Qu’il s’agisse de la gestion de la crise, de la communication et des mobilisations collectives, les capacités militantes sont considérables, comme on a pu le constater après la mort d’Adama Traoré. Les violences policières constituent un enjeu important aujourd’hui dans les quartiers populaires. Et au-delà de la gravité des faits, c’est l’un des principaux leviers de politisation de ses habitants, notamment les plus jeunes. À côté des enjeux classiques d’égalité, la question de la dignité est devenue fondamentale.

Par conséquent, chaque drame revêt une importance politique qui dépasse le traitement des groupes dominés les plus stigmatisés. Il en va également de la mobilisation de groupes sociaux éloignés d’un jeu politique largement disqualifié. Des enjeux qui expliquent en partie pourquoi les appareils traditionnels souhaitent prendre en main par avocats interposés la défense et la communication des familles de victimes, pourquoi également, au sein du cercle des luttes qui se veulent autonomes, il existe des désaccords et des clivages vifs sur le leadership, la stratégie et les alliances à adopter.  

Souvent, dans ces affaires, se pose la question pour les familles de victimes de violences policières de la racialisation des faits. Comment appréhender la question raciale, encore si sensible ?

Deux lectures s’affrontent. Il y a ceux qui disent que la police est républicaine, autrement dit invisible à la couleur, l’origine sociale ou ethno-raciale ou à la religion et qu’elle est trahie par des brebis galeuses. C’est la thèse du fait divers. Dans l’autre, c’est l’institution dans son ensemble qui est dysfonctionnelle car discriminatoire, dans son ciblage et son traitement des individus, des groupes et des territoires. Pour les personnes racisées, avant tout noires et arabes, il est évident que la question raciale doit être prise en compte pour comprendre le fonctionnement de l’ensemble de la chaîne policière et pénale. La plupart de ceux qui meurent ou se plaignent de violences policières sont non blancs, même s’ils n’ont pas le monopole de cette violence provenant de la force publique. Vouloir invisibiliser ou nier ces dimensions, c’est refuser de voir une réalité sociologique solidement documentée par des recherches. 

Depuis le début du mois de février, l'interpellation de Théodore L., dit Théo, à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis) suscite un vif émoi. Le 2 février dernier, le jeune homme de 22 ans a été grièvement blessé par quatre policiers lors d'une tentative d'interpellation. Les quatre membres de la brigade spécialisée de terrain (BST) ayant procédé à son interpellation ont été mis en examen pour violences volontaires entraînant une incapacité totale de travail supérieure à huit jours, avec la circonstance aggravante qu’ils sont dépositaires de l’autorité publique, ont agi avec arme et en réunion. L’un d’eux est également mis en examen pour viol. Il est l’auteur des coups de matraque télescopique à l’origine de la grave blessure à l’anus dont souffre Théo.

Des rassemblements de soutien et des blocus de lycées pour protester contre les violences policières ont été organisés. Une affaire qui éclate sept mois après la mort d'Adama Traoré entre les mains des gendarmes. Un décès dont les circonstances restent encore empreintes de zones d'ombre. Le 19 mars prochain doit se tenir une marche contre les violences policières initiée par plusieurs familles de victimes (lire ici le billet du collectif).

Marwan Mohammed, sociologue au CNRS, a étudié la jeunesse dans les quartiers populaires et les formes non conventionnelles de politisation. Il analyse la mobilisation à l'œuvre autour de Théo et plus largement, les éternels rapports conflictuels entre la police et les habitants des zones sensibles. 

 

Marwan Mohammed. © Jérôme CunhaMarwan Mohammed. © Jérôme Cunha

En quoi l’affaire dite Théo est-elle spécifique ? Le point de départ – une tentative d’interpellation qui a dégénéré en présumé viol pour l’un des quatre policiers incriminés – est similaire à d’autres histoires, non ?

Marwan Mohammed : C’est une affaire spécifique mais pas inédite. Ce n’est pas la première fois que des jeunes de quartiers populaires accusent des policiers de s’être livrés sur eux à des agressions sexuelles. Récemment, une “une” de Libération datant de 1976 a été exhumée sur Twitter [lire ici cette histoire].

Elle racontait comment des policiers de Marseille avaient obtenu des « aveux » en introduisant une matraque dans l’anus du suspect. En revanche, ce qui est spécifique ici, c’est le contexte : nous sommes dans une période préélectorale, sept mois après la mort d’Adama Traoré entre les mains des gendarmes. Il y a une actualité judiciaire autour de procès en appel ou en cassation sur le sujet [le tribunal correctionnel de Bobigny a demandé, lundi 20 février, qu’un policier municipal, jusque-là poursuivi pour des violences commises en marge d’une interpellation à Drancy en 2015, soit jugé devant les assises pour viol – ndlr]. L’affaire Ali Ziri [lire ici] a définitivement été close en février. 

Le procès en appel du policier accusé d’avoir tué Amine Bentounsi en 2012 a débuté le 6 mars [lire l’article ici]. Les brutalités policières ont aussi été dénoncées par les opposants à la loi sur le travail. Cela ne concerne plus seulement les jeunes racisés des quartiers populaires mais cela touche aussi des militants de classe moyenne, classés à gauche, comme l’enseignant Guillaume Vadot par exemple. Il y a eu Rémi Fraisse à Sivens en 2014.

Dans le cas de Théo, c’est aussi le sujet qui est sensible et grave. On parle ici d’une pénétration anale qualifiable de viol. Cela a été aussi fortement médiatisé. Il pouvait ne pas y avoir les vidéos qui ont montré en partie l’agression ni de relais médiatique. Cela aurait pu ne pas prendre, mais là, c’est devenu une affaire politique et médiatique plus largement.

Est-ce que la dimension du viol revêt une symbolique importante dans cette affaire et contribue à lui donner cette résonance aussi forte ?

Les normes de virilité restent un capital social dans notre société et de manière plus marquée dans les quartiers populaires, mais également dans des grands corps comme la police ou l’armée par exemple. Même s’il existe différentes manières de construire sa masculinité, ce capital de virilité permet de s’affirmer, de se valoriser, de se défendre aussi. Or, qu’il vise un homme ou une femme, le viol est une atteinte à la dignité, aux équilibres intimes, symboliques, psychiques d’un individu. C’est un geste qui vise à détruire et qui n’est pas sans rappeler les pires méthodes d’occupation coloniale. Plus largement, au-delà du corps meurtri de Théo, la matraque télescopique a violenté une conscience et un honneur collectifs, la dignité commune de ceux qui s’identifient à Théo, vivent avec lui et ceux qui, de plus en plus nombreux, sont sensibles au problème politique des violences policières. 

Encore une fois, est-ce que l’affaire Théo dit quelque chose sur la manière dont la société voit ses quartiers populaires ?

Cela fait bien longtemps que ces événements tragiques ne donnent plus lieu à débat sur la question sociale, que les effets de la ségrégation économique, territoriale et raciale dans des lieux où les taux de chômage sont nettement supérieurs à la moyenne nationale. Ce qu’on appelle rapidement la « question des banlieues » n’en est plus une, aucune solution de fond n’a été envisagée ou défendue lors de ce quinquennat. À mesure que la connaissance s’approfondit sur ces réalités, au point de paraître souvent répétitive, l’ambition d’un changement en profondeur s’éloigne, ne laissant place qu’à une politique de gestion des risques, d’une politique sociale marquée par la stagnation, l’absence de renouvellement, voire de réduction des moyens.

Ce qui est arrivé à Théo a donné l’impression d’ouvrir un débat sur le maintien de l’ordre dans les zones où vivent les groupes dominés, stigmatisés. Mais en réalité, pendant son hospitalisation et au moment où des militants et des citoyens organisaient la protestation, l'Assemblée nationale votait le projet de loi assouplissant les règles de légitime défense. L’exécutif national, qu’il soit de droite ou de gauche, est nettement plus sensible aux demandes des syndicats de police majoritaires qu’aux demandes provenant de la société civile d’un contrôle accru et d’une réforme radicale du fonctionnement de l’institution policière, particulièrement les agents affectés au maintien de l’ordre public. 

Les policiers racontent souvent subir une défiance, est-ce le cas ?

Pour envisager la situation dans son ensemble, il faut également prendre en compte l’expérience et les représentations des policiers qui interviennent. Un jeune policier, récemment recruté, a de grandes chances d’atterrir dans un secteur où vivent des gens qu’il connaît rarement, qu’il fantasme voire qu’il méprise. Il se rend rapidement compte qu’il y a une dissonance, parfois très nette, entre le profil de ses collègues et celui de la population. Il hérite également de cette défiance, doit faire face à une double conflictualité : celle, logique, de sa « clientèle » qui transgresse et celle, plus largement populaire, d’une population méfiante voir franchement hostile en raison des comportements fréquents et anciens de certains de ses collègues. Tout dans le fonctionnement centralisé de l’institution, de la formation à la culture professionnelle, donne la priorité à l’intervention, à la gestion dominatrice et souvent humiliante des interactions, à la mise à distance des citoyens. 

Car à la déshumanisation des victimes de violences policières, souvent des hommes non blancs, répondra une déshumanisation des porteurs d’uniforme. Les sociologues américains David Matza et Greshem Sykes ont bien montré que toute violence n’est possible que lorsque la cible est préalablement déshumanisée par l’auteur, que les affects sont neutralisés, que l’acte est justifié pour soi-même ou par d’autres, les collègues, les potes, etc. S’en prendre de la sorte à Théo ou bien au policier gravement brûlé à Viry-Châtillon n’est possible que lorsque toutes ces conditions sont réunies. Sauf que les policiers ont bien entendu une responsabilité particulière : ils représentent l’État, ils incarnent l’autorité publique, ils font respecter la loi. La symétrie est également trompeuse au niveau des conséquences : pour les mêmes actes, le coût pénal sera extrêmement différent étant donné que ceux qui s’en prennent aux représentants de la force publique le paient très cher. Malgré cela, ceux qui s’attendent à ce que les cibles habituelles des brutalités policières les subissent en silence se trompent. 

Tag(s) : #Vie Sociale, #Droits humains

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