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L'Expression: On dit que Ben M'hidi était un homme cultivé et instruit. Il a fait des études, du théâtre, avant de se nourrir des idées nationalistes puis révolutionnaires. En tant que chercheur et universitaire qu'en pensez-vous?

Lakhdar Maougal: Mohamed Larbi Ben M'hidi a grandi dans la région de Téleghma, à mi-chemin entre Constantine et Sétif, qui seront le théâtre de contestations permanentes entre la fin de la Seconde Guerre mondiale fêtée par un massacre génocidaire colonial en mai 1945 et le soulèvement du Nord Constantinois en août 1955. Sa région natale s'est longtemps caractérisée par de successives et turbulentes séditions malgré la répression soutenue et appliquée avec surenchère et excès de zèle par les caïds et les bachaghas locaux face à une population des plus séditieuses qui avait à plusieurs reprises provoqué des soulèvements (1923 à Touzelin et 1924 à Aïn Touta). Mohamed-Larbi Ben M'hidi est né à un jour près du soulèvement des tribus chaouïas coalisées (Ouled Khiat, Ouled Khiar et Ouled Khenfar) qui opposeront une ultime et farouche résistance à la colonne française dépêchée sur les lieux de l'insurrection dite de «Boumaqrodha» (1923).

Il grandira dans une atmosphère de lutte entretenue par les «Mnafghis» («bandits d'honneur») aurésiens conduits par des révolutionnaires à l'instar de Lakhdar Belboti de Mghaïer et les frères Benzelmat leaders de la révolte contre la conscription obligatoire de 1914-1918 que chanteront longtemps toutes les paysannes des Aurès. Autre particularité de la région, essentiellement agricole, c'est le développement des infrastructures et surtout celles qui permettent la circulation des personnes et des marchandises avec des noeuds ferroviaires importants comme celui d'El Ghour'zi reliant l'Est au Nord- Est et le Sud.

La région de naissance de Larbi Ben M'hidi est un carrefour économique important pour desservir la capitale du second département de la colonie, celui de Constantine. La culture est avec l'économie un second atout dans cette région qui voit émerger lentement, mais sûrement, une petite couche aisée de la petite bourgeoisie semi-rurale indigène. Trois courants idéologiques commencent à poindre et à organiser une résistance au système colonial capitaliste et génocidaire. Le premier est doté d'un référent progressiste, éclairé et volontariste. Il apparaîtra grâce à la présence de l'illustre Emir Khaled assigné à résidence à Aïn Beida qui initiera un mouvement d'émancipation dans la communauté musulmane principalement et encouragera les parents à envoyer leurs enfants dans les écoles indigènes, voire communales.

Dans le même temps que Khaled active pour le progrès - lettres aux présidents Woodrow Wilson sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes et Edouard Herriot sur les droits des Algériens à la sécurité et à la dignité- les cheminots de plus en plus nombreux grâce au développement du chemin de fer dans la région lancent un puissant syndicat corporatiste Cgtu qui, ouvert aux indigènes, les intègre dans les actions revendicatives diverses de plus en plus radicales et ouvertes. Les écoles et les divers services publics commencent à être installés. Bientôt, la scolarisation se répand et s'amplifie dès lors que l'Association des oulémas, à partir de Constantine, propage ses médersate suivies, voire accompagnées ou doublées par des initiatives plus sourdes d'un bruissement national patriotique de l'Etoile nord africaine dont le premier bureau sera installé à Aïn Beida par Cheikh Belgacem Zinai. C'est dans ce climat d'émulation et d'intéressement à la culture d'émancipation et de progrès que débutera la formation de Mohamed Larbi Ben M'hidi.

Il est peut-être possible de conjecturer que sa première formation basique aura été francophone car l'Association des oulémas n'aura commencé à répandre son système de médersate qu'à partir des années 1930 après sa fondation. Ben M'hidi avait alors près de huit à neuf ans et avait peut-être été déjà scolarisé. Il savait sans doute déchiffrer un journal qui ne pouvait être à lépoque que francophone comme toute publication autorisée et légale. C'est probablement par l'activité culturelle que l'association des oulémas aura sans doute récupéré ce militant en herbe dans la section des «kachafa» vers les années 1930 avant qu'il ne parte poursuivre ses études secondaires à Biskra pour ensuite se retrouver en activité professionnelle dont on ne sait pas beaucoup de choses.

Toujours est-il qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale on ne sait pas s'il avait été ou non incorporé ou s'il avait comme ses prédécesseurs insoumis refusé l'impôt du sang. Mais le fait de se retrouver à Biskra est déterminant pour ce jeune éveillé et révolté contre le système colonial. Biskra est au bout de la ligne économique qui évacuait à l'époque la récolte des dattes de toute la région. Les transports jouaient là aussi un rôle déterminant dans la conscientisation syndicale et politique. La ville n'est pas ce cliché qu'on lui colle encore de café maure pour touristes tuberculeux. Dans son ouvrage sur l'Etoile nord africaine, Guenanèche parle de militants de l'Etoile originaires de Biskra et membres du bureau politique de l'organisation. A cela s'ajoute la proximité du Souf comme terreau oulémiste et islahiste. Le bain politico-idéologique a dû jouer un grand rôle dans la conscientisation du militant Larbi Ben M'hidi et le bain cultuel lui aura ouvert la voie de la curiosité à la littérature révolutionnaire dont on retrouvera plus tard des traces dans un rapport qu'il fait en 1956 citant Lénine et Mao Tsé Toung (voir louvrage: Le FLN documents et histoire 1954-1962 de Mohamed Harbi et Gilbert Meynier,Fayard, Paris, 2004)

Certains témoignages assurent que Ben M'hidi fut d'un grand apport pour la révolution surtout sur le plan politique au côté de Abane Ramdane au point qu'ils sont désignés du nom de lame double tranchante. Comment expliquez-vous cette complémentarité entre Abane et Ben M'hidi et à la base de quoi s'est construite cette dernière?
Deux parcours différents qui finissent par se rejoindre. Le premier, Abane, a grandi dans un milieu semi-urbain et le second Ben M'hidi, dans un milieu rural. Deux caractères entiers et complémentaires. Mais ils sont politiquement proches ayant été tous les deux militants du Mtld. C'est ce qui explique leur entente et leur accord sur beaucoup de points. Mais circonscrits dans un cercle politique militant clandestin qui commence à Alger-ville et se termine dans les montagnes de Kabylie, ces deux dirigeants révolutionnaires ayant tous deux appartenus à l'OS à la fin des années 1940 jusqu'à sa disparition, ont cheminé chacun au gré des conjonctures soit dans le milieu carcéral colonial (Abane), soit dans le milieu clandestin rurbain (Ben M'hidi). Ben M'hidi semble avoir perçu prématurément les inimitiés qui opposeront de plus en plus clairement, puis de plus en plus violemment, les leaders nationalistes originaires de Kabylie qui se disputaient le leadership. Il ne souhaitait certainement pas y être mêlé d'autant qu'au moment où l'arrestation de Benboulaïd avait provoqué des remous dans les Aurès, Ben M'hidi avait tout lieu et légitimement à craindre de voir se produire ou se reproduire

Tag(s) : #Histoire

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