Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

"Le soir qui précéda le départ, aucun de ses enfants ne s'en doutait. Mais le hasard voulut que Fouroulou se réveillât pendant la nuit. Son père ne dormait pas. Il priait dans l'obscurité. Il priait à haute voix, demandant à la Providence d'avoir pitié de lui, de venir à son aide, d'écarter les obstacles de sa route, de ne pas l'abandonner. Puis, dans un élan désespéré, il l'implorait de veiller sur ses enfants. Dans le silence de la nuit, le ton était grave et profond. Chaque demande était suivie d'une confession
émouvante. Ramdane dépeignait son embarras, sa misère. Il sembla à Fouroulou qu'une présence surnaturelle planait au-dessus d'eux et entendait tout. Il était perplexe. Il lui suffisait d'étendre son bras pour toucher son père, car il dormait toujours à côté de lui. Pourtant, il retint sa respiration et ne bougea pas. Il se demandait ce qui arrivait. La douleur de son père lui serrait la gorge et des larmes se mirent à couler silencieusement sur ses joues. Tant que dura la prière, il ne put fermer l'œil. Il essaya de découvrir le nouveau tourment de la famille. Ne trouvant rien, il se dit que peut-être tous les pères prient ainsi en secret, lorsque leur famille a beaucoup d'ennuis – ce qui était le cas des Menrad, il le savait très bien. Alors, il joignit de tout son cœur sa prière à celle de son père et s'endormit sans savoir comment.
Le lendemain matin se levant le dernier, comme d'habitude, il trouva sa mère et ses sœurs tout en pleurs. Le père était parti à l'aube, et, pour ne pas accroître son chagrin, il avait préféré partir à l'insu de tous sans embrasser personne. Il venait de renvoyer à un ami sa gandoura et son burnous. Il partait dans la veste et le pantalon français que lui avait donnés un cousin et qu'on l'avait vu rapiécer avec application la semaine précédente. 
(...)
Vingt-deux jours après, la première lettre arriva. Elle avait été remise par l'amin. Personne n'osa l'ouvrir avant quatre heures, en l'absence de Fouroulou qui était en classe. Il prit le message des mains de Baya et embrassa l'enveloppe. Tous l'entouraient. Son petit frère Dadar le tirait par sa gandoura et lui disait : « Vite, montre-moi mon père. » Il hésitait. Il était au cours moyen, mais une lettre, c'est difficile, il faut expliquer. Pour plus de sûreté, il décida d'appeler un ancien qui avait quitté l'école avec le
certificat. Le savant ne se fit pas prier. Il vint, ouvrit la lettre d'une main sûre et se mit à traduire. Au fur et à mesure qu'il lisait et traduisait, Fouroulou se rendait compte qu'il pouvait en faire autant. Ses yeux brillaient de joie. Il n'y avait qu'une expression qui pouvait l'embarrasser : « il ne faut pas vous faire de "mauvais sang ".
Le père est « en bonne santé », il « espère » que ses enfants se trouveront « de même ». Il travaille, il ne tardera pas à envoyer un peu d'argent. Il demande à ses enfants d'être sages, d'obéir à leur
mère. Il ne faut pas mener la chèvre dans le champ d'oliviers où il y a de jeunes greffes ; il ne faut pas négliger de suspendre au bon moment des dokkars aux figuiers. La lettre était pleine de recommandations. Il donne ses ordres exactement comme s'il était là..."

Tag(s) : #Vie Culturelle, #Histoire

Partager cet article

Repost 0