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le 05.03.17 | 12h00 Réagissez

 
 

 

Je suis prête à tenter à nouveau l’expérience pour les législatives du 4 mai», avoue Amina. En 2012, cette enseignante d’anglais dans un CEM d’Alger s’était portée candidate aux législatives sur la liste d’un petit parti dont elle refuse de dévoiler le nom pour «n’avoir pas respecté ses engagements».

«Le parti n’avait aucune assise et aucun moyen. J’ai dû prendre en charge tout l’aspect financier de la campagne.» Résultat : Amina a dû emprunter de l’argent à des proches pour faire campagne, car tout était à sa charge. Que ce soit la confection des affiches ou la location d’un petit local à Alger-Centre, elle a assuré par elle-même les dépenses financières.

A l’époque, Amina avait justifié sa décision par le désir de s’impliquer dans le débat public. En tant qu’enseignante, elle voulait défendre à l’APN la refonte du système éducatif à laquelle elle tient tant. «Je me disais qu’il était temps de prendre ma part de responsabilité et de me lancer dans l’action politique.»

Et quand on lui fait remarquer qu’elle aurait pu adhérer à un parti politique pour faire bouger les lignes, sa réponse est sans ambages : «Les grands partis politiques ne servent à rien. Ils sont pires que tout et leur fonctionnement répond à des critères qui m’échappent totalement.»

Aujourd’hui, alors qu’elle vient juste de terminer de payer ses dettes, elle se dit prête à «tenter à nouveau l’aventure», mais en prenant certaines précautions. «La première fois, j’étais naïve. Aujourd’hui, je m’estime mieux armée», dit-elle. Ils sont médecins, enseignants, cadres supérieurs dans le public ou simples employés sans appartenance politique et ont un point commun : ils rêvent tous de décrocher un poste de député à l’Assemblée populaire nationale (APN).

Certains sont directement contactés par les partis, alors que d’autres démarchent les formations politiques en proposant leurs services et leurs réseaux locaux en échange d’une place sur les listes électorales. «Nous avons reçu la visite de personnes étrangères à nos structures qui se proposaient de figurer sur nos listes électorales», relate Zoubida Assous, présidente de l’Union pour le changement et le progrès (UCP).

«Ils affirmaient que si nous refusions des inconnus sur nos listes, personne ne viendrait au parti. J’ai bien sûr refusé leur diktat, car j’ai une autre opinion de la politique», se souvient la première responsable de l’UCP, dont le conseil national a décidé, le 4 février, de ne pas présenter de liste aux prochaines élections.

Pour le sociologue Nacer Djabi, les législatives sont perçues comme «un ascenseur social» par les couches moyennes et les élites, car elles les rapprochent du centre du pouvoir. «En Algérie, seul l’Etat est riche, alors que les couches moyennes et les élites sont pauvres, estime l’universitaire et chercheur. En se faisant élire député, ils se rapprochent de la rente.»

Ce constat est applicable non seulement aux nouveaux venus en politique, mais également au personnel politique du pays. En effet, si dans les années 1980, l’APN était une voie de garage pour les exclus du système, aujourd’hui cela a radicalement changé. Car député ça rapporte gros, bien plus qu’un ticket de loto… gagnant.

«Les députés sont parmi les cadres de la nation les mieux payés», rappelle Mme Assoul. En 2008, les élus de la nation ont vu leurs salaires tripler, atteignant 20 fois le salaire national minimum garanti (Snmg). «C’est un phénomène qui a pris de l’ampleur dernièrement, analyse un ancien député sous le couvert de l’anonymat.

Nous assistons à une perversion de l’action politique et à une paupérisation de la fonction de député.» En clair : la grande majorité des candidats veut se faire élire pour de mauvaises raisons. «Juste pour lever la main», comme l’affirme un député. «Tous aspirent à être député», c’est en tout cas l’avis d’un membre du BP du FLN, pour qui «toutes les catégories professionnelles veulent devenir député.

Que ce soient les chauffeurs, les coiffeuses ou les esthéticiennes, sans omettre les députés sortants ou les ministres.» Du coup, tout le monde rêve de s’asseoir dans les travées de l’APN, à commencer par les élus sortants dont la grande majorité veut se faire réélire pour un nouveau mandat. «Quand on a goûté aux 30 millions par mois, on a du mal à quitter le navire», avoue perfidement un député prêt pour un nouveau bail de cinq ans. Autre cas de figure : les candidats à fort potentiel financier. L’APN permet aux détenteurs de capitaux de faire fructifier leur business. Etre élu à l’Assemblée rapproche du centre du pouvoir.

«C’est l’endroit où il faut être pour connaître la vision du gouvernement, estime Mme Assoul. Pour les hommes d’affaires, l’APN leur permet d’être en contact avec les décideurs et leur offre un accès privilégié aux membres du gouvernement.» «C’est très utile quand on veut régler ses affaires», confirme un député, propriétaire d’une importante société immobilière à l’est du pays.

«Cette course à la députation a les allures d’une carrière administrative et non plus celle d’un mandat électif», juge un député FLN. Pour ces députés, une place à l’APN leur permet «de se rappeler au bon souvenir des détenteurs du pouvoir». «Nous sommes dans un pays où on n’existe politiquement que si on a une fonction», rappelle un député.

Si dans la majorité des formations politiques la confection des listes électorales s’est faite sans trop de difficultés, celles du FLN, compte 6228 personnes à avoir déposé un dossier de candidature pour seulement… 462 places. Parmi ces postulants, quatre anciens ministres et huit en exercice, alors que d’autres membres du gouvernement attendent le feu vert du Président pour se lancer dans la course.

Ce qui a fait dire à Djamel Ould Abbès, lors de l’installation de la commission nationale des candidatures le 13 février dernier, que «tout le monde ne pourra pas être député, car il n’ y a pas 6000 places de disponibles à l’APN». La première force politique du pays, qui a toujours été perçue comme un tremplin pour se rapprocher du pouvoir, a eu le plus grand mal à mettre en place ses commissions de candidature en charge de réceptionner les postulants à la députation.

Face à l’afflux des demandes, la direction du parti a tenté de mettre en place des critères de présélection afin de favoriser les candidatures de jeunes diplômés et de personnalités locales établies.

Mais à trop vouloir jouer la carte de la transparence, Djamel Ould Abbès, qui a succédé à Amar Saadani, a peur d’un retour de bâton lors de la proclamation des listes. En décidant de faire l’impasse sur les mouhafadhas, en charge jusqu’ici de réceptionner et de trier les candidatures avant de les transmettre au siège à Alger, le patron du parti est directement en première ligne.

Car même si le dernier mot revient toujours à la direction nationale, celle-ci n’a jamais eu à gérer et étudier autant de dossiers en si peu de temps. Au-delà du travail qu’exige une telle entreprise, la direction générale va devoir affronter seule la protestation des recalés une fois les listes finalisées. D’autant que celle-ci peut se produire en pleine campagne électorale. Au parti, on en est conscient et on a tenté de désamorcer une crise potentielle en lançant une opération «portes ouvertes» au QG installé à l’hôtel Moncada à Alger, où se trouve la base opérationnelle du parti.

Au milieu de «jeunes diplômés» non encartés au parti, chargés de procéder à la numérisation et au classement des dossiers selon les critères édictés par le secrétaire général, se trouve une assemblée de 26 membres constituant la commission nationale et dont font partie des membres du bureau politique, des ministres — Abdelkader Hadjar, Abdelkader Ouali, Abdeslam Chelghoum et Ghania Eddalia — ainsi que de hauts cadres de l’Etat, à qui reviendra la lourde tâche de choisir les candidats du parti pour les législatives du 4 mai.

La conséquence de cette politique installée par le régime, c’est une Assemblée nationale aux ordres, qui ne joue pas son rôle de contre-pouvoir.

En effet, si la mission essentielle pour un élu du peuple porte sur le contrôle de l’Exécutif, en Algérie on est loin du compte.
Même les saillies comiques du député de Médéa, Tahar Missoum, surnommé «Monsieur Spécifique» par la presse, ne sont pas de nature à rassurer sur le travail et l’utilité réelle des députés.

Pour s’en convaincre, il suffit de suivre les débats parlementaires diffusés par les chaînes. En apparence, on a l’impression que les parlementaires interrogent régulièrement le gouvernement sur des sujets d’importance. En réalité, les députés se contentent de toucher à des sujets, mais en prenant le soin de ne pas froisser les membres du gouvernement.

«Dans la majorité des cas, les questions qu’on adresse aux membres du gouvernement sont sans conséquence, car elles n’obligent pas les ministres à y répondre immédiatement. Cela leur donne le temps de se pencher sur la question», raconte un élu désabusé, mais qui a quand même présenté sa candidature pour un nouveau mandat.

Mesbah Salim
Tag(s) : #Vie politique

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