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3 FÉVRIER 2017 PAR THOMAS CANTALOUBE

Le test du nouveau dirigeant est désormais celui de la gouvernance, qui s'annonce très difficile en dépit de la frénésie entretenue durant ces premières semaines. Et surtout : quels seront les dégâts irréparables qu’il causera avant de quitter la Maison Blanche ?

 

Donald Trump peut-il être président ? La question paraît saugrenue, maintenant que l’ex-star de télé-réalité est bel et bien installée à la Maison Blanche et qu’elle a entrepris d’appliquer son programme/son entreprise de destruction à coups de décrets et de proclamations. Depuis deux semaines, pas un jour ne passe sans une nouvelle annonce, une nouvelle polémique, un nouveau retournement de situation, qui n’ont, au fond, qu’un seul objectif : démontrer que le candidat à la présidence le plus improbable de l’histoire des États-Unis est véritablement aux commandes du pays.

George W. Bush, qui avait perdu l’élection en nombre de voix et souffrait de ne pas être pris au sérieux, s’était affublé lui-même d’un surnom : « le décideur ». Donald Trump, qui a été encore plus mal élu et qui souffre d’un manque de reconnaissance pathologique, fait tout pour démontrer qu’il est le « boss » et qu’il faut désormais composer avec lui et à ses propres conditions, c’est-à-dire en acceptant sa personnalité égocentrique, ses tweets intempestifs, l’imbrication de sa famille et de ses affaires, ses mensonges et sa vision du monde.

Arrivé dans le bureau ovale par un concours de circonstances exceptionnel, avec près de trois millions de voix de moins qu’Hillary Clinton et en dépit d’une opposition quasi unanime des médias américains, Donald Trump n’a pas choisi la voie de la réconciliation pour entamer sa présidence. Bien au contraire. Il a choisi la stratégie du choc et de la violence. Il s’est entouré de conseillers et de membres de cabinet aux parcours idéologiques douteux, aux conflits d’intérêts avérés ou à l’incompétence crasse. Avant même la prise de fonctions de ces différents individus, les administrations dont ils vont avoir la charge ont été averties : il faudra filer droit ou prendre la porte. Des dizaines de hauts fonctionnaires ont démissionné, notamment au département d’État, certains ont été démis, comme la ministre de la justice par intérim, d’autres encore ont reçu des consignes intimidantes, en particulier ceux qui œuvrent dans les domaines du changement climatique (ne plus parler aux journalistes, interrompre certains travaux).

D’après ce que l’on sait du mode de fonctionnement des deux premières semaines de cette présidence, les décisions sont concentrées à l’extrême entre les mains d’une poignée de conseillers de la Maison Banche et notamment entre celles du « stratège » Steve Bannon. Outre son empreinte idéologique (l’homme vient de l’extrême droite nationaliste), qui s’étend désormais jusqu'au Conseil de sécurité nationale où il siège, ce qui n’avait jamais été le cas de ses prédécesseurs, l’homme se veut le garant des idées développées durant la campagne.

Faisant face à un establishment washingtonien qui se défie de Trump, à des médias hostiles, à une cote de popularité médiocre et à des citoyens qui semblent retrouver une capacité de mobilisation oubliée depuis longtemps (les marches des femmes du 21 janvier 2017, les rassemblements spontanés dans les aéroports), Steve Bannon a choisi de jouer la base de l’électorat de Trump contre le reste du pays. Une base qui, rappelons-le, ne représente que 46 % des suffrages exprimés et 25 % du corps électoral. C’est le sens des premiers décrets pris depuis deux semaines : construction du mur à la frontière mexicaine, gel des embauches fédérales, retrait du Traité de libre-échange transpacifique, reprise de la construction des différents oléoducs bloquée sous Obama, interdiction du financement public des ONG pratiquant l’avortement à l’étranger. C’est aussi le sens de la mise en avant de la personnalité de Trump, qui continue de tweeter sans aucun filtre, qui parle à l’emporte-pièce, qui se fâche avec ses homologues étrangers (mexicain, australien, qui sera le suivant ?).

La violence est à la fois dans les actions (nominations, décrets, mise en garde des fonctionnaires), dans le symbolique (Trump l’homme fort, le Chuck Norris de Washington) et dans le langage. Le milliardaire a besoin d’opposants sur lesquels taper pour se grandir et faire plaisir à sa base qui l’a justement choisi pour cette capacité à allumer des bombes et à s’en laver les mains. Maintenant que la campagne est terminée, qu’il n’a plus ses adversaires républicains des primaires ni Hillary Clinton à combattre, et en attendant de s’en trouver de nouveaux (les Européens ? la Chine ? l’Iran ?), c’est la presse qui remplit cette fonction de punching-ball.

L’agressivité de la première intervention du porte-parole de la Maison Blanche, de même que les commentaires de Trump qui ont suivi, ont surpris les journalistes américains, qui s’attendaient à une attitude plus conciliante. Ils sont désormais avertis : il seront l’un des principaux épouvantails du gouvernement Trump, pour le plus grand plaisir de son électorat. Cette défiance vis-à-vis des médias est aussi une question de survie pour l’exécutif. Car sa plus grosse crainte n’est pas que l’on cesse de parler du président, mais que l’on détaille de trop près ses actions.

Les institutions américaines sont-elles assez solides pour tamiser les excès de cette présidence ?

Car, derrière la frénésie des deux premières semaines, se cachent beaucoup de poudre aux yeux et de pusillanimité. Parmi les premiers décrets qui ont été pris, certains ne sont que des coquilles vides à vocation d’affichage : celui sur l’assurance santé ne change absolument rien au système existant, qui ne peut être modifié que par les législateurs ; celui ordonnant la construction du mur n’est qu’imprécation tant que le Congrès ne vote pas de budget pour le bâtir. Le décret sur le retrait du traité transpacifique a été pris pour la forme, car l’accord n’avait aucune chance d’être approuvé par le Congrès. Enfin, le décret restreignant les financements pour les ONG conseillant ou pratiquant des avortements est une arlésienne : adopté par Reagan, annulé par Clinton, réinstitué par Bush, abandonné par Obama, de nouveau ressuscité par Trump.

La méthode Trump consiste à jeter des balles en l’air les unes après les autres en demandant à ses affidés de jongler avec. Dès qu’une décision est prise ou une polémique déclenchée, il passe à la suivante, sans temporiser, contraignant les médias et les élus désemparés à courir à son rythme. C’est évidemment une tactique qui vise à empêcher tout examen approfondi de ses choix, toute montée en puissance d’une opposition qui doit, un jour, répondre au serrage de vis de la politique migratoire, le lendemain, s’inquiéter d’une nomination à la Cour suprême, le surlendemain, s’offusquer de l’impolitesse du président avec ses partenaires internationaux…

Si personne ne doute de la capacité de Donald Trump à maintenir ce rythme exténuant et à dresser un écran de fumée devant la réalité de ses décisions, jusqu’à quel point la bureaucratie et le Congrès peuvent-ils suivre ? Réformer (de nouveau) le système d’assurance santé est un labeur de longue haleine et les élus républicains, quand ils en parlent derrière des portes closes, en sont bien conscients. Sans aucun pilotage de la part de la Maison Blanche, ils pressentent qu’ils seront comptables des changements qu’ils désirent mettre en œuvre, et qu’ils seront en première ligne face aux électeurs mécontents, dès novembre 2018.

 

Trump vs Trump : lequel est le vrai ? © ReutersTrump vs Trump : lequel est le vrai ? © Reuters

 

Autre exemple : décider d’appliquer une nouvelle politique migratoire ne s’improvise pas. Moins de 24 heures après le décret présidentiel, une demi-douzaine de juges avait suspendu la mesure et les procureurs de plusieurs États décidaient de porter l’affaire devant les tribunaux et jusqu’à la Cour suprême. Même si Trump peut se vanter auprès de ses électeurs d’appliquer son programme, en vérité, cela ne s’accroche pas derrière et la réaction qui s’ensuit invalide de facto la décision initiale. Il n’en reste, et c’est déjà beaucoup, que la violence symbolique.

Depuis que Trump a été élu, la grande question qui anime tous les analystes et autres observateurs des États-Unis est de savoir si les institutions américaines, vieilles de deux siècles et demi et qui ont jusqu’ici montré leur grande résilience, seront assez solides pour tamiser tous les excès de cette présidence hors norme ? Les mêmes commentateurs sont également nombreux à prédire un départ anticipé du « commander in chief » avant la fin de son mandat, soit parce qu’il jettera l’éponge pour revenir à son business, soit parce qu’il sera destitué.

Tout d’abord, les institutions américaines ont effectivement démontré leur capacité à résister à des événements qui ont brisé d’autres démocraties : une guerre civile, deux guerres mondiales, une guerre froide, des mensonges d’État (Watergate, guerre en Irak), des récessions, des présidents poids plume ou assassinés, des malversations et des scandales à la pelle. Si le temps long de l’Histoire plaide en faveur de la solidité de ces institutions, il ne faut pas oublier que chaque dérive a mis du temps à être corrigée et qu’elle a laissé des traces. Il a fallu plusieurs années au Congrès et aux médias pour retrouver leur capacité d’opposition à George W. Bush après le choc du 11 septembre 2001 et le déclenchement, en mars 2003, de la guerre en Irak. Entretemps, des politiques se sont inscrites durablement dans la conduite du pays : lois sur la surveillance, assassinats ciblés, baisse du taux d’imposition pour les plus riches…

De la même manière, le maccarthysme a causé de nombreuses souffrances durant ses années fastes (1950-1954), mais ses conséquences sur la représentation syndicale ou la disqualification par anticipation de toute politique jugée « socialiste » (comme l’assurance santé universelle par exemple) se font encore sentir soixante ans plus tard. Autrement dit, même si les institutions résistent à Trump, il leur faudra du temps pour réagir – c'est notamment vrai pour le temps judiciaire afin que toutes les plaintes déposées suivent leur parcours jusqu’à la Cour suprême –, et il faudra ensuite du temps pour en purger les conséquences. Si jamais un mur est érigé à la frontière mexicaine au prix de milliards de dollars de dépenses, qui s’empressera de le démonter ? Si les sables bitumineux canadiens trouvent un débouché grâce aux oléoducs, comment revenir sur les dégâts climatiques ?

Face à cela, on entend bien évidemment des appels à la destitution du président. Mais sur quels critères ? On a bien vu à la fin des années 1990 que la tentative d’impeachment de Bill Clinton par les républicains, avec des charges tirées par les cheveux, n’ont fait que pourrir et affaiblir la démocratie américaine. Les démocrates y sont-ils prêts ? C’est peu probable car ils demeurent plus légalistes que leurs adversaires conservateurs, qui ont montré qu’ils étaient prêts à toutes les contorsions idéologiques et principielles pour parvenir à leurs fins. D’ailleurs, alors qu’ils avaient des mots très durs à l’encontre de Trump durant les primaires et même ensuite, quand ils pensaient qu’il n’avait aucune chance de l’emporter, les conservateurs ont, depuis novembre 2016, rabattu leur caquet.

Trump devra choisir entre son autopromotion industrielle et sa fonction présidentielle

Ce silence timoré des républicains ne présage pas de leur attitude générale durant les quatre années de mandature à venir, mais il montre leur singulière souplesse d’échine quand l’un des leurs détient les leviers du pouvoir exécutif. Les choses pourraient bien changer lorsqu’il faudra traduire en lois les idées et autres initiatives de Trump : on verra alors si les fameux « checks and balances » des pouvoirs voulus par les pères fondateurs des États-Unis fonctionnent réellement.

Une des questions sur lesquelles les élus républicains devront se pencher à un moment ou à un autre, et qui pourrait éventuellement amener à un processus de destitution, est celle des conflits d’intérêts du président. Malgré toutes les promesses de Donald Trump et en dépit de la complexité de la situation d’un milliardaire qui tire l’essentiel de sa fortune de son nom plus que de ses réalisations, il est très loin d’avoir coupé les ponts avec ses affaires. Il suffit de voir avec quelle satisfaction il s’est félicité que « la marque Trump [soit] encore plus désirable qu’auparavant », pour comprendre à quel point son business demeure imbriqué dans ses nouvelles fonctions.

Fin janvier, un haut dirigeant de la Trump Organization a annoncé l’ouverture de nouveaux hôtels dans 26 métropoles américaines, contre cinq aujourd’hui ! Au même moment, une centaine de diplomates ont convergé pour un dîner de gala vers le Trump International Hotel de la capitale, une propriété dont le bail spécifie qu’il ne peut pas être contrôlé par un élu… De l’avis de tous les experts, les conflits d’intérêts sont une bombe à retardement au cœur de la présidence (cette recension liste 29 problèmes potentiels !). Sans même parler de ceux de ses différents membres de cabinet, qui ont investi dans ou dirigé les différents domaines qu’ils sont censés réguler avec impartialité…

Jusqu’à présent, ces conflits d’intérêts, qui ont pourtant été abondement décrits dans les médias, n’ont guère suscité de réactions, pas plus dans l’électorat conservateur que chez les législateurs. Mais dans un pays qui résout la plupart de ses grands problèmes par des procédures judiciaires et qui possède tellement de juridictions différentes et complémentaires, l’heure du dépôt des plaintes contre Trump vient seulement de sonner. Cela prendra évidemment du temps, mais il est probable qu’à un moment ou à un autre, Trump devra choisir entre son autopromotion industrielle et sa fonction présidentielle. Ou bien, plus probable encore, la Maison Blanche sera paralysée par les différentes batailles qu’elle devra mener pour écarter les soupçons, les accusations et les décisions de justice.

 

Manifestation d'opposition au décret anti-immigration à Brooklyn. © ReutersManifestation d'opposition au décret anti-immigration à Brooklyn. © Reuters

 

Le dernier front qui s’annonce compliqué pour Donald Trump est, paradoxalement, celui du business. Les politiques protectionnistes et antimigratoires qu’il promeut et commence à mettre en œuvre ne sont pas du tout du goût des grosses entreprises libérales, multinationales ou non, et de leurs dirigeants, qui représentent une des plus grosses forces de lobbying et de financement de la politique.

On a vu la manière dont les entrepreneurs de la Silicon Valley sont montés au créneau pour dénoncer le décret anti-immigration. Même si l’on ne peut écarter le fait que ces dirigeants et leurs employés sont plus progressistes que la moyenne des citoyens américains, leur modèle économique est fondé sur l’attraction des meilleurs cerveaux de la planète et des frontières ouvertes. Ils ont donc toutes les raisons du monde pour s’opposer à ce type de décision. De la même manière, l’industrie des services et l’agriculture reposent sur une main-d’œuvre flexible, bon marché et peu revendicative, qui se trouve souvent être immigrée – en situation régulière ou pas.

Une brève campagne de shaming (dénonciation) a suffi pour que le patron d’Uber démissionne du conseil économique présidentiel auquel il avait accepté de participer, par peur de voir une campagne de boycott se développer contre son service. Quel chef d’entreprise va désormais accepter de cautionner les politiques de Trump ? Même les frères Koch, les grands financiers du conservatisme américain, viennent de menacer les élus républicains qui approuveraient les mesures protectionnistes et anti-immigrés de la Maison Blanche de rétorsions, c’est-à-dire de se voir couper le financement de leurs campagnes de réélection. Les frères Koch, qu'un certain nombre de réformes proposées par Trump (réduction de l’assurance santé, reprise des oléoducs, suppression des régulations bancaires) doivent pourtant ravir, ont averti des « dangers d’une dérive autoritariste aux États-Unis ».

 

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Il est possible que de nombreux dirigeants économiques se montreront bien plus dociles – ou discrets – quand le président annoncera sa réforme de l’imposition sur les sociétés (il a promis de baisser le taux à 15 %, contre 15 % à 35 % aujourd’hui), mais on peut douter qu’ils rentrent complètement dans leurs coquilles. Ils possèdent l’argent, les armes du lobbying, et ils sont bien conscients qu’en termes d’investissement d’avenir et de satisfaction de leur clientèle (cette majorité d’Américains qui n’a pas voté pour Trump), l’hôte actuel du bureau ovale est un mauvais pari. À l’instar des institutions dont on se demande si elles seront plus puissantes que Trump, il faudra voir si le monde capitaliste, expansionniste et libéral américain parvient à faire obstacle au rétrécissement des échanges et des esprits promis par Trump…

Depuis son investiture le 20 janvier, le véritable test de Donald Trump est celui de la gouvernance. Après son discours d’intronisation, il a prouvé qu’il ne ferait pas de concession et qu’il gouvernerait à sa façon, et selon ses critères. Mais y parviendra-t-il au vu de l’hostilité et de la réprobation qu’il suscite, y compris dans son propre camp ? On peut en douter. Malheureusement, cette question compte désormais moins que celle qui porte sur les dégâts irréparables qu’il causera avant de quitter la Maison Blanche.

Tag(s) : #Politique internationale

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