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Avec L’Effacement, son nouveau livre, le romancier algérien ausculte sa génération, écrasée par l’ombre des pères de l’indépendance.

Né en 1968, Samir Toumi vit à Alger, où il dirige une entreprise de conseil à « La Baignoire » – un espace ouvert et hybride où de jeunes artistes peuvent venir exposer. Son premier livre, Alger, le cri (Barzakh, 2013), était un portrait itinérant, à la fois sensible et amer, de la « blanche » capitale. Son nouveau roman, L’Effacement, paru chez le même éditeur, raconte les errements d’un quadragénaire tourmenté.

Dans une écriture dépouillée et sèche, Toumi brosse le portrait d’un antihéros, écrasé par l’ombre de son père et souffrant du « syndrome de l’effacement » – une maladie qui touche surtout les personnes nées après l’indépendance. Perdre son reflet, voilà le mal qui affecte la génération « post-1962 », reléguée hors du champ politique et absente de l’imaginaire national. L’Effacement est une méditation inquiète sur une société enlisée dans la mémoire d’une période coloniale révolue et incapable d’orienter le débat vers le présent.

Jeune Afrique : On est immédiatement frappé par l’univers minimaliste de L’Effacement. Quelles ont été vos influences dans l’élaboration de ce deuxième roman ?

Samir Toumi : S’il s’agit de références littéraires, je suis particulièrement touché par des auteurs très différents, comme le Japonais Yukio Mishima ou les Français Michel Houellebecq et Marguerite Duras. Leur capacité à explorer et à rendre la complexité de nos vies intérieures me fascine.

Pour la forme, je me dois de citer également Portnoy et son complexe, de Philip Roth, où, de manière magistrale, le personnage se confie à un psy. Mais bien entendu mon pays, l’Algérie, son histoire tourmentée, et la société algérienne, complexe et tellement mouvante, constituent pour moi une source inépuisable d’inspiration.

L’Effacement se concentre sur le vide qui envahit l’existence du narrateur. Est-ce une allégorie de votre génération ?

Le personnage principal du roman a du mal à ressentir des émotions, il ne se pose aucune question sur lui-même, n’exprime rien et ne prend aucune initiative. Il a toujours vécu dans l’ombre de son père, glorieux moudjahid, dans un environnement social privilégié, et a toujours fait ce que ce père lui a demandé de faire. La froideur du texte, écrit à la première personne, répond à cet univers intérieur froid et détaché. Le vide qui suit la mort du père a des conséquences physiques sur le personnage.

Et, un jour, c’est le premier symptôme, il ne voit plus son propre reflet dans le miroir… Pour répondre plus précisément à votre question, il s’agit bien d’une allégorie sur ma génération. Si l’on étudie le roman national algérien, il ne fait référence qu’à la révolution et à la génération des moudjahidine. Qu’en est-il de ma génération, absente de cette narration ? Comment exister face à nos glorieux aînés, qui ont libéré un pays, et qui se sont retrouvés, très jeunes, à la tête d’une nation ?

La société se transforme à la vitesse de l’éclair et va beaucoup plus vite que ses élites et ses institutions. »

Comme mon personnage face à ce père dévorant, ma génération est absente du storytelling algérien. Nous avons vécu une immense rupture qui n’a pas permis une transmission générationnelle sereine. Je voulais également rendre compte de la formation d’une classe sociale, au lendemain de l’indépendance, raconter son mode de vie, et comment, très vite, elle s’est isolée du reste de la société. À Oran, mon personnage découvre ses pairs comme le ferait un touriste. Il interagit avec des personnes normales, qui vivent et se construisent un avenir, alors que lui peine à exister. On découvre à quel point il vivait dans une déconnexion totale de son pays.

Dans votre livre, le poids du passé semble écraser les vivants. L’Algérie est-elle à bout de souffle, incapable de se projeter ?

Le départ du héros à Oran marque sa première initiative et offre un signe d’évolution de sa thérapie. On se dit alors qu’il peut progresser et se créer une individualité au contact de la vraie vie. Il découvre ainsi des sensations nouvelles au contact de personnes très éloignées de son milieu. Hélas, cette initiative ne s’avère pas suffisante et il retourne très vite à son état initial… Mais, si mon personnage symbolise l’effacement de ma génération et si notre roman national reste tourné vers le passé, la société algérienne est loin d’être figée.

 

 

Cette classe sociale ne fait pas l’Algérie. L’Algérie est un pays jeune, influencé par la mondialisation et les nouvelles technologies : la société se transforme à la vitesse de l’éclair et va beaucoup plus vite que ses élites et ses institutions. Je pense que la prochaine génération, moins dévorée que la mienne par nos aînés, pourra écrire un nouveau chapitre qui permettra de projeter notre société dans le futur.

Le personnage principal de L’Effacement se confie beaucoup à son psychiatre, qui occupe une place essentielle. C’était important pour vous ?

Le personnage du psy a en effet une importance centrale, tant sur la forme que sur le fond. Dans le récit, il permet au personnage de se raconter, et leurs échanges accompagnent l’évolution du personnage. Sur le fond, j’ai voulu rendre compte d’une pratique qui est devenue courante en Algérie. Nous tenons cela de la décennie noire, car c’est à cette période que l’on a introduit les consultations de psychothérapie dans tous les centres de santé du pays.

En Algérie, on les appelle « les médecins de la parole » et tout le monde va les consulter. Or, c’est par l’aptitude à la parole – trouver et dire les mots – que les individus et les sociétés évoluent. Conquérir la parole, individuelle et collective, constitue selon moi l’enjeu majeur de notre société. Par mes textes, j’essaie d’y contribuer.

Tag(s) : #Vie Culturelle

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