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le 07.02.17 | 10h00 Réagissez

 
 
 

A contre-courant d’une bien-pensance perfide et d’un conformisme bloquant, Kamel Daoud, avec des mots durs mais justes, met sur la place publique l’impensé algérien, le refoulé national, l’interdit social.

Kamel Daoud revient cette semaine, au grand bonheur de ses lecteurs à l’occasion de la sortie de son recueil de chroniques qui couvrent la période 2010-2016. Les années des grands basculements géopolitiques. Intitulé Mes Indépendances, le livre est une sélection de 186 chroniques les plus marquantes, mais surtout les plus clivantes, qui n’ont pas manqué d’alimenter débats, critiques et susciter les polémiques les plus vives.

C’est dire à quel point le chroniqueur à pu -au gré des conjonctures et des problématiques abordées- remuer la plume dans les multiples plaies béantes d’une société malmenée, ballottée entre un passé fantasmé et un avenir constamment reporté. Edité chez la très sérieuse maison Barzakh, le recueil s’ouvre sur les thèmes de l’histoire, l’identité, l’espace et le corps, savamment résumé dans la chronique du 17 juillet 2010  Décolonisé le corps, la langue et la mer.

Une compilation de problématiques nationales non encore résolues. Un sujet qui donne le ton à des chroniques irrévérencieuses d’une Algérie maltraitée, violentée, soumise, écrasée et figée. Des textes dans lesquels, le chroniqueur du Quotidien d’Oran s’aventure, non sans risques, dans les méandres d’un pays aux mille et un paradoxes.

A contre-courant d’une bien-pensance perfide et d’un conformisme bloquant, Kamel Daoud, avec des mots durs mais justes, met sur la place publique l’impensé algérien, le refoulé national, l’interdit social. Au terme de vingt ans d’écriture journalistique, il a fait de la chronique une arme de destruction de tous les codes surannés qui étreint l’ensemble du corps social et politique.

Le conservatisme, l’enfermement du corps de la femme, Dieu et ses prophètes, le dogme religieux et ses guerres, le nationalisme désuet, l’indépendance confisquée, l’autoritarisme politique et les identités sclérosées. Il en a fait la cible dans des chroniques sans concession. Sans chercher à plaire ou à déplaire, l’auteur pousse l’irrévérence à l’extrême. Comment ne pas l’être, alors que le pays, qui regorge d’atouts considérables et de potentialités inépuisables, a réussi superbement son échec.

Une prouesse. Certains diront à la lecture des chroniques que Kamel Daoud est un algéro-pessimiste. Non. Il n’est ni pessimiste, ni dans la détestation, ni un agent d’une quelconque officine qui s’acharne à médire son pays.  Il dit férocement, mais surtout avec lucidité, les maux et les souffrances de sa société qui sont aussi les siens. Une radioscopie quotidienne, qui met en évidence les tares qui rendent impossible toute possibilité d’émancipation. Avec son insolence, le chroniqueur scrute minutieusement les faits et les méfaits qui font le quotidien algérien.

Devenu au fil des années et des chroniques acerbes un conteur aimé et redouté, rejeté et courtisé, bien aimé et mal aimé. Bref, il est le concentré de l’Algérien avec ses paradoxes. Qui se déteste violemment avant de détester l’autre, qui s’aime follement et admire l’autre. A longueur de colonnes, l’Oranais replonge ses lecteurs, qui sont restés fidèles malgré les tempêtes dans ces plus beaux textes qui narrent l’horrible quotidien national devenu presque banal. Des chroniques qui expriment une colère sourde qui ronge une société abandonnée, livrée à elle-même et parfois complice.

Cologne d’attaques

Repoussant les frontières de l’interdit, Kamel Daoud dépeint également le monde qui nous entoure et avec la même colère. Les insurrections populaires qu’ont connues les pays d’Afrique du Nord et du Moyent-Orient à partir de la révolution tunisienne de 2011, qui a mis un terme à des décennies du règne de l’Etat policier, ont été un terrain d’inspiration de «Raïna-Raïkom». De la Tunisie, qui a réussi, non sans difficultés, sa construction démocratique, à la guerre syrienne et son cortège de drames, Kamel Daoud «traque» les dérives des régimes autoritaires, houspille les islamistes à l’assaut des pouvoirs.

L’enthousiasme révolutionnaire a vite laissé place au désenchantement des conflits violents. Le chroniqueur estime que le monde arabe n’était pas encore suffisamment «préparé et mûr» pour mener des révolutions. Devenu célèbre à la sortie de son roman Meursault, contre-enquête (Barzakh puis Actes Sud), le provincial et au grand dam du microcosme littéraire algérois, conquiert le monde.  Le roman va le propulser au-devant de la scène littéraire internationale.

Et c’est au moment où il est célébré par la critique mondiale que Kamel Daoud va connaître un lynchage en règle à domicile. Au succès international, on lui oppose une suspicion nationale. «Jamais un intellectuel n’aura suscité autant de clivages. Autant d’enthousiasme et autant de haine. Rien ne lui a été épargné. Particulièrement depuis 2014-2015. L’année de la sortie de son roman, Meursault, contre-enquête.

L’année de la consécration internationale. Un pays qui échoue craint la réussite. La réussite est suspecte. Surtout quand elle est homologuée ailleurs. Elle n’est pas une norme admise, mais une exception imprévue. Et ce qui est imprévu perturbe la perception collective. Et si la réussite d’un homme célébrée dans le monde devient suspecte, Daoud lui-même devient du jour au lendemain suspect à son tour. Sa réussite est trahison, plus que sa parole, fût-elle moins controversée», résume parfaitement SAS (Sid Ahmed Semiane),  qui préface Mes Indépendances.

Placé sous les feux brûlants des projecteurs, Kamel Daoud surprend, épate, désarçonne, mais surtout dérange. Réclamé par les milieux intellectuels occidentaux et sollicité les  médias internationaux, l’enfant du petit village de Mostaganem fait l’objet de toutes les convoitises, mais également des tentatives de récupération.  La rançon du succès ! Les moindres de ses déclarations ou articles sont passés au crible des critiques. Il est sommé de s’expliquer, de rendre des comptes, de se justifier.

Il est régulièrement conduit au tribunal de l’antinational. «Nous vivons une époque de sommations», dit-il, lorsqu’il se retrouve au centre d’une tempête médiatique et la politique née de la fameuse tribune publiée dans Le Monde «Cologne, lieu de fantasmes». Un procès est organisé ici et ailleurs. Chefs d’inculpation : islamophobie et trahison des siens. La sentence est vite prononcée par des procureurs de la pensée. Dix-neuf «chercheurs», de plusieurs nationalités, signent son arrêt de mort, mais actent avec la défaite de la pensée. L’homme, fragile, est atteint. Il est contraint au silence.

Non. Pas pour longtemps, en tout cas. C’est mal connaître le personnage qui retrouve le soutien indéfectible des siens, des humbles qui savent reconnaître le génie d’un des leurs. Sa réponse aux pétitionnaires est sans appel. «J’ai critiqué ce régime par déception quant à ses ambitions d’Etat et son manque de grandeur et ses hommes cupides et sans classe, ni chemises propres. Et là, j’ai envie de me reposer du journalisme pour rêver de littérature. Et il me faut donc, aujourd’hui, remercier ceux-là qui ont toujours lu en partageant mon plaisir d’écrire.

Qui ont puisé dans mes accidents de verbe ce qu’il leur fallait comme raisons ou convictions. Car ce pays est passionné et ses enfants nombreux. Certains veulent en hériter avant sa mort, d’autres le volent, d’autres le subissent et d’autres le respectent avec la vénération silencieuse qu’ils doivent à une parenté. Et parmi ceux-là, beaucoup m’ont compris, pardonné ou suivi et défendu comme leur propre vie. J’aime mener moi aussi la guerre de ma libération. Et fêter, parfois, mes indépendances.» Une belle et intelligente réplique, l’auteur, dans sa chronique du 2 mars 2016 «Mes petites guerres de libération  avec laquelle il clôt son recueil. 

Hacen Ouali
Tag(s) : #Chroniques du jour

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