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7 FÉVRIER 2017 PAR AMÉLIE POINSSOT

La mobilisation continue en Roumanie, malgré le retrait de l'ordonnance qui visait à limiter la lutte contre la corruption et a mis le feu aux poudres. Si ces manifestations de masse rappellent le mouvement du Maïdan en Ukraine, il y a trois ans, elles ont cette fois lieu au sein même de l’Union européenne.

 

La mobilisation n’a pas faibli. Au contraire. Depuis le retrait, dimanche, de l'ordonnance qui visait à dépénaliser certains faits de corruption, promulguée il y a une semaine par le gouvernement roumain, le nombre de manifestants a encore grossi. À Bucarest et dans une soixantaine de villes du pays, ils sont des centaines de milliers à se rassembler tous les soirs pour protester contre un gouvernement pourtant issu des élections il y a à peine deux mois. Entretien avec Alexandru Gussi, chercheur à la faculté de sciences politiques de l’université de Bucarest.

Mediapart : Pourquoi les Roumains continuent-ils de manifester ?

Alexandru Gussi : Ils continuent car le contrat de confiance avec le gouvernement a été rompu. Cela faisait longtemps que cette ordonnance, qui allait entraîner la grâce de politiciens corrompus, était dans l’air. Le fait que ce gouvernement s’en saisisse et bloque ainsi les principaux instruments de lutte contre la corruption a provoqué deux bras de fer sans précédent : avec la population, et avec la justice. Une majorité de magistrats se sont en effet prononcés, mercredi dernier, contre cette ordonnance. Même s’il a reculé quelques jours plus tard, reste que le gouvernement a pris une décision indéfendable aux yeux des manifestants : avec cette ordonnance, il a voulu défendre les siens, et en particulier le président du Parti social-démocrate (PSD), condamné avec sursis et écarté pour cette raison du poste de premier ministre. La mesure a été perçue comme un abus de pouvoir. Aujourd’hui, les manifestants pensent que le gouvernement peut à nouveau franchir la ligne rouge, c’est pourquoi ils continuent de se rassembler. C’est le mot « indignation » qui revient le plus souvent dans leurs propos.

En fait, les Roumains ont eu peur. Peur que l’indépendance de la justice ne soit remise en cause, que l’élite politique ne redevienne aussi arbitraire qu’avant 2004. Et peur que ce gouvernement ne se lance dans des politiques publiques clientélistes comme cela s’est vu par le passé, en augmentant par exemple les salaires des fonctionnaires, qui constituent l’un des noyaux durs de l’électorat du PSD.

 

« Un gouvernement sans corruption », dit la pancarte. Rassemblement sur la place centrale de Bucarest, le 6 février 2017. © Reuters« Un gouvernement sans corruption », dit la pancarte. Rassemblement sur la place centrale de Bucarest, le 6 février 2017. © Reuters

 

N’est-ce pas un paradoxe ? Comme en Pologne l’année dernière, un gouvernement fraîchement élu est aussitôt contesté massivement dans la rue…

C’est l’exemple même d’une crise démocratique. Les élections de décembre n’ont pas été un gage suffisant pour ce nouvel exécutif. La participation n’a été que de 40 % : la majorité des Roumains n’a pas voté !

Par ailleurs, ce « nouveau » gouvernement n’a pas grand-chose de nouveau. Le PSD est le premier parti politique roumain depuis 1989, il a pris part à de nombreux exécutifs et il était indirectement au pouvoir depuis 2012 à travers un gouvernement technique. De son côté, l’opposition politique est extrêmement faible et n’a pas réussi à mobiliser au moment des élections. Elle est constituée de trois partis : celui du président Klaus Iohannis, qui essaie d’utiliser politiquement la protestation, le Parti national libéral (PNL), une sorte de centre-droit ; le parti Mouvement populaire (PMP), plutôt à droite mais ayant fusionné il y a quelques mois avec un parti de gauche ; et enfin, une formation d’inspiration citoyenne créée l’année dernière, Union Sauvez la Roumanie, dont le dirigeant est arrivé en deuxième position aux élections à Bucarest. C’est un parti à la fois animé par les méthodes de marketing, et à la fois assez similaire au Mouvement Cinq Étoiles en Italie. C’est le plus proche, sociologiquement, de ceux qui sont dans la rue aujourd’hui.

L’attachement à l’Union européenne fait-il partie des mots d’ordre de ces rassemblements ?

Les gens protestent parce qu’avec cette ordonnance, ils ont vu la possibilité pour la classe politique roumaine de revenir à la situation d’impunité totale dans laquelle elle était jusqu’en 2004. Or c’est précisément grâce à son entrée dans l’Union européenne que le pays s’est mis à lutter efficacement contre les malversations politiques, se dotant d’instruments comme le Département national de lutte contre la corruption. Cette dynamique était également soutenue par les États-Unis… On retrouve là des enjeux géopolitiques communs avec les révolutions qui se sont produites dans des pays voisins, comme l’Ukraine ou la Géorgie. Mais avec une différence de taille pour la Roumanie : chez nous, personne n’est ouvertement pro-russe ni n’espère un rapprochement avec la Russie. Le clivage se fait plutôt entre « pro-occidentaux » et nationalistes.

Pendant la campagne électorale, le PSD a d’ailleurs joué la carte nationaliste, avec une tonalité eurosceptique. Les gens qui sont dans la rue depuis la semaine dernière ne veulent pas lui laisser le monopole du patriotisme. Des drapeaux roumains et des drapeaux européens sont ainsi apparus dans les rassemblements. Il faut dire qu’il n’y a pas en Roumanie de parti extrémiste anti-européen : c’est le PSD qui exprimait jusqu’à présent le côté nationaliste, une partie de ses membres étant les héritiers du national-communisme de Ceausescu [qui a dirigé le pays entre 1974 et 1989 – ndlr].

Le point de départ des manifestations roumaines fait pourtant penser au mouvement du Maïdan en Ukraine, pendant l’hiver 2013-2014 : de la même manière, une population se rassemble spontanément sur les grandes places du pays pour protester contre une classe politique complètement corrompue…

Oui, les manifestations sont parties de la même manière, d’un message qui s’est propagé sur Facebook. Les réseaux sociaux ont d’ailleurs un rôle prépondérant dans le mouvement actuel en Roumanie.

Mais les manifestants roumains ne sont pas tout à fait dans la même logique : chez nous, les institutions de lutte contre la corruption existent depuis longtemps et la lutte contre la corruption a déjà produit des résultats spectaculaires et sans précédent en Europe. C’est une thérapie de choc contre la corruption qui a été menée ces dix dernières années, et qui est allée crescendo : une dizaine de ministres ont été condamnés et sont actuellement en prison ; plusieurs dizaines de maires, procureurs, chefs d’administration, policiers le sont également ; le président de la Chambre, lui-même déjà condamné avec sursis, est actuellement sous le coup d’un nouveau procès… On a même vu de nombreux ministres donner leur démission avant d’être condamnés. À côté, l’opération « mains propres » des années 1990 en Italie fait pâle figure !

Contrôler les politiques et non pas être contrôlés par eux

Même les plus hauts services de l’État s’étaient engagés dans la bataille : depuis une décision du Conseil suprême de la défense du pays, en 2005, la lutte contre la corruption était considérée comme servant les intérêts de l’État, et les services de renseignement ont participé à cette opération. Le PSD, d’ailleurs, accusait ces derniers de jouer contre lui. En réalité, tous les partis politiques ont été touchés. L’an dernier, c’est le codirigeant du Parti national-libéral qui a fait l’objet d’une vaste enquête et a, de ce fait, été éliminé de la course électorale.

Alors qu’en Ukraine on avait assisté à un changement de régime, ici il s’agit d’une réaction face à des élites politiques sur la défensive, qui tentent de mettre un frein à cette dynamique anticorruption.

Autre secteur pleinement touché par cette lutte : le monde des médias. La plupart des dirigeants des chaînes de télévision d’il y a dix ans sont en prison ou en sortent. La tentation oligarchique, qui a fonctionné en Ukraine, a été écartée en Roumanie. Ceci dit, les chaînes de télévision sont toujours là : la distribution du pouvoir économique et politique n’a pas vraiment changé. C’est pourquoi la population est méfiante, et l’audience des médias traditionnels en perte de vitesse. L’information aujourd’hui en Roumanie passe par les réseaux sociaux.

Qui sont ces Roumains qui manifestent ?

Ce sont les classes moyennes principalement, et l’on voit beaucoup de jeunes, d’étudiants. Des gens qui ne se retrouvent dans aucun parti politique. Sociologiquement, on retrouve cette partie du pays qui, dans les années 1990, était opposée aux anciens communistes. Cette fracture, très importante à l’époque entre partisans et adversaires des postcommunistes, s’est peu à peu muée en une fracture autour de la lutte contre la corruption. Le PSD a intégré dans ses rangs nombre d’anciens de la Securitate [la police politique secrète du régime communiste – ndlr] qui s’étaient enrichis par des moyens illégaux, tandis que de son côté, le camp anticommuniste n’a jamais été vraiment représenté sur l’échiquier politique roumain. Avec cette ordonnance, le gouvernement a rouvert des plaies datant d’avant 1989.

C’est la première fois que l’on assiste à des mobilisations aussi massives en Roumanie depuis la chute du communisme. On a pu observer ces cinq, six dernières années des mouvements de protestation, contre des exploitations minières notamment : ils portaient sur des enjeux circonscrits. Cette fois-ci, la protestation a pris une ampleur inédite : selon les chiffres officiels, il y a eu jusqu’à 120 000 manifestants à Bucarest. Mais selon les estimations non officielles, même reprises par les médias pro-gouvernementaux, ils étaient plus de 200 000. Et des rassemblements se sont tenus dans une soixantaine de villes.

Est-ce que ces mobilisations peuvent avoir un débouché politique ?

Je n’y crois pas pour l’instant, car il n’y a pas de leader, pas d’organisateur, pas de programme. Sur le Maïdan à Kiev, il y avait des figures… En Roumanie, personne n’assume ce mouvement. À part le dernier rassemblement à Timisoara, les manifestations se font même sans autorisation policière. Une situation qui pourrait potentiellement conduire à des violences, mais le souvenir de 1989 chez les manifestants comme chez la police permettra à mon avis d’éviter cela.

Pour l’instant, les mobilisations roumaines se définissent comme « antisystème » dans le sens où elles considèrent que leur système politique n’est pas assez européen. Mais elles n’ont pas pour ambition de porter des personnalités au pouvoir. Les orientations des manifestations sont en outre très diverses et les manifestants ne veulent pas être instrumentalisés. Ils souhaitent contrôler les politiques, et non pas être contrôlés par eux. Il y a une forme « antipolitique », en fait, dans cette mobilisation.

Enfin, il existe déjà un parti qui exprime les revendications des manifestants : c’est l’Union Sauvez la Roumanie, créée précisément l’année dernière, en vue des élections. Mais il n’est pas assez organisé, à mon sens, pour canaliser la protestation.

Comment le gouvernement pourrait-il sortir de ceface-à-face ?

Le plus probable est que des négociations commencent afin que se décide une sorte de « pacte » de gouvernement. Un peu comme ce qui s’était passé en 2012, lorsque Victor Ponta est devenu premier ministre. Un pacte de cohabitation avait alors été signé avec le président de l’époque. C’est le scénario le plus pacifique. Cela signifierait le départ du premier ministre Sorin Grindeanu, mais pas davantage d’ouverture politique.

Un autre scénario, celui d’un gouvernement élargi, me paraît peu probable : l’ouverture ne fonctionne pas en Roumanie. Celui d’élections anticipées ne l’est pas davantage : les principaux partis de l’opposition eux-mêmes, en crise de leadership, ne cherchent pas particulièrement à prendre le pouvoir.

Dernière possibilité : on pourrait assister à un changement de majorité à travers des changements d’étiquette politique. C’est quelque chose de banal en Roumanie, les partis ne se caractérisant pas par une ligne politique forte. On aurait plus ou moins les mêmes personnalités au pouvoir, mais ce ne serait plus le PSD… Une forme de changement de gouvernement en douceur. C’est la solution qui paraît la plus facile, à ce stade, pour les dirigeants.

Tag(s) : #Vie politique, #Politique internationale

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