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CULTURE - ENTRETIEN

 

26 FÉVRIER 2017 PAR ANTOINE PERRAUD ET FAÏZA ZEROUALA

Rencontre avec Kamel Daoud, qui publie un choix de ses chroniques (2010-2016) : Mes indépendances (Actes Sud). Retour sur l’Algérie métaphorique, le terrorisme apocalyptique, la religion colérique, l’homme archaïque, la femme fantasmagorique, la frénésie numérique. Et l’urgence de penser librement…

 

L’Algérie demeure un sujet inépuisable, pour tous les coups de gueule, de sang et de cœur. Un tel sillon est exploré au scalpel par l’écrivain et journaliste Kamel Daoud, 47 ans – donc né après 1962. Sous le titre Mes indépendances (Actes Sud), il réunit quelque 180 chroniques parues entre 2010 et 2016, en majorité dans Le Quotidien d’Oran.

Six années d’actualité prolifique. Les révolutions arabes avec leurs espoirs déçus figurent en bonne place. Autre matériau exploité : la réalité algérienne. Un parti unique indéboulonnable, une sclérose permanente entretenue par le pouvoir, des débats historiques franco-algériens encore à vif et, bien sûr, la religion, qui n’en finit pas d’infuser dans tous les pans de la société…

Avec sévérité, Kamel Daoud scrute son pays « malheureux », où il vit toujours. Un pays qui a fait les frais de câbles diplomatiques décapants, comme l’a révélé WikiLeaks. Bref, peu de choses semblent tourner rond dans la patrie de la momie Bouteflika !

 

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Le chroniqueur entreprend une dissection identitaire méticuleuse, fil rouge de ses réflexions. L’Algérie devrait être fière de ses racines romaines. Et d’Albert Camus, le rejeton rejeté dont il faudrait rapatrier les cendres… Une telle filiation, transgressive, s’est imposée quand Kamel Daoud osa un acte de réparation romanesque symbolique : donner de la chair, un passé et une âme à la silhouette passée à la postérité, sous le vocable si réducteur de « l’Arabe », dans L’Étranger.

 

Ce jeu de miroir littéraire, Meursault, contre-enquête, fut d’abord publié en Algérie, aux éditions Barzakh, en 2013 ; puis un an plus tard en France, chez Actes Sud. L’ouvrage fit grand bruit à sa sortie, au point de manquer de peu le Goncourt et de faire accéder son auteur à une célébrité mondiale.

L’Algérie est un pays qui « craint la réussite », assure, dans sa préface aux chroniques de Kamel Daoud, Sid Ahmed Semiane, journaliste algérien très connu au sud de la Méditerranée sous ses initiales S.A.S. Le verbe acéré de Kamel Daoud lui attire de surcroît pléthore d’ennemis, dont un obscur imam salafiste, Abdelfattah Hamadache, relaxé par la justice après avoir formellement condamné à mort le chroniqueur dans une prétendue fatwa, en 2014.

Refusant les réflexes binaires et les réactions pavloviennes, Kamel Daoud semble rechercher certaines complexités, ambiguïtés ou paradoxes apparents. Au nom de sa liberté, il refuse, par exemple, l’embrigadement dans une solidarité aveugle en faveur du peuple palestinien, dont les souffrances, estime-t-il, sont instrumentalisées. Il récuse également le discours convenu et sclérosé sur le legs de l’histoire ou le poids du colonialisme. Et il étrille sans ménagement ceux qui se complaisent dans leur cécité à propos des travers de la société algérienne.

La Palestine et la solidarité de commande © Mediapart

L’une de ses tribunes les plus retentissantes fut consacrée aux agressions sexuelles du Nouvel An 2016 à Cologne, en Allemagne, imputées à des réfugiés. Kamel Daoud y a vu le résultat du sexisme quasiment atavique propre aux hommes issus du monde arabo-musulman. Une telle prose a fait les délices des contempteurs de l’immigration éructant leur haine de l’Autre sur Internet. Le tollé a été immédiat. Dix-neuf universitaires et intellectuels français se sont fendus d’une philippique dans Le Monde, reprochant à Daoud d’essentialiser les hommes du monde arabe en leur prêtant des pulsions délictueuses nourries par une frustration sexuelle intense. Le chroniqueur aurait ainsi réactivé, selon ses contempteurs, les vieux fantasmes orientalistes, tout en offrant des munitions aux racistes de tout poil, trop heureux de trouver l’Arabe idéal fustigeant les Arabes…

De son côté, le premier ministre français de l’époque, Manuel Valls, sauta sur l’occasion pour apporter son soutien au chroniqueur, le 2 mars 2016, en une tentative de récupération cousue de fil blanc…

« Nous vivons désormais une époque de sommation », regrette l’inflexible Kamel Daoud dans un texte écrit au plus fort de la polémique (« Lettre à un ami étranger »). Dans un tel contexte en forme de passif pour certains, Mediapart a voulu interroger, sans complaisance mais sans surdité, l’intéressé.

D’où écrivez-vous ?

Kamel Daoud : Techniquement, à partir de chez moi. De l’Algérie, d’Oran : du pays où je vis. J’écris également à partir d’une histoire classique – coloniale – et d’une histoire plus immédiate, qui a d’abord été algérienne avant de devenir internationale : celle de la « décennie noire ».

Voilà le contexte. Mais Internet signe parfois la mort du contexte : l’émetteur reste coincé dans son monde et dans son angle de vue, tandis que les récepteurs en font une lecture mondialisée…

Pour qui écrivez-vous – dans la mesure où il vous a bien fallu sélectionner ces chroniques en fonction d’un lectorat ?

K. D. : N’allons pas confondre deux exercices différents : d’une part, le premier jet, à vif – l’acte d’écrire dans l’actualité –, qui s’adresse aux lecteurs de la presse ; d’autre part, la sélection, a posteriori, de certaines de ces chroniques pour en faire un livre, à la recherche d’une certaine unité, sinon d’un bilan, et destinée à conquérir un nouveau public. Un public plus large, qui découvrira que pour nous, Algériens, ce qu’il se passe aujourd’hui dans le monde est une répétition de ce que nous avons vécu. J’ai voulu jouer sur un tel écho : autant ces textes sont dépassés du point de vue national algérien, autant ils sont d’actualité en France et ailleurs, où le terrorisme domine l’actualité comme les débats.

Les chroniques s’adressent-elles, à l’origine, au seul public algérien ?

K. D. : Pas spécifiquement. On ne présente pas sa carte d’identité au clavier avant d’écrire ! Mes chroniques participent de mon algérianité, tout en se réclamant de l’humanité, tout en réclamant de l’universel. Je ne me vis pas comme beaucoup d’écrivains des marches de l’Empire, sommés de s’accrocher à une nationalité dès qu’ils alignent un mot. C’est le contraire : j’échappe à toute nationalité en écrivant.

Vous écrivez en français, c’est déjà un filtre en Algérie…

K. D. : Pas uniquement un filtre : le français fait partie de l’histoire et de la vie algériennes, des codes d’une élite…

… d’une l’élite dont la jeunesse est absente…

K. D. : Non. D’abord, Internet suscite une circulation véritable et massive du français. Ensuite, je suis écrivain et non chef de je ne sais quelle majorité de la population. Issu d’un pays vivant sous le poids d’un parti unique, je me retrouve allergique aux invitations à écrire pour les masses et à toucher le peuple. Je n’écris pas pour la majorité : je ne cherche pas à être élu mais à être lu.

Si les filtres existent, ne nous y arrêtons pas. À ce compte, Dostoïevski n’aurait pas écrit Les Frères Karamazov, faute de toucher les Français et les Anglais, donc l’Europe. Il faut être dans l’illusion de l’universalité quand on écrit. Ensuite, le texte, en dépit de tous les filtres possibles, sera porté s’il s’avère porteur : il sera traduit, lu, évoqué – ne serait-ce que par un fragment, une phrase, voir un titre… Pas besoin de reconstituer Babel pour écrire !

Il y a chez vous une tension entre l’universel et le territorial. Vous écrivez dans la préface à ces chroniques que celles-ci sont une forme de « prière », mais que vous accomplissez « tourné vers les miens et ma terre »…

K. D. : J’avais besoin de souligner ma territorialité pour faire comprendre à autrui d’où j’écris : de quelle expérience et de quelle histoire je parle. Mais le texte est avant tout question de rencontre, d’échange avec ceux qui le reçoivent – et non de nationalité de qui le produit. La territorialité n’est pas un enfermement mais un ancrage, qui n’interdit pas mais permet l’expérience commune, l’horizontalité. Je refuse la verticalité me sommant d’écrire pour ou sur les ancêtres, les héros de guerre, les martyrs. Je veux parler aux miens en ce qu’ils vivent, aux miens en tant qu’humains.

Vous adoptez toujours une ligne de fuite littéraire quand on vous cherche sur le journalisme…

K. D. : La chronique est un genre particulier, faussement journalistique et faussement littéraire : exercice de style, donc offrant un droit à la littérature, mais traitant de l’actualité. Sans analyse froide pour autant. Le genre est donc bâtard. Je tourne autour et j’en joue, avec tout ce que permet l’ordre du réactif, l’ordre de la métaphore et l’ordre du corps.

Ce genre bâtard vous permet-il de balancer toutes les vérités qui fâchent ?

K. D. : Je ne balance pas, je propose ! Effectivement, la métaphore soumise à la contrainte de l’actualité me permet, dans une autre contrainte – l’espace réduit exigeant une précision d’archer –, de beaucoup dire en peu de mots. Ce détournement du littéraire au profit de l’actualité à commenter est sans doute un gage d’efficacité. Une chronique sur les façades inachevées en dit beaucoup plus sur l’Algérie, pays qui a le don de se poser des lapins à lui-même, qu’une théorie d’éditoriaux ! Ça fait tilt dans tous les esprits, cette manie de délaisser ce qui relève de l’espace commun – par opposition aux espaces privés parfaitement entretenus. Le raccourci le plus violent dit souvent le réel au plus juste.

 

Le « sentiment de paternité de la tragédie »

 

Et l’humour ?

K. D. : Il est important, comme dans tous les systèmes fermés. Moquons-nous, puisqu’ils se moquent de nous ! Et puis comme je suis un paresseux qui travaille beaucoup, je m’amuse pour divertir plutôt que de laborieusement me prendre au sérieux. Le style doit être ludique. C’était de surcroît la meilleure façon de sortir du lot à mes débuts, quand j’étais jeune et inconnu de tous. Parmi les six titres occupant une page du journal, le mien devait se distinguer. Et la chronique devait tenir la promesse du titre, dans un équilibre entre la pertinence et l’amusement capable de titiller l’intelligence, plutôt que de flatter les désirs primaires. Ainsi se crée un lectorat, fidélisé, sinon dépendant…

« Le corps de la femme appartient à tout le monde sauf à elle-même »

« Partout, chez nous, la femme est coupable », écrivez-vous. Quelle impudence transgressive de la part d’un homme de culture arabo-musulmane, aux yeux des esprits sourcilleux !

K. D. : Et après ? Est-ce que j’ai tort ? Je ne suis pas dans un engagement catégorique en faveur de la condition de la femme, mais je pars d’un équilibre qui m’est nécessaire pour mériter la dignité d’être vivant. Il m’est nécessaire d’avoir un rapport sain à l’imaginaire, qui réhabilite le désir et ma liberté.

Il m’a fallu beaucoup de livres, beaucoup de temps, beaucoup d’expériences, beaucoup de voyages pour découvrir la femme comme une véritable altérité. Pour découvrir que si je voulais guérir mon rapport au monde, je devais guérir mon rapport à la femme. Par elle passe ma dignité, ma liberté. « Quand les femmes sont enfermées, les hommes sont prisonniers », ai-je ainsi pu écrire dans une chronique.

Le corps de la femme appartient à tout le monde sauf à elle-même. Voilà la plus ancienne et la plus tragique des dépossessions. Après viennent les otages et les prisonniers. La femme est victime d’une prise d’otage permanente. Mon engagement dans le sens des femmes est dicté par un sentiment de culpabilité, par une logique de nécessité – je ne suis pas généreux, je veux leur liberté par égoïsme ! – et par un devoir d’intégrité : dire les choses telles qu’elles sont.

Je suis sûr que le jour où nous saurons rétablir ce rapport, guérir ce lien, nous guérirons le lien à l’art, à l’imaginaire, aux courbes, à l’architecture, à la conquête du monde, à la langue, à la métaphore…

Dans votre chronique sur Cologne, vous donnez l’impression de ne plus faire le distinguo entre islamistes et musulmans, au point qu’apparaît une essentialisation de l’homme arabe qui semble livrer, sous votre plume, toutes les armes aux racistes, ravis de l’aubaine…

K. D. : Non ! Vous entrez là dans une logique de fausse charité : je ne dois pas dire ceci pour ne pas armer ceux qui ne le disent pas. Je préfère : je ne dois pas être ceci pour désarmer l’autre. Si nous vivions dans une culture qui respecte la femme, nous ne nous ferions pas diffamer dans le reste du monde. Ce n’est pas le déni, ni le consensus sur le déni, qui changeront les choses. C’est quand les choses auront changé que je me tairai pour ne pas offrir des armes à l’adversité.

 

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Quant à l’essentialisation, c’est devenu l’équivalent d’un débat sur l’existence de l’âme au Moyen-Âge. Sans être théoricien, je constate que nous avons, dans le monde arabo-musulman, un rapport pathologique à la féminité, au désir et au monde. Un tel rapport est toujours présent quand nous voyageons, comme si nous le transportions sur notre dos pour le transposer ailleurs. Guérissons-le d’urgence, au lieu de débattre sur l’essence ou la culture à son propos !

Cologne m’a donné l’occasion de briser ce non-dit, tout en évoquant l’icône de charité qu’est le réfugié aux yeux d’un Occident prompt à le nantir d’un sachet de lait pour solde de tout compte, alors que règne un fantasme de l’invasion. Mon texte était donc un ensemble, qui a été saucissonné pour alimenter une hystérie très révélatrice. Celle-ci mériterait à son tour d’être analysée, dans toutes ses dimensions.

Dire les choses au risque de donner des armes à de mauvais esprits, le débat n’est pas neuf. Fallait-il révéler le Goulag, donc décrédibiliser l’URSS et faire le jeu de l’impérialisme ? On connaît la chanson, vieille de six décennies. Je préfère dire les choses telles que je les ressens. Je peux être primaire et je le revendique : ce n’est pas une réflexion d’universitaire mais une opinion de chroniqueur.

Puis-je, au risque d’employer le « je » dans cet entretien, vous dire que vous m’avez déçue ? J’étais impatiente de lire vos écrits, Meursault, contre-enquête en tête, qui me semblait enfin réparer l’invisibilité de l’Arabe chez Albert Camus, que j’aime d’un amour quasiment coupable en tant que fille d’Algériens. Et puis Cologne vous fait glisser dans autre chose, avec Manuel Valls qui vous récupère dans une tribune…

K. D. : Je ne suis pas responsable de ce glissement, de bonne guerre, qui tente de faire de moi, observateur extérieur, un témoin à charge dans les batailles qui traversent et travaillent l’Occident…

Mais pouvez-vous comprendre que vous avez pu décevoir ?

K. D. : Pouvez-vous alors comprendre qu’il faut aussi comprendre la condition des femmes dans notre monde, de l’autre côté ? Il faut les soutenir…

Ce n’est pas aussi binaire : mon désaccord avec votre texte sur Cologne ne me fait pas cautionner ce qu’il se passe en Algérie.

K. D. : Voilà très exactement le raisonnement que je vous retourne : ce n’est pas parce que j’ai écrit ma chronique sur Cologne que je suis moi-même dans le binaire où vous me placez !

Mais vous brossez un portrait sombre et dépressif de l’Algérie…

K. D. : Vous y vivez ?

Non.

K. D. : D’accord… Moi qui suis sur place, soit je ne dis rien en me cantonnant dans une pureté inutile, soit je continue à écrire en obtenant le bénéfice de l’autonomie dans ce que je pense : arrêtez de me lire en fonction de vos débats et de vos opinions, de vos idées reçues ou arrêtées, en Occident. Je prends la plume pour poser un constat sur mon monde, sur mon réel, et j’en ai assez d’être sommé d’écrire ceci ou cela, d’être déclaré décevant parce que je n’ai pas écrit ceci ou cela.

Le débat souffre de glissements pernicieux. Je vis en Algérie et réagis en fonction de ce que j’y ai vécu. Or, cette situation algérienne s’est métastasée dans le reste du monde. Quand mes textes arrivent en France ou ailleurs, ils se télescopent avec d’autres foyers de tension, avec ceux qui vivent dans la blessure occidentale – en un pays qui les rejette et des cultures qui se cloisonnent. Tombant au milieu de telles confrontations, mes chroniques se retrouvent alors happées par des luttes internes. Mais ce n’est pas parce que des ennemis de l’islam – et pas seulement l’islamisme – s’en saisissent que mon discours devrait perdre toute légitimité.

Autre glissement : des intellectuels, au nom de la lutte contre la droite et l’extrême droite, en viennent parfois à valider un discours islamiste. Le discours de gens qui collent au poteau des citoyens comme moi dès qu’ils arrivent au pouvoir. Absoudre l’islamiste, lui donner, au nom du confessionnel, un statut de victime identitaire, m’apparaît dangereux et scandaleux. Je n’aime pas l’expression « islamo-gauchiste », qui a tout l’air d’une fatwa. Mais que ceux qui font de l’islamisme l’ultime cri de révolte des damnés de la terre soient conscients de leur irresponsabilité !

De mon côté, j’admets bien entendu pourvoir décevoir les uns et les autres : je ne suis pas là pour choisir un camp – c’est alors la négation du partage. Je dis ce que j’ai à dire. Sans m’accrocher à une généalogie qui n’est peut-être pas la mienne : Albert Camus était dans cette situation, qui  consiste à s’en tenir à ses propres positions, malgré toutes les contradictions et ambiguïtés, en dépit de toutes les sommations et récusations. Je suis responsable de ce que j’écris et non de ce qu’on fait par la suite de mes écrits. Désolé, je continue. Et je mets entre parenthèses vos géographies, vos combats, vos opinions et vos camps idéologiques !

« L’islam est une religion, l’islamisme un projet politique et idéologique »

Personne ne vous dénie votre légitimité…

K. D. : Si, beaucoup de gens ! On voudrait que je sois ou bien l’intellectuel de service en cour ici, ou alors l’intellectuel d’appoint subméditerranéen, ou encore le témoin à (dé)charge dans le grand procès contre ou en défense de l’Occident.

On voudrait également que je sois l’intellectuel du consensus, de la soumission ou du déni, c’est selon, par rapport au trauma colonial. Par rapport à tout ce qu’il ne cesse d’induire, ad vitam æternam : ce verre s’est cassé, il ne pouvait en être autrement après 132 ans de situation coloniale – et pas question de répliquer que le verre brisé n’a rien à voir avec la colonisation !

Je refuse aussi d’être l’intellectuel validant ce confort victimaire. Que chacun respecte mon désir d’autonomie, mon droit à la parole, à l’erreur, à la vie. Je ne suis ni de gauche, ni de droite ; je suis algérien…

Et musulman ?

K. D. : Je veux réfléchir sur l’islam parce qu’il m’appartient. Je suis musulman, je l’ai toujours dit. Certains ne peuvent l’entendre du fait d’un casting international qui n’admet l’intellectuel du sud que s’il est militant, dissident, voire athée. Votre question sur ma foi relève à mes yeux d’un ordre proche de l’inquisition. Du coup, généralement, je n’y réponds pas. Cela étant précisé, d’un point de vue culturel, je suis musulman et je le revendique.

Et puisque nous en sommes aux précisions – sinon aux confessions –, sachez que la théologie m’intéresse au plus haut point et canalise une grande part de mes lectures. Évidemment, personne ne m’interroge à ce sujet…

Derrière toute question sur l’islam, il y a l’islamisme. Et vice versa. Il me faut continuellement préciser l’évidence brouillée : l’islam est une religion, l’islamisme un projet politique et idéologique. Ne laissons donc pas à l’islamisme le monopole du discours sur l’islam, tandis que les démocrates laïcs s’abstiendraient de parler de religion…

Les mots invitent au glissement : islam donne islamiste. Au XVIe siècle, on ne disait pas « catholiciste » mais ligueur, pendant les guerres de religion…

K. D. : Oui, d’où la nécessité de faire face à cette distinction qui ne va pas de soi dans la langue usuelle. D’où la nécessité de réfléchir sur le fait religieux, sur le monothéisme, sans en faire l’apanage des seuls croyants. Un jeu de rôle, auquel les élites occidentales participent à l’envi, consiste à donner entière procuration aux religieux pour traiter du religieux, aux islamistes pour traiter de l’islam – qu’ils ont mêlé à l’identitaire : l’islamité devient l’identité. Pourquoi l’identité ne passerait-elle pas par le couscous, la musique, etc. ?

J’en suis venu à regretter l’orientalisme : malgré son malentendu fondamental, il incarnait une forme de dialogue. Jadis, Henry Corbin et Jacques Berque parlait d’islam. Aujourd’hui, ce sont des prêcheurs de banlieue sur YouTube…

L’islam aura-t-il gagné sa pleine légitimité lorsqu’il sera choisi et non subi, quand une désislamisation – comme il y eut déchristianisation – permettra à chacun d’embrasser la foi, plutôt que d’être embarqué d’office ? Acceptez-vous qu’il puisse y avoir des hérétiques et des apostats ?

K. D. : Oui, c’est ce qui maintient vive l’offre de liberté. C’est ce que des projets totalitaires refusent de toutes leurs forces, tant la dissidence leur est insupportable. J’ai le droit de tenir tête, de me battre comme Job qui questionnait l’injustice et le divin. Je voudrais effectivement que soit restituée la liberté, donc l’hérésie, au cœur même des religions. Les poètes mystiques arabes en ont témoigné magnifiquement.

 

 

Pourquoi écrivez-vous « la France cède face au salafisme du Front national » ?

K. D. : En France, le débat sur l’islam tourne autour de la prétendue violence intrinsèque et perpétuelle qui le traverserait. Or, le texte est toujours un prétexte. Donnez un livre de cuisine à un cannibale, il s’en servira pour se régaler de votre personne ! Enlevez à l’Olympe la zoophilie, le rapt et toutes les abominations, qu’en reste-t-il ? Tout texte, terrible et monstrueux, est à l’image de notre inconscient : ténébreux et lumineux.

Dans une chronique intitulée « Portrait de l’intégriste universel », je montrais les ressorts du fondamentalisme à travers le monde : un rapport névrotique à la femme et au désir ; un rapport pathologique au temps – ne pas accepter le présent mais restaurer un âge d’or – ; un rapport maladif à la terre toujours en quête d’une restitution fantasmée ; un rapport morbide au corps (vécu comme une contrainte) et à la tenue (l’uniforme contre le multiforme)…

De tels marqueurs se constatent partout, y compris au Front national, qui joue du « Français de souche » en retrouvant l’étymologie du mot salafisme : « ancêtre », en arabe. La souche s’en prend aux immigrés au nord de la Méditerranée, comme le salafiste s’en prend aux femmes au sud. Le FN chasse les immigrés pour créer de l’emploi, le FISmaintenait les femmes à la cuisine en Algérie pour créer de l’emploi. « À la cuisine ! », criaient les islamistes tunisiens en manifestant. Restaurer jusqu’au délire l’antérieur, en se retournant, en s’agrippant – jusqu’au retour symbolique dans le ventre de la mère, ou de ce qui lui ressemble…

Que pensez-vous de la notion d’« islamophobie » ?

K. D. : C’est devenu un moyen d’inquisition mis à toutes les sauces : je suis parfois considéré comme un islamophobe musulman, tant le monde finit par inventer d’étranges formules et concepts au nom de la haine de soi ou de l’Autre !

En Algérie, c’était de l’islamophobie de dire aux islamistes qu’ils souhaitent prendre le pouvoir sous couvert de religion : interdit de les débusquer, puisqu’ils se cachaient derrière du sacré !

J’en suis réduit à décoder les intentions de mes interlocuteurs. Si je pressens une intention bienveillante de sauver les libertés, des valeurs et un partage, je suis disponible. Au contraire, si je devine chez autrui, avec les mêmes mots, une vision malveillante consistant à utiliser le paravent de la religion pour verrouiller tout espace, alors je récuse.

Celui qui se bat contre les islamistes pour que l’islam s’illumine de l’intérieur n’est pas islamophobe mais musulman.

Tag(s) : #Vie Culturelle

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