Rarement un cri stylisé tombant à pic et personnifié de si belle façon aura ainsi zébré l’espace public réduit à sa plus simple mais efficace expression : une petite salle et un petit plateau, où tout devient pulsation, où le moindre battement de cil provoque une tornade intérieure.

 

Tatiana Spivakova interprète « Cœur sacré » © Julien SaezTatiana Spivakova interprète « Cœur sacré » © Julien Saez
Cœur sacré est un monologue polyphonique interprété par Tatiana Spivakova, dont le talent démultiplie le temps, l’espace et le verbe. Tous ces mots jaillissants furent façonnés en moins d’un mois, à l’été 2015, par Christelle Saez, entre deux virées au Caire. Que faire face, avec, contre, parmi, voire au sein de l’Autre qui met hors de soi ? L’Autre subméditerranéen, l’Autre arabe, l’Autre musulman…

 

Une première voix s’élève – une mère s’adressant à sa fille, sait-on jamais ; ça en a tout l’air… La voici qui s’inquiète jusqu’à la peur panique. La transe du bon sens près de chez vous ! Comment découpler le soudain scandaleusement indissociable : la chair de sa chair en cheville avec l’un de ces Maures à nouveau parmi nous ? Comment mettre sa fille en garde tout en la gardant ?

Le flot verbal dévale. Ce torrent rhétorique charrie les grandes frayeurs entretenues par les médias. Vu à la télé ! Avec des tentatives de penser l’impensable, de cerner l’incernable. Avec cette façon de piquer en rase-motte sur la sagesse des nations :

« C’est une manière de te révolter
de te sentir du bon côté
de celui des oppressés des montrés du doigt
ça te passera.
Ta crise d’adolescence tardive
ton désir de transgression
que tu souhaites afficher
revendiquer
aux yeux de tous
quoi de plus simple aujourd’hui pour choquer
que de se voiler.
Toi et tes amies vous avez trouvé le bon filon,
pour nous foutre la trouille,
nous raidir la colonne,
vous savez bien qu’aujourd'hui 
même si on sait que ce n’est pas politiquement correct
– si la politique était correcte ça se saurait –
on ne peut pas s’empêcher d’avoir les jetons
d’avoir un moment d’arrêt
quand on en croise un ou une
avec leur manière qu’ils ont d’afficher leurs manières. »

Le mécanisme du racisme, empli de défiance, de crainte, mais également d’amour résolu déplacé, semble d’emblée actionner son piège infernal. Mais le discours y échappe pour gravir sa ligne de crête angoissée. Une voix, une multitude, un pays : tout un monde se fait un sang d’encre. Et tente de raisonner en faisant flèche de tout bois, aliénant la désaliénation, déconscientisant la conscientisation :

« Choisis la majorité
pas les minorités
les minorités n’ont pas leur place
regarde comme vivent ici les minorités
parquées cloisonnées dans des barres de béton
sans arbres sans parc sans verdure,
avec pour seuls commerces une boulangerie miteuse,
une école de cours du soir arabe/anglais/français
un Dia,
tu veux faire tes courses chez Dia ?
Franchement ? »

Tatiana Spivakova © Julien SaezTatiana Spivakova © Julien Saez

 

À cette harangue d'adulte aux quatre cents coups, répond une parole puînée ouverte aux quatre vents et se jouant des paravents : « Ne pas regarder. Ignorer le regard. Feindre la transparence. » Là-bas, dans une grande ville entre Marrakech et Ispahan. Ne pas craindre le Sud. Ne pas craindre l’Est :

« L’orient de la boussole.
On dit être
sans orient
désorienter. »

Cette voix plus jeune, ouverte, cette voix mutante et syncrétique, cette voix-monde réalise la jonction défendue, la confiance récusée. La rencontre à la source, interdite par le sommet :

« Elle aime que le regard soit noir.
Que les cheveux soient noirs
et crépus.
Elle aime qu’il soit circoncis.
Elle préfère.
Oui
Elle préfère.
Elle aime son sexe.
Sa pudeur face au sexe.
Sa gêne. Sa force. Sa fierté. »

 

Christelle Saez © Olivier AllardChristelle Saez © Olivier Allard
Les mots-mânes de Christelle Saez s’incarnent par la seule grâce de cette présence prodigieuse que diffuse ou déploie, diffracte ou déchaîne Tatiana Spivakova. Les deux femmes, aujourd’hui trentenaires, ont fondé voilà dix ans la compagnie Memento mori après s’être rencontrées au cours Simon – Tatiana Spivakova poussant jusqu’au Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris et menant une carrière sur les chapeaux de roues, qui vient de la projeter sur la scène de l’Odéon dans Hôtel Feydeau.

 

Si proches et si autonomes, Christelle Saez et Tatiana Spivakova nous distraient, le temps d’une heure trop vite passée, de la déréliction française dans laquelle nous sommes habituellement maintenus.

Hygiène de l’intelligence quand la crise bat son plein (« Prendre le temps du regard ») ; salubrité du geste approprié pour tromper son monde (« Alors la main qu’il prend – give me your hand – qu’il saisit fortement pour dire tout ce qui ne se dit pas ») ; espoir radical, malgré tous les déracinements :

« Je sais que les fleurs peuvent pousser entre les pierres.
Je l’ai vu quelque part.
Une image lointaine.
Les enfants, même au milieu des ruines continuent de jouer.
Ils déjouent à la guerre. Ils jouent contre la mort, ils l’évitent en courant entre les ruines.
Ils cherchent à éviter les balles.
Et les fleurs continuent de pousser entre les pierres.
Et les fleurs continuent de pousser entre les pierres… »

Cœur sacré pratique le bouche à bouche à nos aspirations en arrêt cardiaque. Et Tatiana Spivakova dispense une énergie de sauveteur – substantif officiellement privé de féminin, comme vainqueur –, en ranimant les flammes, les torchères et les incendies. L’énergie et la puissance (mots parfaitement féminins !) de son jeu s’allient avec la mémoire des insurrections passées, qui reviendront après avoir été tamisées, occultées, voilées, murées :

« Mais on l’a faite la Révolution
place de la République
on l’a faite
trois fois figure-toi
oui trois fois
les gens oublient
1789
1830
1848
et je peux ajouter 1871
et je peux ajouter 1968
on les a faites les Révolutions
et quoi ?
On s’est fait écraser.
Regarde.
Écrasés.
Le Sacré-Cœur a écrasé le souvenir de la Commune de Paris de son dôme et blanches coupoles.
Le Sacré-Cœur a 
expié les crimes des communards
ces énergumènes avinés dont les touristes aujourd’hui ignorent tout. »

Télescopage des sursauts émancipateurs de jadis et d’un présent tétanisé, qui débouche sur la poésie motrice d’une écriture contemporaine habile à bercer, prévue pour saisir au collet :

« L’odeur du sang dans les faubourgs.
L'odeur du sang dans les faubourgs
a anéanti le parfum
des toilettes de Marie-Antoinette.
La Terreur.
La saint Barthélemy.
Toute une sainte nuit.
La saint Barthélemy.
Nous nous sommes déchirés les uns les autres. »

La violence en dents de scie de l’Histoire ; l’esprit de révolte face à tout ce qui encage ; le désir d'Autrui toujours en embuscade malgré la crucifixion des curiosités dissonantes ; la volonté de dévorer nos rets jusqu’à la corde : voilà de quoi résonne Cœur sacré.

Tant de jeunesse et tant de sagesse séditieuse ! Ce texte, en forme de bélier lancé contre nos préjugés, renvoie aux écrivaines arabes comme l’Égyptienne Nawal el Saadawi – courage inébranlable, inextinguible lucidité. Avec des trouées poétiques et sensuelles à la Jean Genet :

« Je n’ai d’autre résistance
que d’aimer ta peau. »

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a4-affiche
Cœur sacré :
Texte et mise en scène : Christelle Saez
Interprétation : Tatiana Spivakova
Création lumière : Cristobal Castillo
Création vidéo : Julien Saez
Création sonore : Malo Thouément
Production: La Compagnie Memento Mori

 

La Loge
77, rue de Charonne
75011 Paris
info@lalogeparis.fr
Tel. 01 40 09 70 40
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M° Charonne / Bastille / Ledru-Rollin

Le 17, puis du 21 au 24 février, à 21 heures.