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12 FÉVRIER 2017 PAR FANNY PIGEAUD

Les litiges fonciers sont de plus en plus nombreux à Madagascar : les autorités distribuent à des entreprises des terres habitées ou cultivées par des paysans, bouleversant les conditions de vie de milliers de familles. La révolte gronde dans certaines campagnes.

 

Madagascar, envoyée spéciale.- Située à 70 km à l’ouest d’Antananarivo, la capitale malgache, Soamahamanina ressemble à toutes les communes rurales de la splendide région volcanique d’Itasy. Elle a cependant une histoire particulière : ses habitants ont manifesté pendant plusieurs mois, en 2016, bloquant la route nationale qui la traverse. L’objet de leur colère : un permis d’exploitation minière accordé à une entreprise chinoise, Jiuxing Mines, sur une surface de 7 500 hectares englobant des terrains déjà occupés ou titrés. La fronde de Soamahamanina a fini par devenir le sujet principal de l’actualité nationale en septembre, quand les forces de sécurité ont réprimé violemment une manifestation et arrêté plusieurs habitants. Après plusieurs semaines de détention, ces derniers ont été condamnés à un an de prison avec sursis pour « manifestation sans autorisation ». Mais ils ont obtenu ce qu’ils voulaient : Jiuxing Mines a renoncé à exploiter son gisement d’or et a quitté les lieux début octobre – en conservant toutefois son permis minier.

 

Trois quarts de la population malgache vivent de l'agriculture. © F.P.Trois quarts de la population malgache vivent de l'agriculture. © F.P.

Soamahamanina n’est pas la seule commune à faire l’expérience d’un conflit foncier à Madagascar. Dans tout le pays, dont plus de 75 % de la population vit de l'agriculture, le même scénario se répète régulièrement : du jour au lendemain, des communautés paysannes se retrouvent confrontées à des particuliers ou des entreprises munis de titres de propriété ou de permis d’exploitation de terrains qu’elles habitent et cultivent depuis plusieurs décennies. Une réforme datant de 2005 aurait dû empêcher de telles situations : alors qu’auparavant les terres appartenaient par défaut à l’État et qu’il était très compliqué d’obtenir un titre foncier, cette loi de 2005 a donné des droits à ceux qui exploitent depuis longtemps une terre et a permis de créer une procédure simplifiée pour leur permettre d’obtenir un certificat foncier. Mais très peu de paysans ont fait depuis les démarches administratives nécessaires – notamment parce que les guichets décentralisés prévus à cet effet n’ont pas été établis partout. Surtout, la loi n’est pas toujours appliquée : « Les responsables étatiques ont continué à ignorer les droits des occupants et titré au nom de l’État des terres » relevant de la catégorie « propriétés privées non titrées », en vue de les « louer à des sociétés », a ainsi déploré en 2014 le Collectif pour la défense des terres malgaches.

 

C’est ainsi que l’entreprise sud-coréenne Daewoo Logistics s’est vu attribuer en 2008, et pour 99 ans, 1,3 million d’hectares de terres pour un projet agricole. À l'époque, l’affaire a fait grand bruit, devenant l’un des principaux arguments utilisés par les adversaires du président Marc Ravalomanana pour le pousser vers la sortie : il a dû quitter précipitamment le pouvoir en mars 2009, en cours de mandat. « Le problème foncier est devenu un enjeu politique majeur avec l’affaire Daewoo. Mais il existait déjà de manière latente et cette affaire n’était que la partie émergée de l’iceberg : les élites au pouvoir avaient déjà commencé à accaparer des terres en lien avec des étrangers dans plusieurs cas », souligne aujourd’hui Zo Randriamaro, coordinatrice du Centre de recherche et d’appui pour les alternatives de développement-océan Indien (CRAAD-OI), basé à Antananarivo.

La Haute autorité de transition (HAT), présidée par Andry Rajoelina, opposant principal de Ravalomanana et qui a dirigé le pays de 2009 jusqu’à fin 2013, n’a rien changé. Même si Daewoo Logistics s'est retirée, la distribution des terres pour des projets miniers, agricoles, touristiques, industriels ou immobiliers a continué. Un droit d’exploitation d’ilménite a par exemple été donné pour une durée de 40 ans à la filiale d’une société australienne, Toliara Sands, dans l’aire protégée de Ranobe, habitée par les Mikea, peuple de la forêt. Des milliers de personnes sont depuis menacées d’être expulsées et de perdre leurs moyens d'existence, la zone concernée étant habituellement « utilisée par les communautés pour le pâturage, la collecte de ressources naturelles et l'agriculture saisonnière », précise Zo Randriamaro. Bien que le permis d’extraction ait été attribué en violation de la « feuille de route de sortie de crise » signée en septembre 2011, qui imposait à la HAT de s’abstenir « de prendre de nouveaux engagements à long terme », il n’a jamais été annulé.

Depuis le début de la présidence de Hery Rajaonarimampianina, élu fin 2013, le phénomène de cession de terres à grande échelle s’est largement développé. Il est difficile cependant d’évaluer son ampleur exacte : les contrats sont généralement négociés dans l’opacité. En toile de fond, il y a souvent des pratiques quasi mafieuses, selon plusieurs experts. « Le foncier fait vivre beaucoup de gens qui trafiquent avec certains agents de l’administration des domaines à Antananarivo », explique Hajo Andrianainarivelo, ancien vice-premier ministre chargé du développement et de l’aménagement du territoire et actuel président du parti d’opposition Malagasy Miara-Miainga (MMM).

Depuis quelques mois, ce sont des permis miniers, accordés apparemment en grand nombre à des entreprises chinoises, qui font tout particulièrement parler d’eux. Pas seulement à Soamahamanina mais dans toutes les régions du pays, a constaté Solidarité des intervenants sur le foncier (SIF), une plate-forme d’organisations de la société civile. Ces permis pourraient être la contrepartie donnée par le gouvernement pour la réalisation d’infrastructures, notamment routières, par des entreprises chinoises.

Bien que critiquées, les autorités ne semblent pas vouloir revoir leur politique. Si le premier ministre Olivier Mahafaly a reconnu à propos de Soamahamanina que « les Chinois n’ont pas suffisamment dialogué avec la population locale », il a aussi assuré qu’ils étaient là « pour aider Madagascar ». « On a besoin des investissements étrangers », a-t-il indiqué. Un conseiller à la présidence, interrogé par Mediapart, tient le même discours : « Les Chinois disposent de liquidités, offrent des facilités de prêt, et nous, nous en avons besoin pour le développement du pays », classé parmi les cinq États les plus pauvres du monde – malgré d’innombrables richesses naturelles.

« Prendre nos terres, c’est nous tuer »

Mais le mouvement de contestation de Soamahamanina pourrait compromettre la réalisation de certains projets : grâce à l’exceptionnelle médiatisation dont il a fait l’objet, il a inspiré d’autres communautés paysannes. Si bien que Honoré Rabekoto, dit Bekoto, sociologue spécialiste du monde rural (il est par ailleurs l’un des membres du mythique groupe de musique Mahaleo), se demande si les paysans malgaches, souvent qualifiés de « majorité silencieuse », ne sont pas en train de devenir « les invités surprise, les trouble-fête du bal de la mondialisation sauvage de l’économie ».

 

La plaine de Laniera. © F.P.La plaine de Laniera. © F.P.

 

Les habitants du village de Tatamalaza, à 400 km au sud de la capitale, ont ainsi annoncé qu’ils protesteraient « comme à Soamahamanina », lorsqu’ils ont appris que des Chinois s’intéressaient à des gisements miniers de leur région. On raconte qu’ils ont décapité un poulet et averti qu’ils réserveraient le même sort à ceux qui voudraient prendre leurs terres. Plus près d’Antananarivo, à une vingtaine de kilomètres, dans la commune d’Alarobia, des habitants s’organisent aussi pour écarter le danger qui pèse sur eux : dans cette zone rurale très vallonnée, l’existence de centaines de familles risque d’être bouleversée par le projet d’exploitation d’une imposante colline de granit par une société chinoise, Top Granit. Le permis minier de cette dernière, valable pour 40 ans « renouvelables », couvre plusieurs centaines d’hectares, sur lesquels on trouve des habitations, des rizières, des tombeaux, des sources d’eau, etc. Albert Rakotoandrianarijoana, président d’un des cinq fokontany concernés (le fokontany est l’échelon administratif de base), s’inquiète pour les générations futures : quel avenir leur laisse ce projet d’extraction ? Avec d’autres, il a fait signer une pétition et a réussi à faire suspendre les travaux de l’entreprise. Ce n’est cependant pas suffisant : pour obtenir un arrêt définitif du projet, il faut faire annuler le permis d’exploitation de Top Granit, ce qui s’annonce difficile. Pour défendre son droit à la terre, mais aussi celui de ses descendants, Rakotoandrianarijoana se dit « prêt à aller en prison ».

Du côté de la plaine marécageuse de Laniera, à une quinzaine de kilomètres d’Antananarivo, la révolte gronde aussi. « Pourquoi donne-t-on la terre aux forts et la prend-on aux faibles ? » demande un groupe de cultivateurs. Réunis au sein d’un groupement, l’association Laniera Mamokatra Secteur XII, ces derniers exploitent 360 hectares de terres depuis plusieurs décennies, à la demande des autorités : l’État a décidé, au début des années 1960, de consacrer le marais de Laniera aux activités agricoles, tout en restant propriétaire du sol. Aujourd’hui, cet espace est recouvert de rizières, d’étangs piscicoles et de cultures maraîchères, grâce à un savant système de digues. Ses produits permettent de nourrir une partie de la capitale et il fait vivre des milliers de familles paysannes. Mais peut-être plus pour très longtemps : une autoroute a été récemment construite à travers l’immense étendue verdoyante de Laniera pour relier Antananarivo à l’aéroport international d’Ivato, distant d’une vingtaine de kilomètres. Pendant que ce nouvel axe routier sortait de terre, les paysans ont eu un choc : ils ont appris, par hasard, que les parcelles qu’ils exploitent et qu’ils croyaient toujours propriétés de l’État avaient été distribuées par lots de 10 hectares à 27 personnes, servant vraisemblablement de prête-noms à un homme d’affaires d’origine indo-pakistanaise. Sans doute ce dernier fait-il partie de ceux qui misent sur la transformation de la zone induite par le nouvel axe routier : la plaine rizicole de Laniera risque de disparaître dans les années à venir dans le cadre d’un projet d’extension d’Antananarivo appelé le « Grand Tana ».

« Pourtant, nous sommes utiles au pays », disent les paysans de Laniera. « Produire, c’est mettre quelque chose dans les caisses de l’État et c’est lui permettre de limiter l’utilisation de devises. L’État devrait prendre soin de ceux qui font des cultures vivrières ! » répète l’un d’eux, Jean-Baptiste Ranaivoson. Il a du mal à comprendre la manière de faire des autorités. « L’État nous sous-estime : il ne nous invite pas à discuter de notre vie », souligne-t-il, rappelant que leur association a entamé des démarches dans le passé pour obtenir un titre foncier qui leur a été refusé. « Ce qui est triste, c’est le manque de transparence général », soupire un autre paysan.

Leur groupement n’est pas prêt à se laisser faire : ils ont manifesté en juin 2016. Depuis, des banderoles de tissu sont restées accrochées sur les murs extérieurs de la petite maison en bois qui leur sert de bureau, au pied de leurs rizières : « Rendez-nous les terres que nous mettons en valeur depuis 40 ans », « Prendre nos terres, c’est nous tuer », clament-elles en malgache. Avec leur association, ils ont aussi porté plainte contre l’État : leur procès, une première fois reporté, devrait s’ouvrir en février. « On agit en restant toujours dans la légalité », insiste bien Jean-Baptiste Ranaivoson. Mais il dit aussi comprendre ceux qui décident de se faire justice eux-mêmes.

Les paysans de la Grande Île commencent à avoir quelques soutiens : au niveau national, l’Église catholique, par exemple, a publiquement pris leur défense, à plusieurs reprises, ces derniers mois : « Les terres sur lesquelles ils vivent et qui les font vivre sont accaparées. Où iront-ils, la capitale est saturée, alors qu’en brousse, leurs biens sont spoliés, sans parler de l’insécurité. Il est temps d’en parler car ce sont ces gens qui font vivre la population », s’est insurgé en juin 2016 le père Ludovic Rabenantoandro, responsable du diocèse d’Antananarivo. Les gouvernants doivent changer leur mentalité, estime aussi Bekoto : « Ils doivent reconnaître l’importance de l’économie paysanne et des paysans. Ils doivent apprendre à calculer comme les paysans. C’est quand même grâce à ces derniers que les Malgaches ont réussi à survivre », lors des nombreuses crises politiques que le pays a subies ces 40 dernières années et qui ont à chaque fois complètement ruiné son économie.

Pour les organisations de la société civile, il faudrait tout revoir. « Si on ne prend pas de mesures, les Malgaches ne seront plus propriétaires des terres du pays d’ici à 10 ans », avertit Éric Raparison, coordonnateur de SIF. « On n’a pas de politique claire d’aménagement du territoire. Le foncier devrait pourtant être au service du développement », déplore-t-il. Il constate aussi un « déséquilibre dans le niveau des connaissances » : « Peu de gens, que ce soient les citoyens ordinaires, les hommes politiques ou les magistrats, maîtrisent les questions foncières. Le flou est sciemment entretenu depuis l’époque coloniale. » Dans un communiqué récent, le SIF et le collectif Tany ont exprimé leurs craintes à propos d’un projet de loi qui pourrait donner les mêmes droits fonciers à des personnes ou structures étrangères. Une loi sur les investissements, datant de 2003, permet déjà aux sociétés étrangères d’acquérir des terres, mais sous certaines conditions. « Les décideurs et une partie de l’élite malgache favorisent les investisseurs étrangers. Les familles rurales se retrouvent ainsi en compétition directe avec les firmes transnationales sur les terres et même lorsqu’un paysan possède un document officiel, le rapport de forces est tel qu’il sort rarement gagnant lors d’un conflit foncier », ont rappelé les deux organisations fin 2016.

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