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Nora Bussigny est surveillante dans un collège REP (ex-ZEP) d'une banlieue sensible. Comme nous l'avions fait en 2013 et en 2014 avec « Le journal d'un prof débutant », Le Point.fr a choisi de publier son témoignage. Le regard de cette étudiante de 20 ans nous éclaire sur la vie d'un établissement scolaire classé « éducation prioritaire », où le public y est un peu plus difficile qu'ailleurs. Dans cette plongée en immersion, nous allons côtoyer des profs souvent impuissants, un principal très tolérant, des CPE et des pions parfois dépassés par la violence quasi quotidienne, et de nombreux élèves à la dérive…

Tous les mercredis, retrouvez les chroniques de Nora Bussigny sur Le Point.fr.

 

J'hésite vraiment à démissionner. Je me sens en danger dans ce climat de violence, et surtout complètement dépassée. Le chef d'établissement, qui juge les conseils de discipline aussi épuisants qu'inutiles, a quasiment proscrit les sanctions. Pour lui, confisquer un téléphone est devenu complètement désuet ; il rend d'ailleurs systématiquement aux élèves leurs portables confisqués par nos soins. Ce laxisme est d'ailleurs agréablement ressenti par les élèves, certains n'hésitant pas à nous rétorquer après un sermon : « T'façon, on fait ce qu'on veut ! » Entre bagarres à coups de poing, insultes faisant office de mode de communication, absentéisme régulier et surtout utilisation de bombes lacrymogènes, l'anarchie atteint son apogée un mercredi, jour où nous sommes habituellement en sous-effectif.

J'ai cru entendre dès l'entrée des élèves dans le collège une rumeur de bagarre qui semble au cœur des discussions. Tendant l'oreille, interrogeant ici ou là, je n'obtiens hélas rien. Je préviens alors la CPE, qui nous ordonne, à Alexandre, Sacha (mes collègues) et moi-même, d'être particulièrement vigilants lors de la récréation. Être vigilants alors que nous sommes 3 pour 700 élèves est particulièrement difficile. Néanmoins, aucune rixe ne vient perturber la pause de 10 heures. C'est cependant le comportement de Sonia, la petite amie de Youssef, un élève de troisième, qui m'alerte. S'étant isolée dans les toilettes alors que la sonnerie a déjà retenti, elle refuse de sortir et me demande, entre deux hoquets, de rester avec elle. Leurs disputes avec Youssef sont fréquentes. Son amoureux n'est pas des plus sages ; un jour foufou et rigolo, il peut, le lendemain, se montrer très agressif.

 Tu ne comprends rien ! Ils ont des armes ! 

Les pleurs de Sonia ne se tarissent pas, elle me répète douloureusement : « Tu ne comprends pas, tu ne comprends pas… » Ne l'ayant jamais vue dans cet état, je lui donne un mouchoir et lui demande de m'expliquer. Celle-ci me dit alors : « Tu dois me promettre que tu ne diras rien et que tu l'aideras ? » Depuis que j'exerce dans cet établissement, les promesses ne sont plus vraiment mon fort, aussi j'opine du chef et l'écoute. « Y a des mecs du lycée d'à côté, ils ont essayé de me draguer y a deux jours alors que j'étais sortie acheter de la bouffe. Ils ont commencé à me suivre et, comme je ne leur répondais pas, ils m'ont traitée de pute. Je leur ai dit que je sortais avec Youssef et ils ont dit qu'ils s'en battaient les couilles. Du coup, je lui en ai parlé et il est devenu ouf. Il les a menacés avec Moha et Kevin et, du coup, ils ont prévu de se tape (sic) tout à l'heure, à 13 heures. Youssef a motivé ceux du collège, ils sont une quinzaine, mais au lycée ils sont plus, je crois. »

Je retiens ma respiration, le récit est certes impressionnant, mais, des rumeurs de bagarres collège-lycée, nous en entendons toute l'année et, finalement, tout s'annule devant la couardise de chacun. Je lui explique alors cela, mais elle s'exclame : « Tu ne comprends rien ! Ils ont des armes ! Tous ! » Déglutissant, je lui demande s'ils les ont apportées. Elle pleure de plus belle et reprend, entre deux sanglots : « Barres de fer, bombes lacrymo, couteaux, pistolets à billes. C'est Youssef le pire, il a une énorme matraque dans son sac… »

Je ne peux retenir un glapissement. Le matin même, j'avais contrôlé les carnets au portail, mais je n'avais pas vérifié les sacs ! Et pour cause, le principal a donné comme consigne quelques jours plus tôt d'arrêter de demander d'ouvrir les sacs... Devant mon air effaré, Sonia regrette sans doute de m'avoir parlé : « Il va être viré si tu le dis ! Et tu connais son père, c'est un malade ! Tu as promis, hein, tu as promis ! » Je me force à sourire et lui dis que je vais aller parler à Youssef, que je garderai cela pour moi. Le regard ombrageux qu'elle me lance n'a pas pour effet de m'apaiser. Elle me dit alors doucement « Mais, s'il sait que je t'ai dit tout ça, c'est moi qu'il tuera… » Je reste quelque peu déboussolée devant le ton si catégorique de ses remarques, mais lui demande tout de même de retourner en cours et entreprends d'aller chercher Youssef.

 

Il fallait que j'agisse vite si je voulais qu'il se confesse…

 

Alors que je me rends vers sa classe, je tombe justement sur lui au détour d'un couloir accompagné d'une de ses camarades. Le teint verdâtre, des cernes sous les yeux, Youssef n'est pas au mieux de sa forme. En me voyant, il marmonne immédiatement : « Je vais à l'infirmerie. » Je laisse son accompagnatrice repartir et lui demande alors s'il va bien, lui parlant des rumeurs de cette matinée. Après lui avoir assuré que personne ne m'a rien confirmé, je l'encourage à me parler, allant jusqu'à lui dire que j'espère qu'il se défendra contre ces lycéens… Un sourire mystérieux égaille son visage maussade : « Ouais, t'inquiète, avec les gars, on a assuré nos arrières ! »

Je me permets d'insister, voulant être sûre qu'il sait à qui ils s'opposent. Il hoche la tête, visiblement campé sur ses positions. Il faut que j'agisse vite si je veux qu'il se confesse. Je lui dis, tout en louchant discrètement sur son sac, que je sais que les lycéens d'en face sont armés, ce qui lui délie immédiatement la langue.

« Avec les gars, on a tout ce qu'il faut. Le truc, c'est que j'ai peur qu'on me péta ma matraque. Tu voudrais bien me la cacher jusqu'à la sortie, steuplait ? Au pire, comme t'as le passe du collège, tu la planques dans une salle vide. » Joignant le geste à la parole, il commence à ouvrir son sac. Je l'arrête immédiatement de la main, lui disant que je vais trouver une solution et qu'il ferait mieux d'aller à l'infirmerie.

Youssef aura-t-il des sanctions ?

En le quittant, je réalise alors que j'ai pour la première fois eu littéralement peur d'un élève, et la pensée de déserter mon poste pour rentrer chez moi ne me quitte pas jusqu'à ce que j'arrive devant le bureau de la CPE. Je me rends alors compte que je n'ai aucun plan, me rappelant juste à quel point cette conseillère a su être maladroite en révélant sa source (à savoir moi !) par le passé.

Quand elle ouvre la porte, je me surprends à hésiter : je peux tout simplement prétexter un quelconque souci et rentrer chez moi, les laissant se dépatouiller avec cette affaire dont je ne suis pas censée avoir connaissance. Mais en faisant cela, et s'il y a des blessés, je serai non seulement complice aux yeux de la loi mais coupable aux miens. Aussi, j'entreprends de tout lui raconter, lui demandant d'être, cette fois-ci, discrète et d'assurer ma protection. Je lui soumets également l'idée d'appeler le lycée pour qu'ils fouillent les sacs de leurs élèves, et de faire croire aux nôtres que c'est le lycée qui nous a prévenus. Elle trouve l'idée bonne, appelle le lycée, les policiers et également les médiateurs de rue (présents dans le quartier) pour qu'ils circulent et empêchent la bataille. Puis elle file à l'infirmerie, après avoir prévenu le père de Youssef, monsieur B.

En voyant le principal accueillir dans le hall d'entrée monsieur B, je comprends que la CPE a dû le prévenir de la situation. Aussi, quand nous voyons Youssef et son père ressortir à peine une dizaine de minutes plus tard de son bureau, nous nous précipitons vers la CPE. Celle-ci, l'air profondément contrarié, nous impose le calme et nous apprend alors que le principal a rendu la matraque au père en lui disant « faisons comme si rien ne s'était passé », et a encouragé le père à punir son fils. La question qui nous taraude fuse : « Youssef aura-t-il des sanctions ? » La CPE soupire et nous explique que, visiblement, non, nous promettant cependant de prendre rendez-vous dès le lendemain avec son homologue pour en exiger une.

En quittant le collège, nous tombons, mon collègue, Alexandre et moi-même, sur Youssef et sa bande. Celui-ci me remercie de n'avoir rien dit et m'affirme « être deg d'être surveillé par ces connards de flics, car (il) serai(t) bien allé éclater la gueule de ces poucaves du lycée ». Je lui demande alors comment son père a réagi, connaissant sa réputation de despote. Youssef bombe le torse et me lance : « Il m'a rendu la matraque et m'a dit d'aller défendre l'honneur de la famille, qu'il serait fier de moi ! »

Tag(s) : #Vie Educative

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