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22 JANVIER 2017 PAR RENÉ BACKMANN

Réunis pour la première fois au Kazakhstan par la « troïka » Russie-Turquie-Iran, les représentants des rebelles et ceux du régime de Damas devraient s’entendre sur un cessez-le-feu consolidé et préparer la conférence de paix organisée par l’ONU dans deux semaines à Genève.

 

Après plus de cinq ans de guerre, 310 000 morts et le déracinement de 12 millions de réfugiés ou déplacés – soit plus d’un Syrien sur deux –, des représentants du régime de Damas et de la rébellion vont se retrouver pour la première fois face à face, lundi, autour d’une table de négociations à l’hôtel Rixos d’Astana, capitale du Kazakhstan. Les deux délégations avaient déjà participé à Genève, en février 2016, à des pourparlers organisés par les Nations unies. Mais elles siégeaient dans des pièces différentes et des émissaires de l’ONU faisaient la navette entre les deux camps.

Dirigées par les mêmes négociateurs qu’à Genève – Mohamed Allouche, l’un des dirigeants du groupe Jaich Al-Islam (l’Armée de l’Islam) surtout actif dans la région de Damas, pour les insurgés et Bachar Jafari, ambassadeur de Syrie à l’ONU, pour le régime – elles dialogueront désormais sans intermédiaires. Organisés par la Russie, la Turquie et l’Iran, qui participeront aux discussions prévues pour durer plusieurs jours, ces pourparlers inédits devraient au moins permettre de pérenniser le fragile cessez-le-feu instauré le 30 décembre 2016, après l’accord signé par neuf organisations rebelles, au terme d’une négociation conduite à Ankara entre la Russie et la Turquie. Signe de l’implication directe des groupes armés, la délégation rebelle sera en principe composée de huit commandants, qui seront conseillés par neuf responsables politiques, membres du Haut comité des négociations de l’opposition.

En théorie, ces discussions d’Astana auxquelles ne participent ni les États-Unis, ni l’ONU, ni l’Union européenne, ni les pays arabes sunnites qui aident et financent, comme la Turquie, les groupes armés syriens, devraient ouvrir la voie aux négociations élargies qui s’ouvriront à Genève le 8 février, sous l’égide des Nations unies, pour rechercher une sortie de crise. Elles constitueront « une étape » avant un processus parrainé par l’ONU, a admis le ministre des affaires étrangères français Jean-Marc Ayrault.

« Les objectifs d’Astana seront d’une part la consolidation du cessez-le-feu et d’autre part un accord sur une participation des commandants au processus politique, c’est-à-dire à la rédaction d’une constitution et l’organisation d’un référendum et d’élections, a indiqué mardi dernier le ministre russe des affaires étrangères, Serguei Lavrov. Ce sera une rencontre entre personnes qui s’affrontent les armes à la main et contrôlent des territoires concrets, sur le terrain. » En réalité, les choses risquent d’être un peu moins simples, comme le relevait samedi le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, qui juge même « improbable » de parvenir à des accords à Astana car « beaucoup trop de parties sont impliquées dans ce processus ».

Sans se prononcer sur les résultats éventuels des pourparlers, c’est aussi le risque que pointe Ziad Majed, professeur à l’Université américaine de Paris et spécialiste du conflit syrien. « La difficulté majeure, constate-t-il, c’est que chacune des parties à la conférence, y compris celles qui appartiennent au même camp, arrive avec son propre agenda, sa propre logique et sa propre vision du rapport de force. Il sera donc très difficile, dans ces conditions, de surmonter les contradictions, dégager des intérêts convergents et définir une issue commune. »

C’est un fait : sans même aborder le fond du conflit qui oppose le régime aux mouvements armés, les divergences, voire les contradictions qui existent entre les trois parrains de la négociation – Russie, Iran, Turquie – directement impliqués dans les opérations militaires sur le terrain, sont nombreuses et de taille. La Russie, dont les frappes aériennes, entamées en septembre 2015, ont joué un rôle majeur dans le basculement du rapport de force en faveur du régime de Damas, entend affirmer à la face du monde – et en particulier à l’intention des puissances « occidentales » – son retour sur la scène stratégique internationale.

Mais elle veut aussi capitaliser en termes d’atouts diplomatiques, en vue des marchandages politiques à venir, les succès militaires, notamment la reprise par le régime de la partie orientale d’Alep et la progression du contrôle de la « Syrie utile », qu’elle a offerts à l’armée de Bachar al-Assad. Elle cherche enfin, pour pouvoir mettre un terme à une intervention militaire ruineuse, surtout dans l’état actuel de son économie, un moyen de sortir de cette crise sans sacrifier ses acquis, en termes de déploiement stratégique et de lutte contre l’islamisme radical armé. En d’autres termes, la stabilité de la Syrie future et la préservation de ses intérêts régionaux lui importent davantage que le destin personnel de Bachar al-Assad. Le Kremlin le soutiendra donc au moins jusqu’à l’organisation d’éventuelles élections et tant qu’une formule assurant la survie du régime n’a pas été trouvée. Mais après…

Allié historique de la Syrie, l’Iran estime aujourd’hui, comme Moscou et Ankara, qu’il n’y a pas de solution militaire au conflit mais entend invoquer, pour faire entendre sa voix, l’appui capital qu’il a apporté au régime syrien grâce à la présence sur le terrain, bien avant l’intervention de l’aviation russe, de ses conseillers militaires et des diverses milices engagées à son initiative. Les combattants libanais du Hezbollah, les « volontaires » chiites irakiens ou afghans, entraînés, armés et encadrés par des militaires ou des Gardiens de la révolution iraniens ont en effet joué – et jouent encore – un rôle décisif dans la défense ou la reconquête des zones que l’armée syrienne, épuisée et de piètre valeur militaire, a du mal à défendre.

« La guerre ne s’est pas faite sans nous, estiment les responsables iraniens. Il en sera de même de la paix et de la reconstruction. » Au nom de ces principes, il ne peut être question pour Téhéran de laisser s’installer demain à Damas n’importe quel régime, qui ferait la part belle aux sunnites et bousculerait les alliances du pays. Et il ne peut être envisagé non plus d’écarter, à court terme, Bachar al-Assad du pouvoir. Contrairement aux dirigeants de Moscou, ceux de Téhéran estiment qu’il a sa place dans la transition politique et qu’il doit donc aller jusqu’au terme de son troisième septennat, en 2021.

Concrétisation de cette implication durable de Téhéran dans le présent et l’avenir de la Syrie, c’est une entreprise iranienne qui va reconstruire le réseau de téléphonie mobile syrien, en ruine comme une bonne partie du pays. La volonté de remercier la Syrie de son soutien passé, notamment lorsque le reste du monde arabe approuvait ou soutenait les agressions du régime irakien de Saddam Hussein contre Téhéran, n’explique pas seule cette sollicitude de l’Iran à l’égard du régime et de la personne de Bachar al-Assad. Le maintien en Syrie d’un régime ami est aussi, aux yeux des dirigeants iraniens, le moyen le plus sûr de maintenir un lien avec la communauté chiite libanaise et surtout de préserver une ligne logistique avec leurs alliés du Hezbollah, pour qu’ils restent en mesure de représenter une menace crédible à la frontière nord d’Israël.

« La stabilité de la région repose aujourd’hui sur l’axe Téhéran-Moscou-Ankara »

Pour toutes ces raisons et quelques autres, Téhéran, qui tient depuis la conclusion de l’accord international sur son industrie nucléaire civile à retrouver toute sa place de puissance régionale, ne voit pas d’un bon œil le rapprochement entre Moscou et Ankara, en cours depuis plusieurs mois. Même si le ministre des affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, a participé en décembre 2016 à la rencontre historique de Moscou, au cours de laquelle la Russie, l’Iran et la Turquie ont scellé leur entente sur la Syrie et affirmé que cette « troïka » était désormais la garante d’une solution de sortie de crise en Syrie, une réelle méfiance demeure en Iran à l’égard du voisin turc.

Car avant d’admettre comme Moscou qu’il n’y a pas de solution militaire et que la priorité en Syrie n’est pas la chute du régime, mais la lutte contre le djihadisme, Ankara, pilier régional de l’Otan et allié fidèle de Washington, a été de longues années durant avec l’Arabie saoudite, le Qatar et le Koweït, l’un des principaux soutiens de la rébellion syrienne. Le régime d’Ankara défendait l’idée, comme la France, que Bachar al-Assad ne pouvait en aucun cas faire partie de la solution du conflit. C’est par la Turquie notamment qu’arrivaient, en provenance des pays arabes et européens, les recrues islamistes qui entendaient rejoindre les rebelles syriens ou les djihadistes de l’organisation État islamique (Daech) ou de Fatah Al-Cham (ex-Front Al-Nosra) branche locale d’Al-Qaïda. C’est aussi par la Turquie qu’entrait en Syrie l’aide arabe et occidentale destinée aux nombreux groupes armés du nord de la Syrie. Et c’est de la base turque d’Incirlik que décollaient – et que décollent encore – une partie des avions de combat et des drones occidentaux qui vont frapper les positions ou les cadres de Daech, mais qui recueillent aussi des informations destinées aux groupes rebelles jugés dignes d’être aidés.

Une conversion inattendue au pragmatisme stratégique, la certitude que le rapport de force sur le terrain était en train de basculer en faveur du régime de Damas et de ses alliés, la volonté, après une série d’attentats sanglants, de concentrer ses forces contre le terrorisme global de Daech et de ses disciples, n’expliquent pas seules le choix d’Ankara de se rapprocher de Moscou et de convaincre ses protégés de la rébellion de la vanité de la solution militaire.

Les critiques et les reproches adressés par les États-Unis et l’Union européenne, notamment, à Recep Tayyip Erdogan après le virage autoritaire et les arrestations massives qui ont suivi le putsch raté du 15 juillet 2016 ont sans doute aussi incité le président turc à chercher du côté du Kremlin un partenaire moins sourcilleux que ses alliés occidentaux, face aux violations des droits de l’homme et des libertés démocratiques. Sans aller jusqu’à renoncer à exiger le départ de Bachar al-Assad, les dirigeants turcs estiment aujourd’hui que leur politique en Syrie était « pleine d’erreurs ». « Nous allons réparer toutes ces erreurs », a annoncé au début du mois le vice-premier ministre, Numan Kurtulmus.

Convaincus qu’ils ont dans la région un rôle majeur à jouer, et qu’ils ont beaucoup à attendre de la nouvelle administration américaine, les dirigeants turcs estiment avoir, pour le moment, trouvé dans le régime russe un partenaire qui « respecte sa parole ». Et l’assassinat, le 18 décembre à Ankara, de l’ambassadeur russe en Turquie par un policier turc n’a fait qu’accroître leur dette politique et diplomatique à l’égard de Moscou. Moins de deux semaines après l’attentat contre l’ambassadeur, Ankara faisait admettre à neuf organisations importantes de la rébellion le cessez-le-feu négocié avec le Kremlin. Tout en poursuivant, avec l’accord de Moscou, l’opération « Bouclier de l’Euphrate » lancée par son armée dans le nord de la Syrie contre les positions de Daech. Le 12 janvier, un accord a même été conclu entre Russes et Turcs pour « coordonner » leurs frappes aériennes dans la région. Six jours plus tard, des appareils russes et turcs lançaient une opération conjointe contre la ville d’Al-Bab, bastion de Daech à une quarantaine de kilomètres au nord-est d’Alep.

« C’est désormais un fait : la stabilité de la région repose aujourd’hui sur l’axe Téhéran-Moscou-Ankara », confie un diplomate iranien. Ce qui n’empêche pas la république islamique de poursuivre ses critiques contre l’opération « Bouclier de l’Euphrate ». Pour Téhéran, c’est à l’armée syrienne et non à une force étrangère qu’il revient de libérer Al-Bab. Préoccupation patriotique qui dissimule mal la concurrence entre les deux puissances régionales que sont la Turquie et l’Iran, pour instaurer et préserver leurs zones d’influence en Syrie comme en Irak.

Malgré ses divisions et les divergences entre les agendas de chacun de ses membres, la nouvelle « troïka » rassemblée par Moscou parviendra-t-elle à convaincre les représentants des groupes armés présents à Astana qu’ils doivent définitivement renoncer à leur projet de renverser le régime syrien par la force et accepter, pour commencer, l’instauration d’un cessez-le-feu permanent ? C’est la question centrale de cette négociation.

« L’opposition militaire a peu de marge de manœuvre, constate Ziad Majed. En plus d’être très divisée, et presque partout en situation difficile sur le terrain, elle est aussi affaiblie par la fermeture des frontières jordaniennes et turques, qui rend très difficile son approvisionnement, mais aussi par l’engagement de plus en plus intense et coûteux de l’Arabie saoudite au Yémen, qui pèse sur le soutien politique et matériel de Riyad en leur faveur. » Par ailleurs, le principal mouvement de la rébellion, Ahrar Al-Cham, fort de plusieurs milliers de combattants, a refusé de participer à la conférence en invoquant les nombreuses violations du cessez-le-feu par le régime et ses alliés, en particulier à Wadi Barada, près de Damas, où se joue le contrôle de l’alimentation en eau de la capitale. Mais ses dirigeants ont affirmé qu’ils apporteraient leur soutien aux décisions prises à Astana, si elles « servent les intérêts de nation », ce qui laisse une marge d’appréciation substantielle.

Autour du représentant de Jaich Al-islam, Mohamed Allouche, qui dirigera la délégation de la rébellion, une large représentation des groupes insurgés sera présente. Même s’il est aventureux d’affirmer, comme le fait Mohamed Allouche, que « tous les groupes rebelles vont à Astana, tous ont donné leur accord », il est clair qu’une large représentation de la rébellion sera présente, depuis les « modérés » de l’Armée syrienne libre jusqu’aux salafistes de Jaich Al-Islam, que soutient l’Arabie saoudite, en passant par Faylaq Al-Cham, branche armée des Frères musulmans, ou les Turkmènes de la brigade Sultan Mourad, implantés dans le nord avec l’aide d’Ankara.

Pour tous, il semble évident que l’heure est venue d’admettre que le rapport de force a basculé et que la parole doit être désormais aux négociateurs. « Astana s’inscrit dans un processus pour mettre fin à l’effusion de sang commise par le régime et ses alliés. Nous voulons mettre fin à leurs séries de crimes », admettait la semaine dernière Mohamed Allouche, qui n’a manifestement pas été dissuadé de tenir ce discours par ses protecteurs saoudiens. Signe d’une apparente volonté de voir réussir cette étape au moins des négociations, la plupart des groupes rebelles – à l’exception du puissant Ahrar Al-Cham – semblent avoir décidé de ne pas insister sur les violations répétées du cessez-le-feu recensées depuis fin décembre.

Que peut-on attendre alors des discussions d’Astana ? La préparation de « nouveaux accords de réconciliation », comme l’envisage sans excès de décence Bachar al-Assad ? On en est très loin. Un cessez-le-feu consolidé et peut-être surveillé par des observateurs ? C’est le plus probable. « Les rebelles en ont besoin pour encaisser le traumatisme provoqué par la défaite d’Alep et achever la réinstallation des combattants évacués dans la zone d’Idlib, tenue par les djihadistes de Fatah Al-Cham, estime un expert familier du terrain. Le régime en a moins besoin, car il a militairement le vent en poupe et entend atteindre son objectif : en finir avec la rébellion. Mais il acceptera le cessez-le feu sous la pression de ses alliés, en particulier de Moscou, qui compte aller en position de force à la négociation de Genève ».

D’ici là, Washington, qui a été invité à assister aux discussions d’Astana par Moscou et Ankara – contre l’avis de Téhéran – mais qui n’y manifestera sans doute qu’une présence symbolique, aura probablement arrêté sa nouvelle position sur le conflit syrien. La dernière initiative de l’administration Obama sur le terrain a été, deux jours avant l’entrée en fonctions de Donald Trump, la participation de l’aviation américaine aux frappes lancées par les avons turcs et russes sur les positions de Daech dans la région d’Al-Bab.

Tag(s) : #Politique internationale

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