Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Par Belkacem Lalaoui

«Le peuple désire ne pas être commandé ni écrasé par les grands, et les grands désirent commander et écraser le peuple.» 
(Machiavel)

 

 

 

 

Une violence sourde et quotidienne, inhérente à une frustration systémique, s’est installée en maîtresse au sein de la société algérienne. Pour un regard de travers, un éclat de voix ou la moindre contrariété : on s’insulte, on se bat, on se tue, sans grande cause apparente. 
C’est devenu un code de conduite irréversible, un sens de l’honneur ferme, une fierté collective assumée : un habitus national. Ce qui compte est l’exercice d’affirmation de soi au détriment d’autrui. 
Cette forme de violence immédiate, irrationnelle et autodestructrice, où les émotions fortes ne sont pas maîtrisées et les pulsions fondamentales de l’agressivité ne sont pas contrôlées, est devenue un aspect banal de la vie sociale, une pure praxis : la violence pour la violence. 
On a du mal à saisir ses origines, à comprendre sa signification et son fonctionnement. En effet, cette forme de violence querelleuse, contagieuse et destructrice, qui marque les gestes quotidiens et où les rivalités sont souvent sanglantes et parfois meurtrières est-elle le résultat d’un «tempérament national» plus ou moins passionné et fougueux, qui tire ses origines dans un passé lointain ?

Correspond-t-elle à un trait culturel particulier de la personnalité des gens du Sud, ayant conservé une certaine conception de la provocation virile, du défi, de l’honneur et de la vengeance libre ? S’agit-il d’un mal profond et mystérieux, qui ronge les sociétés humaines souffrant de tensions ethniques latentes, de culpabilités cachées, et donc en mal de construction d’identité et d’unité nationale ? Est-ce l’aboutissement d’un type de fonctionnement politique archaïque, impulsif, désordonné et peu rationnalisé, qui a fini par produire un système durable de comportements antisociaux et violents ? Tire-t-elle ses racines dans une pluralité de facteurs socio-historiques plus profonds (la colonisation ; la décennie noire ayant occasionné de graves souffrances psychiques, etc.), c’est-à-dire dans le contenu de l’inconscient collectif où elle s’y est incrustée à jamais et où elle en surgit de temps à autre sous la forme d’un «archétype» ou «structure du comportement» ? Ou bien est-elle, tout simplement, le résultat d’une situation sociale et politique liée à la nature profonde d’un régime édifié sur le culte de la force, irréversiblement installé, et qui ne veut pas, en fin de compte, faire de place à l’autre ? 
Bien que toutes ces questions peuvent être formulées et posées autrement, il n’est pas facile de démêler les divers facteurs sociaux, culturels, économiques et politiques, qui sont à l’origine de sa plus ou moins grande fréquence au sein de notre société. Car, tel un grand fléau du Moyen âge, cette forme de violence a contaminé tous les aspects de la vie quotidienne. Il n’est pas un aspect de la vie sociale où elle ne se soit infiltrée. Elle est devenue un moyen d’expression brutale des sentiments et des actions visant à imposer ses humeurs, ses prétentions, ses croyances, sa force, son pouvoir. Commise au nom des passions les plus diverses, elle s’est confortablement installée au cœur de la pathologie sociale ; elle ne fait que refléter les frustrations et les conflits sociaux dans leur dimension la plus tragique. 
Aujourd’hui, elle est présente dans la famille comme à l’école, dans les stades comme sur les routes, dans les rues comme dans les hôpitaux. Si bien que les violences directes contre les personnes sont en nette augmentation. Les crimes passionnels et crapuleux ont, eux aussi, augmenté de façon tout à fait exceptionnelle. Ils sont devenus monnaie courante : on assiste à des actes de cruauté pratiqués sur le corps des enfants en bas âge ; on viole la jeune fille ; on brûle la femme ; etc. C’est le brusque retour à la sauvagerie animale. L’épée et le couteau sont devenus les armes emblématiques de la fureur populaire, les outils de la violence matérialisée. Avec ces armes blanches, on se bat face à face, au corps à corps, pour démontrer sa force et manifester une féroce exaltation de la virilité. 
Cette violence primitive, mal domestiquée et toujours prompte à surgir, si elle est venue à triompher et à nous dominer, la faute en est à notre seule ignorance. C’est un mal, qui est le nôtre : nous l’avons fabriqué nous-mêmes, nous en sommes responsables, et nous le méritons. 
Ce n’est pas une invention de l’impérialisme occidental. Il provient de nous-mêmes, et reflète une culture et une réalité sociale fondée sur la peur et la crainte de l’autre. Il exprime le degré de perversion et de déviance de notre société en panne de grands projets, et de son penchant à se détruire elle-même en s’obstinant à poursuivre des objectifs insensés et dysfonctionnels. Chaque citoyen porte une part de responsabilité morale dans la manière dont ce mal s’est incrusté au sein de notre société. Par notre paresse, notre aveuglement, notre laxisme, notre complicité et notre lâcheté, nous avons facilité la tâche aux ratés et aux sectaires. 

La facette cachée de la violence institutionnelle 
L’Etat avec ses bras que sont la justice et la police ne peut agir efficacement contre ces différentes formes de violence, qui menacent les personnes dans leur vie, qu’en mettant en place un dispositif global de prévention sociale, reposant sur les institutions de base de la communauté : la famille, l’école, la mosquée, l’association de quartier, etc. Il a, certes, mis en place de multiples institutions à vocation de prévention, mais elles sont trop incomplètes, trop bureaucratisées, et souvent sans prise réelle sur les problèmes qu’elles sont censées résoudre. Elles offrent peu de place à l’initiative et au changement social. Si bien que l’Etat, comme construction sociale, est aujourd’hui une machine administrative anonyme sans attaches et sans racines dans le cœur et l’esprit du peuple ; parce que trop lourd, trop centralisé, trop bureaucratisé, trop autiste, trop vengeur, trop déstabilisateur, pour pouvoir déceler et réguler étroitement les conflits de la cité. De plus, en montrant son étonnante incapacité à dialoguer avec la «société civile», pour susciter une coopération plus libre et plus féconde des citoyens, et en continuant à contempler un climat social anarchique et violent sans chercher à en établir le sens, l’Etat a participé pleinement à développer, au sein de ses différentes institutions et dans le comportement de ses représentants, une forme de violence excessive et gratuite, qui s’est métamorphosée avec le temps en une «cruauté», cet «extrême de tous les vices», selon Montaigne. En effet, à la différence de la violence, qui s’arrête une fois l’objectif atteint, la cruauté cherche à l’assassinat de la personne sociale et morale, avant celui de la personne physique. C’est une conduite d’excès accompagnée de transgression et de jouissance. Elle nourrit l’illusion de grandeur et de toute-puissance. Le cruel aime produire, gratuitement, de la souffrance, car «dans la cruauté, on trouve la jouissance du débordement… On y trouve le rituel répétitif de la mise en scène. On y trouve la créativité de l’excès. Enfin, et ce n’est pas le moins important, on y trouve le calcul et la rationalité de la violence». (Wolfgang Sofsky). Le geste cruel en rajoute toujours, et choisit non seulement l’ennemi mais toute sa famille. Le point extrême de la cruauté, froide et impassible, est atteint lorsque celui qui fait souffrir est un homme qui le fait «pour rien», «gratuitement», pour le «plaisir», pour «abîmer» son semblable. 
La cruauté, c’est la joie d’avilir et de détruire ce qui est sans défense. Le cruel ne se sent exister que dans l’effroi de l’autre. Se rangeant nécessairement du côté du plus fort, le cruel agit toujours contre plus faible que lui. Seule la psychanalyse a jusqu’ici produit une théorie fertile et une méthode d’investigation susceptibles de rendre compte des performances effrayantes de la personne cruelle : une sorte de «cyclope», un «monstre dont la pensée ne connaît pas de loi», selon Homère. On a observé que dans certains pays en voie de développement déstructurés politiquement et enlisés dans divers problèmes à caractère ethnique (ce que l’anthropologue E. Terray appelle les «nations ethniques»), sur la toile de fond de la violence, vient toujours se greffer une dose de cruauté. 
Dans ses recherches sur la notion de nation, E. Terray nous invite de façon persuasive «… à faire la différence entre une ‘’nation politique’’ : communauté ouverte, dotée d’un projet collectif, qui accepte les étrangers à partir du moment où ils souscrivent à ce projet – ainsi la ‘’nation politique’’ est-elle toujours le produit d’un travail et non le fruit de la nature –, et une ‘‘nation ethnique’’, définie par la possession en commun de traits culturels non choisis, hérités, dont la dépossession est vécue comme une mutilation, communauté fermée qui réunit seulement ses semblables et refuse les autres». 
Pour cet auteur, une «nation ethnique» s’installe lorsque l’espace politique de la cité devient incohérent : elle intervient par défection du politique, comme pour combler un vide. Une «nation ethnique» a tendance à produire de la violence et de la cruauté, qui font leur chemin jusque dans les deux institutions de base de la société : la famille et l’école. En Algérie, ces deux fléaux sont devenus le mode dominant de communication au sein de notre société ; ils opèrent comme une gangrène dans le corps social. Ceci semble même revêtir, de plus en plus, l’aspect d’un phénomène tout à fait normal, qui peut se prolonger sans susciter ni surprise ni indignation. 
Or, la science, et notamment l’éthnologie, nous apporte la certitude que les comportements de violence ou de cruauté ne sont pas d’origine innée, qu’ils ne font pas partie de la nature humaine. Ces comportements prennent racines dans les circonstances, qui président à l’éducation des individus. Il est, en effet, possible par l’éducation d’apprendre aux enfants en bas âge, en cours de maturation sociale, à être bons envers certains, seulement, et à agir avec violence et cruauté envers d’autres. 
Les comportements violents et cruels peuvent, donc, être structurés et amplifiés par certaines attitudes parentales ou par certaines méthodes d’apprentissage par observation. Le désir de détruire les autres peut devenir une caractéristique permanente chez certains individus. Comment faire, alors, pour lutter contre ces deux fléaux et éviter que la famille et l’école ne deviennent les charpentes pourries de tout l’édifice social ? Comment faire, en somme, pour que la famille et l’école puissent délivrer les jeunes de leurs frustrations et de leur haine ? Comment faire, enfin, pour forger une nouvelle pâte humaine, moins violente et moins cruelle ? La tâche n’est pas aisée de répondre à ces grandes interrogations, au moins pour une raison : la violence, selon R. Girard, possède un caractère mimétique d’une intensité telle qu’elle ne saurait mourir d’elle-même une fois qu’elle s’est confortablement installée au sein d’une communauté. Pour la chasser ou la réguler, il faut changer totalement de regard sur la famille et l’école, en insufflant de nouvelles stratégies éducatives, avec de nouveaux procédés pédagogiques qui immunisent contre la violence. 

La facette cachée de la violence en milieu familial
Accoutumée, depuis des siècles, à évoluer en climat instable et violent, la famille algérienne est devenue un lieu retranché et impénétrable : un monde fermé sur lui-même, étroitement soudé et intouchable, qui vit selon ses propres règles, avec un code de discipline implacable, et un système de justice ancestrale fondé sur l’autodéfense. L’Algérien reste viscéralement attaché à la famille.
C’est au sein de ce «microcosme» social, qu’il reçoit son éducation première comprenant l’incorporation de tout un système de règles, de normes et de valeurs communes ; avec divers mécanismes d’enculturation et de socialisation pour le sensibiliser à se comporter de telle façon, plutôt que de telle autre dans telle ou telle situation. C’est, aussi, au sein de ce «groupement éducatif» premier, qu’il va s’initier à différentes pratiques sociales pour développer sa personnalité et acquérir «l’attitude sociétaire». Entretenu par des usages et des coutumes de la culture musulmane, le sentiment familial est traditionnellement fort. Ce type d’éducation règle la vie quotidienne de la famille dans ses aspects les plus variés, jusqu’au moindre détail. Ce contexte éducatif familial implique une moindre vulnérabilité au stress : on s’habitue à supporter la dureté de la vie, on s’en accommode ; on accepte, tels qu’ils sont, les êtres et les évènements. 
Cette relative insouciance favorise un certain conformisme sadomasochiste devant la dureté de l’existence. 
Dans sa grande diversité d’expression, la famille algérienne se distingue par des qualités humaines de dévouement et de générosité. Elle institutionnalise certaines valeurs de la vie collective comme l’acceptation de la différence, l’ouverture à autrui, la reconnaissance réciproque, l’assistance individuelle, la solidarité, etc. Ce sont ces usages immémoriaux de la vie communautaire, qui participent à façonner une certaine «éthique familiale» (une morale de la protection et de la confiance dans les relations entre proches), considérée comme un stade important dans le développement de la conscience morale. Dans la famille algérienne, l’individu n’a pas d’existence autonome ; il est encore considéré comme une partie du tout auquel il se rattache : la communauté, c’est-à-dire à «tout ce qui est confiant, intime, vivant exclusivement ensemble», par rapport à la société, considérée comme une simple «vie virtuelle». L’entraide et la solidarité entre les membres d’une même famille demeurent fortes. Le rôle de l’homme est d’affronter l’environnement hostile, d’assurer les revenus et de protéger l’honneur de la famille. La femme, moins exposée aux conflits de la vie extérieure, est un être pacificateur, qui participe activement à établir la paix entre les membres de la famille. Elle joue le rôle d’un qadî : sa tâche principale consiste à «couper les conflits», à «créer des ententes» et à ramener «l’harmonie dans la famille». L’enfant fait l’objet d’un culte particulier : il est objet d’attention, d’affection, d’ambition, voire d’obsession. Cette attitude éducative particulière, que l’on adopte à l’égard des enfants, fait appel à un héritage culturel transmis et hérité depuis des générations entières. 
Après la décennie noire du terrorisme (un «temps d’obscurité»), la famille algérienne a perdu toute sa grandeur. Elle s’est honteusement refermée sur elle-même, et n’arrive toujours pas à «tirer un trait» sur ce passé douloureux. Elle n’est plus pleinement unie : elle s’est désagrégée. Elle est devenue plus égoïste et moins solidaire. La violence l’a secouée toute entière de l’intérieur et de l’extérieur ; elle a détruit toutes ses activités traditionnelles et son mode d’existence sociale pacifique. Ses relations avec le monde extérieur se sont détériorées : elles sont marquées par une agressivité permanente et une violence nouvelle. Les coutumes et les rites d’appartenance, qui donnent du sens à l’existence, sont à l’abandon. 
Les fêtes et les réunions familiales, périodes pendant lesquelles on relâche les freins pour créer de la joie, se meurent. 
La vie a perdu toute harmonie : elle est devenue douleur et ennui. La joie de vivre a disparu. La famille algérienne n’offre plus de terrain sûr, plus d’alibi ni de protection. Elle est entrée précisément dans une phase de doute et de grande angoisse : le lien de tradition avec le passé a disparu. Vivant dans un état d’agitation continuelle, elle est devenue anxieuse : elle ne sait plus ce qu’elle fait, ni où elle va. Elle se laisse aller. Elle n’arrive plus à donner un sens à son existence. Les règles de la vie collective ne sont plus acceptées et intériorisées. L’indifférence croît : on assiste au dépérissement du lien social, à la dégradation des valeurs morales, à la rigidité de la pensée, à la passivité protestataire, à la méfiance morbide, au mépris de la parole donnée, à une aspiration sans précédent pour l’argent facile, à la fuite civique. On ne respecte plus l’autre dans sa particularité individuelle. 
La confiance dans la justice s’effrite. Chaque famille algérienne est persuadé que sur trois juges professionnels, deux sont bons pour l’enfer. Le soupçon et la peur entre les membres d’une même famille se sont répandus. On assiste à des débauches d’expression dans le langage et la gestualité. L’union du mariage est désormais centrée sur l’intérêt que sur l’affectivité et la sagesse. Les lois civiles et les lois divines se sont embrouillées : on ne sépare plus nettement le spirituel et le temporel, le ciel et la terre, le bien et le mal, le permis et le défendu, le bon et le méchant, etc. 
On croit que le viol est un acte d’intense amour. La frénésie religieuse est réduite à une spiritualité vague. Le climat mental est dominé par la superstition. Bref, nous assistons à une modification profonde de l’état d’esprit de la famille algérienne : elle s’est transformée si rapidement, qu’elle est devenue sujet d’interrogation. Aujourd’hui, on ne sait pas ce qui se cache à l’intérieur de sa nature intérieure, et tout pronostic sur son avenir est de plus en plus hasardeux : retard de l’âge au mariage, inégalité des niveaux d’instruction des conjoints, extension de l’activité salariale des femmes, dureté des relations entre sexes ou classes d’âge, code viril masculin s’exerçant avec brutalité, explosion des syndromes psychopathologiques, augmentation de toutes sortes de violences comme le parricide et l’infanticide, le viol et le suicide, etc. La mutation est totale. Les jeunes des deux sexes sont devenus, subitement, des destructeurs compulsifs. La violence est devenue leur substance, leur identité nouvelle. Ils ne veulent pas rester tranquilles, parce que les objectifs que nous leur proposons sont lamentablement «plats, rassis et stériles». Dès leur plus tendre âge, les jeunes n’ont autour d’eux, comme modèles de comportements, que la tricherie, la duperie, la corruption, le népotisme, la violence et la drogue. Ces mêmes modèles plus tard, une fois parvenus à l’âge adulte, ils les reproduisent, fatalement, à leur insu, par un mécanisme d’imitation qui les dépasse. La violence sur les femmes et les enfants est devenue un problème réel. Mais le sujet est tabou. On n’en parle pas. C’est une violence privée, qui a tendance à se soustraire à l’objectivité du regard, et où toutes sortes de vices prolifèrent : inceste, adultère, sodomie, etc. 
Ce sont, là, des voluptés déviantes, qui enfreignent les règles de la parenté et compromettent la cohésion sociale. Elles sapent les mœurs et la morale de la société. Aujourd’hui, la famille algérienne n’est plus qu’une façade lézardée de toutes parts. Les différentes politiques mises en place, depuis plusieurs décennies, n’ont rien fait pour lui redonner son état d’esprit pacifique et sa splendeur d’autrefois. 

La facette cachée de la violence en milieu éducatif
La violence à l’école est un phénomène social complexe recouvrant des réalités, des situations et des formes diverses, qui varient selon chaque type de société. 
Les actes de violence physiques et verbaux (menaces, injures, vols, racket, etc.) pratiqués au sein de l’école, qu’ils soient petits ou grands, participent d’un sentiment d’insécurité et d’une perturbation des apprentissages scolaires. 
En Algérie, la plupart des débats, qui portent sur la violence à l’école, omettent souvent de mentionner, que l’identification de certains facteurs, tels que les associations de parents d’élèves, le type d’encadrement de l’institution, l’état des infrastructures, la qualité de relations que tissent les élèves avec l’équipe éducative, l’importance que les élèves accordent à la scolarité, etc., est incontestablement utile pour expliquer un certain degré de violence en milieu scolaire. Ce sont, là, autant de «facteurs» impliquant différentes composantes du système scolaire, qui peuvent influencer, voire favoriser indirectement la formation et le développement de la violence dans les activités scolaires. Aujourd’hui, notre système d’enseignement, avec ses pratiques éducatives centrées essentiellement sur la sélection de certains élèves au détriment de tous les autres, continue de creuser des inégalités sociales concernant notamment : le décrochage scolaire, le redoublement, les exclusions d’élèves, etc. Dans cette perspective, tous ceux qui essayent d’apporter une critique positive sur les obscurités et les lacunes de l’école sont considérés par certains responsables, non sans quelque petitesse malveillante, comme les apologètes camouflés de la culture occidentale. Tous ceux qui appellent à revoir les modalités pédagogiques d’optimisation de l’enseignement, pour lutter contre la plate déchéance de la médiocrité pédagogique quotidienne, sont perçus comme des ennemis. 
L’école algérienne est en butte à des adversaires farouches, à des magiciens du savoir et de l’avenir, qui ont recours à la superstition et au fanatisme, pour faire de l’école leur domaine propre et régner ainsi en maîtres. Ne parlant pas la langue de la raison, ayant une vision tragique du monde, souillant tout ce qu’ils touchent, ils ont fini par rendre l’école méconnaissable. Ce sont des gens qui sont en rupture déclarée avec la pensée pédagogique moderne, c’est-à-dire avec la culture de la raison et du progrès. Ils ne veulent pas se rendre à l’évidence, que l’école algérienne a lamentablement échoué : elle a fait beaucoup pour l’instruction et très peu pour l’éducation. Loin de créer une communauté de citoyens cultivés, qui se gouvernent eux-mêmes, elle a contribué à la propagation de l’abrutissement intellectuel et à la passivité politique. Elle n’a même pas pu former un «diseur d’avis», autrement dit «un homme qui sait dire son opinion, parler quand il le faut et comme il convient». 
La crise de l’école algérienne est profonde : elle requiert un gros effort d’analyse et de pédagogie pour débusquer la ruse tapie au fond de notre système éducatif. On ne peut obtenir une école saine et performante, joyeuse et créatrice, qui développe les forces spontanées de l’enfant, au milieu d’une société qui prône le charlatanisme et l’obscurantisme, et qui ne s’efforce pas de sauvegarder l’efficacité des meilleurs. 
Depuis maintenant une soixantaine d’années, on a enchaîné le peuple algérien à une «école moyenâgeuse» pour en faire une masse grouillante de créatures manipulables. L’école algérienne n’a pas su mettre en place une «pédagogie complète». Pour ne prendre qu’un exemple, elle a oublié l’éducation du corps, cette «maison d’argile», selon l’expression du philosophe anglais John Locke. 
En omettant l’éducation corporelle dans les activités physiques et sportives, l’école algérienne n’a pas permis à l’enfant d’acquérir certaines qualités et valeurs humaines fondamentales, qui façonnent l’âme de la citoyenneté : apprendre à respecter les règles et les normes, à contrôler ses pulsions individuelles, à accepter la différence, à respecter les autres, etc. 
Avec les formes d’échange et de communication sociale qu’elle suppose, l’éducation corporelle a un rôle décisif à jouer dans le long processus de pacification et de civilisation des mœurs. 
C’est un outil culturel et pédagogique essentiel pour former une jeunesse saine et ouverte sur le monde moderne. Sans la prise en charge du corps, sans véritable édification d’un système des pratiques corporelles articulant tradition et modernité, la réforme du système éducatif algérien apparaît comme une fiction idéologique, une dérision, un coup de bâton donné à un ver de terre. Aujourd’hui encore, l’école algérienne continue de fabriquer un être humain séparé de son corps, qui fonctionne de façon aveugle et mécanique, pour ne pas dire frustre et violente.
B. L.

Tag(s) : #Vie Scientifique

Partager cet article

Repost 0