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13 JANVIER 2017 PAR ANTTON ROUGET ET STÉPHANE ALLIÈS

Pendant des années, l’ancien secrétaire d’État et nouveau président de la fédération française de rugby a vendu des équipements confectionnés en Inde. Actionnaire de la société Be Rug Be, il s’est lié à un investisseur étranger mystérieux pour s’ouvrir à l’international par le biais d’une holding luxembourgeoise ayant des ramifications au Panama, aux îles Vierges britanniques ou encore à Belize. Que des paradis fiscaux…

Les montages offshore ne sont pas que l’apanage du monde du football. Avec un savoir-faire qui n’a rien à envier à celui des stars du ballon rond impliquées dans les Football Leaks, l’ancien secrétaire d’État de François Fillon et tout nouveau patron du rugby français, Bernard Laporte, a été au cœur de montages commerciaux sophistiqués passant par les plus grands paradis fiscaux de la planète, selon des documents et témoignages obtenus par Mediapart.

L’ancien sélectionneur de l’équipe de France – qui a été élu à la présidence de la fédération le 3 décembre dernier – a longtemps dirigé avec deux associés la société française Be Rug Be, spécialisée dans la vente de ballons et vêtements de sport. Or, quand cette entreprise a cherché à se développer en 2003, Bernard Laporte n’a rien trouvé de mieux que de s’associer au Luxembourg avec un mystérieux investisseur, dont il dit aujourd’hui ne connaître que le nom de l’avocat… Les fonds de ce Monsieur X provenaient, quant à eux, du Panama, des îles Vierges britanniques et du micro-État de Belize.

 

Capture d'écran dans les archives du site internet de Be Rug Be (aujourd'hui hors-ligne).Capture d'écran dans les archives du site internet de Be Rug Be (aujourd'hui hors-ligne).

Les sociétés ont depuis été dissoutes dans des conditions floues. Interrogé par Mediapart, Bernard Laporte nie toute évasion fiscale, livrant à l’inverse le récit d’un échec commercial un brin “pieds nickelés” et laissant entrevoir une légèreté inquiétante pour le taulier d’une fédération qui gère un budget de 110 millions d’euros.

Les affaires se présentaient pourtant sous les meilleurs auspices voilà vingt ans. En 1998, Bernard Laporte, ancien agent de France Télécom et demi de mêlée de Bègles (jusqu’en 1993) devenu entraîneur émérite du Stade Français (1995-99), puis sélectionneur de l’équipe de France (1999-2007), est aussi un businessman multi-cartes. Il a notamment lancé la marque Be Rug Be  avec plusieurs amis du sérail, dont Diego Dominguez, ouvreur italo-argentin génial, ou l’ancienne gloire du XV de France Philippe Sella.

 

Bernard Laporte et Diego Dominguez à Toulon, en 2016.Bernard Laporte et Diego Dominguez à Toulon, en 2016.

Le premier est considéré comme un « frère » par Laporte, qui l’a détecté, entraîné et propulsé sur le devant de la scène internationale au Stade Français. De cette expérience est née une amitié profonde, emblématique de ces relations quasi indéfectibles qui unissent parfois joueurs et entraîneurs. En 2004, tandis que Dominguez raccroche les crampons, Laporte le coopte dans le staff de l’équipe de France, pour prodiguer des conseils sur le jeu au pied. Une décennie plus tard, Laporte pousse encore son ami à sa succession au poste de manager du RC Toulon en le soutenant publiquement. « C’est quelqu’un avec qui j’ai travaillé main dans la main y compris en dehors du rugby. On a toujours eu énormément confiance l’un en l’autre », déclare-t-il publiquement.

La relation du nouveau président de la fédération avec Philippe Sella est d’une intensité similaire. En 1999, Laporte rêve de faire de l’ancien international, 111 sélections chez les Bleus, son adjoint dans le staff de l’équipe de France. L’opération échoue, mais Laporte continue à animer séminaires et conférences pour Sella Communication, la société de gestion de son ami, qui incarne en même temps « l’âme de Be Rug Be ».

Une quatrième personne est au centre du dispositif : Prosper « Cooper » Halimi, un passionné du ballon ovale spécialisé dans le textile en Inde qui apporte son savoir-faire à un projet promis au succès. Et un ami de Laporte, qui connaît le métier, là où ses compères ont surtout un entregent, qui permet à la PME de rapidement pénétrer le marché.

 

 © Be rug be© Be rug be

Les ballons fabriqués en Inde, promus par le sélectionneur du XV de France et officiellement “testés” par Dominguez irriguent les clubs professionnels et le monde amateur. « 226 000 exemplaires » vendus en 2001, annonce alors un article des Échos, une année au cours de laquelle Be Rug Be revendique des contrats avec « 9 % des clubs affiliés à la FFR ». Trois ans à peine après son lancement, sa croissance bouscule les acteurs traditionnels du secteur, dont la célèbre marque Gilbert. Be Rug Be rêve alors de conquérir le monde. Diego Dominguez, star italienne née à Cordoba en Argentine, s’apprête à lancer une filiale dans son pays natal en avril 2005. Et des projets phosphorent en Espagne, en Italie, au pays de Galles, ou en Australie, selon Cooper Halimi.

 

En 2003, la prometteuse start-up française s’associe à un étrange investisseur qui promet de la faire changer de dimension. Le 30 septembre, Bernard Laporte, qui vient d’emmener l’équipe de France en demi-finale de la coupe du monde une semaine avant, fonde au Luxembourg l’entreprise Becom International SA, en compagnie de Diego Dominguez et de Cooper Halimi. Chacun détient 105 parts (équivalant à 5 250 euros) d’une société majoritairement détenue par une mystérieuse holding, BE Holdings, créée à la même période et propriétaire de 55 % du capital.

« On a perdu de l’argent avec cette histoire »

Impossible de savoir, pourtant, qui se cache derrière BE Holdings. « Il s’agit d’un investisseur qui souhaitait développer la marque et d’autres licences », assure dans un premier temps Cooper Halimi. Quel est le nom de cet associé ? Silence. Bernard Laporte et Cooper Halimi disent aujourd’hui ne connaître que son représentant : Gabriele Bartolucci, un « avocat d’affaires » établi au Luxembourg. Cet administrateur de sociétés dans le Grand-Duché aurait été présenté à Laporte et Halimi par Dominguez, après avoir joué les intermédiaires pour le compte de Claudio Grotto, le patron de la marque Gas Jeans, qui deviendra sponsor italien du Stade Français.

Le mystère sur l’identité du financier étonne d’autant plus que Be Holdings est elle-même la propriété de deux autres entreprises nichées dans des paradis fiscaux : la société de droit de Belize Darwin Strategies LTD et la holding panaméenne Akampa International S.A. Histoire de complexifier un peu plus le montage, la première (Darwin) est l’une des administratrices de la seconde (Akampa), en compagnie d’une troisième société offshore, Himley Holdings Corp., domiciliée aux îles Vierges britanniques. Fondée par Jose Guillermo Gonzalez Alvarez et Eugenio Ruiz – des prêtes-noms –, Akampa est en réalité dirigée par l’avocat luxembourgeois Joe Lemmer, spécialisé dans la domiciliation d’entreprise. Son secrétariat refuse d’en dire plus sur le(s) réel(s) bénéficiaire(s) des sociétés offshore : « Pas d’information à ce sujet. »

 

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À son sujet, Bernard Laporte et Cooper Halimi souffrent à nouveau d’amnésie : « Joe Lemmer, est-ce qu’on le connaît ? Honnêtement, on ne sait pas. » Étonnant : l’avocat est pourtant un de leurs administrateurs dans Becom International SA. Joe Lemmer les représente aussi dans une autre entreprise – française celle-là : Global Sports Marketing (GSM), qui a vu le jour à Paris le 21 septembre 2004. Son objet : miser sur le développement du rugby en Espagne pour investir le marché, expose Cooper Halimi. Charge à Dominguez de faire venir des Argentins qui, une fois naturalisés, élèveraient le niveau et la compétitivité du rugby local. Et un nouveau marché d’équipement en ballons à la clé…

Mais le montage utilisé pour l’opération interpelle une nouvelle fois par sa complexité. À sa création, Global Sports Marketing a pour actionnaires Becom International SA, la boîte luxembourgeoise de Laporte, Halimi, Dominguez et de l’investisseur inconnu, ainsi qu’une autre entreprise étrangère : Helindor S.A, domiciliée dans une zone franche en Uruguay. « Je ne sais pas qui sont les ayants droit de cette société, mais Diego Chorny [un homme d’affaires à l’initiative du projet de développement du rugby espagnol – ndlr] était de nationalité uruguayenne », suggère Cooper Halimi.

Le Luxembourg, le Panama, les îles Vierges britanniques, Belize, une zone franche en Uruguay… les soupçons d’évasion fiscale sont pourtant balayés par Laporte et Halimi. « C’est Bartolucci [l’avocat] qui nous a amenés là-bas », expliquent les deux hommes de concert. « Il nous dit que fiscalement, c’est plus intéressant et qu’il vit là-bas, qu’il veut qu’on se domicilie là-bas. Il n’y a pas d’interdiction de monter des sociétés au Luxembourg, donc pourquoi pas ? », réagit Laporte. Il assure que sa participation à Becom « a été déclarée à [s]on entrée au gouvernement [en 2007] » et présente le détail de sa déclaration d’ISF en 2007 pour prouver sa bonne foi. Et les dividendes, ont-ils été déclarés en France ? La question n’a même pas lieu d’être : « Il n’y en a pas eu, sourit Laporte, on a perdu de l’argent avec cette histoire. »

 

Bernard Laporte et François FIllon en septembre 2007, peu avant que le premier devienne secrétaire d'État aux sports dans le gouvernement du second. © Reuters/Charles PlatiauBernard Laporte et François FIllon en septembre 2007, peu avant que le premier devienne secrétaire d'État aux sports dans le gouvernement du second. © Reuters/Charles Platiau

 

Le rugby espagnol ne s’est finalement pas invité à la table des VI Nations. Et l’entreprise Be Rug Be (qui a depuis été cédée à l'entreprise Unistade il y a un peu plus d'un an, et continue son activité sans lien avec ses fondateurs) n’a jamais été à la hauteur de ses espoirs. Après Sella au début de l’aventure, Laporte et Dominguez finissent par se retirer du projet en 2008. « On avait tous des activités respectives et cette société, on ne s’en est occupés que quand on avait le temps », regrette Cooper Halimi. Comme preuve de bonne foi, il montre ses courriers à Be Holdings, l’actionnaire majoritaire de Be Rug Be aux connexions offshore, réclamant le paiement de la seconde tranche de l’acquisition de la marque, après un premier versement de 20 000 euros. « J’ai donc fini par leur adresser un courrier recommandé en 2008 pour rendre la vente caduque », conclut-il.

Cependant, au Luxembourg, Becom International a malgré tout continué d’exister pendant plusieurs années encore, déposant bilans annuels et nommant de nouveaux administrateurs pendant six ans, avant que soit enfin liquidée l’entreprise. L’acte de dissolution n’est en fait intervenu que le 26 février 2014, en même temps que Be Holdings SA. Soit deux mois à peine avant que Laporte annonce publiquement sa candidature à la présidence de la Fédération.

À quoi ont pu servir ces deux sociétés jusqu’à cette date ? À rien, assurent Laporte et Halimi, qui déclarent même ne pas avoir participé à la liquidation de leur entreprise. Les documents consultés par Mediapart sont pourtant formels et démontrent le contraire. Le 19 décembre 2013, à 13 heures, ce sont bien les représentants de 85 % du capital de Becom qui ont scellé la fin de l’aventure. Soit l’actionnaire majoritaire et deux membres du trio Laporte-Dominguez-Halimi. Ce dernier assure n'avoir jamais rien signé. Après plusieurs relances, Bernard Laporte finit par lâcher, incertain, qu’il « est possible que Diego [Dominguez] m’ait donné à signer un pouvoir pour dissoudre la société. Mais honnêtement, je n’en ai aucun souvenir… ».

Contactée par téléphone, la fiduciaire Manaco, chargée d’administrer la société depuis le Grand-Duché, rappelle comme une évidence qu’elle n’a pas pour habitude de liquider une entreprise sans l’accord de ses actionnaires. Contacté également, Diego Dominguez n'a pas retourné nos appels.

Tag(s) : #vie sportive

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