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Par Hamid Oussedk

(le 24/06/2009 à 09h26) Cliquez ici pour imprimer cette page

Article paru en 2009, dans le SOIR d’Algérie et l’Expression,repris dans plusieurs journaux africains et Revues spécialisées.

Le Président de la République a fait montre de sa détermination à relancer le secteur des sports tout en appelant l’ensemble de la famille sportive à plus de rigueur et d’efficacité. Il vient de rappeler avec insistance: «Ce secteur est celui de la jeunesse. Il est inconcevable de marchander avec les loisirs, les passions et l’espoir de la jeunesse..., les responsables doivent savoir que la grandeur de l’Algérie n’est pas dans le marché, celui qui veut gagner de l’argent doit quitter le monde du sport.»

 

Une déclaration conforme à la remarque courroucée faite en avril 2006: «Il n’y a pas un seul secteur où nous n’avons que de bons gestionnaires, à commencer par le domaine de la jeunesse et des sports où il n’y a pas une seule équipe de football bien gérée.»

 

Après ce diagnostic, le président de la République a insisté pour que le sport soit assaini et devienne une priorité nationale. Face à ce constat et à la réalité des faits sur le terrain, comment ne pas afficher notre étonnement devant la décision de la FIFA «d’interdire aux clubs non-professionnels à partir de 2011, au plus tard, de participer aux compétitions continentales comme la Ligue des champions d’Afrique». Une exigence en totale inadéquation avec le niveau de développement et les possibilités de financement de nos pays. Une mesure qui risque de s’avérer discriminatoire et de marginaliser encore davantage les pays dont le sport est «en développement».

Le sport professionnel est produit par la société marchande.

Il faudrait être particulièrement de mauvaise foi pour imaginer que des populations subissant de sérieuses difficultés économiques et sociales, voire des conflits armés, puissent émerger de leur dramatique situation et aboutir par l’effet d’une baguette magique au professionnalisme. Le sport de performance ne peut s’importer comme une banale marchandise. Les dirigeants des Instances sportives internationales ont longtemps cherché, à faire croire que le sport était au-dessus de la politique et de la religion et qu’il pouvait se concevoir hors des contraintes économiques et sociales. Accepter une telle vision, c’est admettre une démarche simpliste qui traite le sport en dehors de ses dimensions sociologiques, historiques, économiques, culturelles et politiques. C’est également s’interdire la réalité du coût financier qu’exige une pratique de plus en plus sophistiquée: installations, matériels, formation, recherche, entraînements, alimentation, soins, etc.

Comment est-ce possible que Sepp Blatter agisse de la sorte et méconnaisse à ce point les dures réalités du sport africain?

Il ne peut ignorer que sa décision peut aboutir à une grave crise du sport roi dans notre pays et de façon générale, en Afrique? La mutation exigée est-elle possible? En quoi est-elle bénéfique en l’état actuel? Dans ce contexte nouveau de la mondialisation, la coopération africaine est malheureusement en crise non seulement par manque de moyens mais aussi en raison de l’absence de vision adaptée à ces changements. Les responsables africains et arabes font preuve d’une apathie remarquable. A croire que la réflexion sur l’avenir du sport et la place de l’Afrique dans ce monde globalisé ne peuvent être que l’apanage de cercles et d’intérêts extra-africains et de leurs relais habituels sur le continent? Faut-il encore, que l’on cesse d’entretenir dans nos pays des situations qui alimentent cycliquement nombre de conflits qui minent le sport et empêchent de se consacrer résolument à ses véritables problèmes et à son développement?


Le système sportif mondial mis en place (Comité international olympique, fédérations internationales, confédérations...) et ses institutions de plus en plus intégrées, se caractérisent par l’extension de leur processus de marchandisation marqué à l’échelle planétaire par des flux économiques sans précédent. Selon Vladimir Andreff, professeur agrégé en sciences économiques, à Paris 1 Sorbonne, le marché mondial de tous les biens et services sportifs est estimé à environ 600 milliards d’euros, dont 250 milliards pour le football, 150 milliards pour les articles de sport et 60 milliards pour les droits de retransmission télévisée d’événements sportifs. Dans l’ensemble des pays développés l’économie du sport s’établit entre 1,5% et 2% du PIB. La télévision avec 565 millions d’euros représente en France 58% des budgets des clubs, suivie de loin par la publicité et le sponsoring 168 ME, soit 18% des budgets, la billetterie 139 ME, soit 14% des budgets. Seuls 2% des revenus des 40 clubs professionnels français proviennent des subventions des collectivités locales. Les clubs anglais tirent 38,7% de leurs revenus des droits TV, les allemands 34,8%, les espagnols 42%.
Les italiens sont les seuls à dépasser les clubs français avec 62% de recettes issues de droits télévisuels (Revue internationale sur le travail, oct.2005).

 

Qui peut imaginer sérieusement que l’ENTV est en mesure d’apporter un tel financement à l’heure actuelle? À moins que d’autres chaînes de TV se tiennent dans l’ombre, prêtes à intervenir?
Qui en fera le choix? Sur quels critères et à quelles conditions? Le sport génère des masses financières extrêmement importantes que l’on ne peut ignorer.
Le Top 20 des clubs classés par revenus, place une nouvelle fois, en février 2009, le Réal Madrid en tête du classement (366 millions d’euros de revenus) devant Manchester (324 millions) et le Barça (309 millions).
Deux clubs français figurent dans le Top 20: Lyon (156 millions) et Marseille (127 millions). À Chelsea, les salaires ont pesé 200 millions d’euros pour la saison 2007-2008. Mais pour mieux apprécier la réalité de ces chiffres il est important de préciser que le football espagnol, avec un endettement cumulé de plus de 3,4 milliards d’euros, est au bord du gouffre financier et doit être «davantage réglementé», estime le quotidien El Pais. «La ruine menace le football espagnol», selon le journal madrilène, pour qui les effets combinés de la crise économique et une fuite en avant financière mettent en danger l’industrie du ballon rond du pays vainqueur de l’Euro 2008.
La crise financière mondiale qui frappe de plein fouet les pays industrialisés entraîne nombre de difficultés, voire un risque d’effondrement de certaines économies des pays du Sud. Personne ne semble être en mesure de prévoir où s’arrêtera la contagion?
Quelles seront les retombées de la crise financière sur l’activité sportive et notamment le football? Comment gérer cette crise? Faut-il mettre en place de nouvelles régulations? Quelle gouvernance pour les structures sportives? Quels sont les principaux défis à relever? Quelles seront les conséquences du point de vue politique, économique, culturel et sportif qu’entraînera immanquablement l’application de la directive de la FIFA? Les coûts des grandes manifestations sportives font quelles sont impossibles à réaliser dans nos pays et sont de plus en plus réservées à un nombre très restreint de pays.


Doit-on accepter que la pratique sportive soit réservée à un nombre limité de citoyens et qu’elle soit un véritable luxe dans nos pays? Il me semble qu’il y a des priorités aussi importantes et énormes dans tous les secteurs pour qu’on ne fasse pas du football, à mon avis, le centre du monde. Il y a des préalables qu’il faut d’abord réaliser avant de penser à professionnaliser le football. Une évaluation qui recoupe la pertinente remarque de M.Bachir Zoudji faite en 1999 et toujours d’actualité: «Le caractère aventurier de la démarche sur laquelle est basé le projet du Professionnalisme en fait davantage un faux départ qu’un moyen rationnel permettant d’atteindre un football de haut niveau.
Le professionnalisme c’est dans une société où l’argent est roi, un mal nécessaire dont il convient de maîtriser les excès et d’optimiser les avantages en préservant l’éthique sportive» (Horizon du 09-08-1999).
La précipitation de la Fifa à vouloir imposer sa décision dans nos pays au moment où la planète football connaît une ambiance «désabusée» est pour le moins problématique. Sinon faut-il croire que les enjeux sont ailleurs?

Dans ce cas, l’analyse de William Gasparini appelle à une sérieuse réflexion: «En préconisant le libre-échange et la réduction du rôle de l’État à ses fonctions régaliennes, la conception néolibérale du sport veut prendre les traits de la modernité. Le sport constitue un laboratoire de cette nouvelle conception où l’on teste des dispositifs qui seront par la suite appliqués dans d’autres secteurs. Ainsi en est-il de la gestion des associations, de la télévision numérique à péage ou de la gestion des ressources humaines.


Comme tout système idéologique et institutionnel, la vision libérale du sport traverse tout le champ de l’expérience sociale. Et c’est bien là sa force. Elle s’insinue dans les institutions et les rouages des États et s’insère dans les structures mentales avec le consentement (passif ou actif) de certaines fractions de la population.»
Les Pouvoirs politique et judiciaire européens se sont opposés à de nombreuses reprises aux décisions de la toute-puissante FIFA, qui s’est trouvée chaque fois obligée de reculer. Comment expliquer que la Fifa ne se soit jamais aventurée à admonester ou encore moins à condamner les rebuffades de la Commission européenne. Récemment, à l’issue du congrès de la FIFA, organisé le 5 juin 2009 sous le soleil des Bahamas, Michel Platini président de l’UEFA a demandé aux fédérations européennes de s’abstenir d’appuyer la proposition de Blatter dite 5+6 (obligation pour les clubs d’aligner six joueurs nationaux dans le onze de départ): «Je vous demande de vous abstenir lors du vote: restons neutres, ne braquons pas la Commission européenne, ça peut être très grave».
Une proposition énoncée par la FIFA de façon ambigüe en se référant au concept de «quota selon la nationalité». La proposition de l’UEFA à la Commission européenne, en mai 2008, désignée sous le nom de «Home Grown Player Rule» «Règle des joueurs élevés-maison», est une idée alternative qui me semble préférable. Selon cette proposition, dans le groupe «A» de 25 joueurs de chaque sélection nationale, 8 d’entre eux devraient, entre 15 ans et 21 ans, avoir été formés pendant au moins 3 ans dans un centre de formation relevant de la compétence de la fédération nationale concernée.
L’objectif principal d’un club sportif ne peut être la recherche en priorité, de dividendes pour les actionnaires mais de participer à des compétitions et de les gagner. Le sport est un plaisir, une forme de rêve.
L’explosion de joie et l’extraordinaire enthousiasme retrouvé pour quelques heures, après la victoire du Onze national contre l’Egypte et la Zambie doivent nous faire réfléchir également sur ce que pourrait être un rêve brisé et un bonheur dévoyé par des mesures étrangères aux attentes de la jeunesse.

En Algérie, certains clubs, à l’image du WAT,du MCO, du MCA, de l’USMAlger, du CRB, de la JSK, du MOB, de l’ESS, du MOC et de l’USMAnnaba, pour ne citer que ceux-là, sont une marque forte du paysage sportif national grâce à leur histoire, à leur identité sociale et à leur notoriété. Pour les investisseurs, la rentabilité vient de l’image du club qui ne résulte pas forcément de victoires immédiates.
Le sport professionnel relève du pur business: les valeurs sportives sont mises d’abord au service du profit avec pour principale caractéristique une absence totale de démocratie dans ses institutions: le renvoi de Pape Diouf, le 18-06-09, en est le parfait exemple. Drôle de logique d’un système qui prône une totale autonomie par rapport à L’État qui finance dans nos pays à plus de 90% le sport et autorise à tous les dépassements un individu «propriétaire» d’une équipe sportive.
Malheureusement, Il faut admettre que ceux qui confondent leur mission de régulation, avec la manipulation, les pressions et la cooptation légitiment les rappels à l’ordre et «l’interventionnisme» auxquels nous assistons.


A travers le monde, de nouveaux acteurs ont pris le contrôle des institutions sportives: hommes d’affaires, médias, grandes entreprises, multinationales, agences de marketing et sponsors.
En Algérie, de riches investisseurs ont tenté ces dernières années de «pénétrer» dans le monde du football, d’apporter l’investissement nécessaire et d’imposer une gestion plus rigoureuse et moderne. Le système «Beggar» a vite fait de montrer sa force et son hostilité à tout réel changement: c’est là également un sérieux problème qu’il convient de bien analyser pour éviter que la mise en place du professionnalisme ne se transforme en une tentative de transplantation sur une jambe de bois.
La réalité est que l’on ne pourra parler qu’une fois la mise à niveau des infrastructures et des clubs achevée. Il faut que les clubs algériens acquièrent une gestion digne de ce nom. C’est pour cette raison qu’un partenariat devra être conclu pour assurer dans une première étape la mise en place d’un cycle de formation spécialisé dans la gestion des clubs sportifs.
Une série d’aménagements législatifs et réglementaires sont également nécessaires pour réguler cette nouvelle expérience de gestion sportive dans notre pays. Il est indispensable pour les pouvoirs publics de fixer clairement les orientations, d’arrêter un véritable programme et un échéancier rigoureux à même d’assurer de façon harmonieuse et coordonnée la transition vers «l’entreprise de spectacle sportif».
Les flux financiers internationaux liés à la mondialisation du sport sont de plus en plus importants, la criminalité et d’autres activités viennent alors naturellement se greffer sur eux et offrent à bien des «personnages» la possibilité de diversifier nombre de réseaux qui sous-tendent ces dérives en utilisant notamment le sport professionnel.
Pablo Escobar, célèbre baron de la drogue du cartel de Medellin, possédait
plusieurs clubs de football et de basket-ball: d’où la nécessité de prévoir et d’appliquer rigoureusement des règles de transparence, de comptabilité et de gestion. C’est là une sérieuse préoccupation.
La pratique sportive s’élargit et révèle d’énormes enjeux sociaux, économiques et culturels. L’État a des responsabilités mais c’est aussi au mouvement sportif d’assumer son fonctionnement, son projet sportif.
Le sport professionnel, le sport amateur et le sport loisir sont représentatifs de la place qu’occupe véritablement le sport dans la société contemporaine. Si le premier peut être considéré comme une activité économique à part entière, son impact ne se limite pas au seul marché dans la mesure où le spectacle sportif est à l’origine de multiples conséquences (identité d’un territoire, facteur de cohésion sociale). Il est important de faire remarquer que le poids économique du sport amateur et du sport de loisir est nettement supérieur à celui du seul secteur professionnel.
A ce titre, l’instauration d’une reconnaissance de type «utilité sociale» aurait pour objet de mettre en avant le projet sportif d’intérêt général et de donner aux clubs des droits en contrepartie de devoirs.
Il est temps et du devoir de l’Union africaine de se saisir de l’ensemble de ces problèmes afin que le sport comme les pratiques qui lui sont liées soient un levier de développement et non un facteur de domination politique, sociale et culturelle.
Le sport est sans frontières. Il réunit les pays et les régions dans ce qui est magnifiquement incarné et conçu par les Principes olympiques.
Le sport promeut par la coopération internationale les valeurs de la dignité humaine, l’égalité, l’amitié et la non-discrimination. Le sport peut être parfois dévoyé par des objectifs politiques, mercantilistes et discriminatoires.
La dignité humaine peut en pâtir en l’absence d’humanisme sportif et si les principes d’égalité, de solidarité et de fair-play ne sont pas respectés. Face à la volonté clairement affichée du président de la République d’assainir ce monde du «t’bizness» footballistique dont il a parlé à Sétif, se dresse le Moloch du «t’bizness» planétaire et ses multiples sbires.
Appliquer sans débat ni discernement l’oukase Blatter serait tourner le dos à la volonté d’un nécessaire assainissement et d’un légitime développement du sport national en général et du football en particulier. Les sérieuses difficultés, voire les dérives qui guettent et menacent le football national, imposent aux pouvoirs publics le devoir de demeurer vigilants et inflexibles sur un certain nombre de principes pour éviter qu’ils ne soient transformés en une «simple pompe à sous», une source de pertes sans réel profit pour les loisirs, l’éducation et l’épanouissement de la jeunesse.
Le football professionnel en Afrique, avant 2011, c’est un peu l’image du Dakar vue en 1988 par René Dumont:
«Ce rallye est indécent. Je compare cela à une bande de fêtards qui organisent un banquet, mais pas chez eux, et qui entrent chez un pauvre pour ripailler sans l’inviter à partager...,
La vraie aventure c’est la lutte contre la faim. Se taire c’est être le complice d’une insulte à ce continent.» L’oukase de Stepp Blatter, qui ne s’embarrasse pas de la réalité socioéconomique et culturelle de nos pays, relève de la même indécence qui révoltait René Dumont face aux fêtards du Dakar.
Elle nous incite à nous poser les questions fondamentales quant à la nature et aux fonctions du sport dans notre société: faut-il tout mettre en œuvre pour le développement et l’épanouissement de la jeunesse ou servir de marchepied à la volonté d’hégémonie et de profit des magnats du football?
Hamid OUSSEDIK (*)
(*) Expert international.
Ancien responsable de l’éducation préventive et du sport à l’Unesco.
Ancien président du Conseil national des sports,
Ancien vice-président du Comité olympique algérien

Tag(s) : #Vie politique, #Vie Sportive

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