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22 JANVIER 2017 PAR FABIEN OFFNER

Battu par Adama Barrow lors de l'élection présidentielle du 1er décembre 2016, Yahya Jammeh a fini par quitter le pouvoir, et le pays, samedi 21 janvier. Le pays attend désormais l'arrivée de son nouveau président. Reportage à Farafenni, à la frontière avec le Sénégal.

 

Farafenni (Gambie), envoyé spécial.– Un grossier dessin en couleurs de Yahya Jammeh, « Father of the Nation », orne le mur noir d’humidité du poste-frontière de Farafenni, en Gambie. Les voyageurs le dépassent sans un regard, dans des voitures ou à l’arrière de charrettes tressautantes tirées par des chevaux. À l’intérieur du bâtiment, les policiers en chemise jaune regardent vaguement un match de foot de la coupe d’Afrique des nations. Les murs sont tapissés d’une mosaïque de photos de personnes recherchées. Une autre photo, affichée depuis 22 ans, a été décrochée récemment : le portrait officiel de Yahya Jammeh, souriant, sceptre à la main. Ces policiers plus sympathiques et détendus qu’à l’ordinaire l’ont posé négligemment dans une vieille caisse en plastique vert, par terre. Par discrétion, une policière décide de le cacher sous un calendrier. Pas de chance, il est aussi à l’effigie de Yahya Jammeh. Alors elle retourne carrément la photo. Ainsi s'achève la présence quotidienne du dictateur dans sa vie. Jammeh avait pris le pouvoir en 1994.

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Yahya Jammeh, désormais ancien dictateur gambien, a finalement décollé de Banjul, la capitale, samedi 21 janvier vers 21 heures, sans avoir pu contester légalement le résultat de l’élection présidentielle du 1er décembre, perdue face à Adama Barrow. Direction Conakry, en Guinée, première étape avant une installation probable en Guinée équatoriale, loin de sa zone de nuisance potentielle.

Dimanche 22 janvier, au poste-frontière de Farafenni, entre le Sénégal et la Gambie. © Fabien Offner

Jusqu’à l’usure, Jammeh aura éprouvé la patience de ses pairs africains, dont les efforts diplomatiques ont fini par payer après d’interminables négociations. Une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, le feu vert de l’Union africaine, le déploiement aux frontières d’une force militaire de la Cédéao à commandement sénégalais et la médiation des présidents de la Guinée et de la Mauritanie auront été nécessaires pour le faire partir sans violence.

Dans une déclaration diffusée à la télévision la veille de son départ, Jammeh a tenté de partir la tête haute : « Ma décision d’aujourd’hui n’a pas été dictée par quoi que ce soit d’autre que l’intérêt suprême du peuple gambien et de notre cher pays », a-t-il feint. L’opération « Restauration de la démocratie » lancée le 19 janvier par la Cédéao, peu après que le président en exil, Adama Barrow, a été investi à Dakar dans les locaux de l’ambassade de Gambie au Sénégal, n’est pourtant pas passée loin de finir sa course à Banjul.

Dans la ville frontalière de Karang, au Sénégal, où un détachement était en attente, l’option militaire semblait motiver les troupes. « La récréation est terminée, s’agaçait vendredi un militaire sénégalais adossé au mur d’enceinte derrière lequel des blindés étaient positionnés. Quand il y a autant de signes qui vont contre toi comme ça, il faut savoir partir. S’il s’accroche, c’est fini pour lui, il va finir comme Kadhafi. » D’autant qu’après la défection de plusieurs ministres et diplomates gambiens, le chef des armées lui-même s’était désolidarisé de son président, non sans avoir retourné à plusieurs reprises son uniforme au gré des évolutions. Entrée en Gambie ce dimanche matin à 9 heures, l'armée sénégalaise a été acclamée par les militaires gambiens.

Dans l’attente du départ effectif de Jammeh hors du pays, l’ère de la Gambie nouvelle avait débuté sans cotillons, samedi à Farafenni. « Je suis content car notre nouveau président arrive », raconte nonchalamment l’un des policiers du poste-frontière en épluchant une orange avec les dents. En ville, ni inscriptions sur les murs, ni signes ostensibles de joie comme dans la capitale. Tournée vers le commerce frontalier, la localité n’a rien à offrir sinon des alignements de boutiques et de gargotes sales et chancelantes. « La nuit précédente, les habitants étaient tous chez eux car ils redoutaient une intervention de la Cédéao, raconte le policier. Mais aujourd’hui, tout le monde a repris ses habitudes. » Dont celle de ne pas trop causer politique. La parole des habitants semble toujours étouffée par une main invisible. Pour éviter les questions, on prétexte une course à faire, on n’a « pas d’opinion » ou on est étranger. Keba Cissé se dit tout de même « content que les choses se soient passées dans le calme » et souhaite que le nouveau président apporte enfin à certains quartiers de la ville « du courant, des bonnes routes et de l’eau courante ». Peut-être Barrow parviendra-t-il à faire aboutir le projet de pont de Farafenni, sur le fleuve Gambie, dont la construction maintes fois annoncée mais jamais réalisée a toujours illustré la mésentente entre le Sénégal et la Gambie. Ces deux pays sont liés par des peuples communs mais séparés par l’histoire coloniale, la démocratie et le soutien de Jammeh aux rebelles de la Casamance. En attendant le réchauffement attendu entre les deux pays, le vieux ferry assure toujours le service.

À Karang (Sénégal), Élisabeth n’aurait pas été contre une fin brutale pour Yahya Jammeh, à l’image des milliers d’autres Gambiens réfugiés comme elle au Sénégal en attendant le dénouement, ou comme ceux exilés à l’étranger depuis plusieurs années pour motifs politiques. Adama Barrow a assuré que ces derniers pouvaient revenir en Gambie sans crainte : « À tous ceux que les circonstances politiques ont obligés à quitter le pouvoir, vous avez maintenant la liberté de rentrer chez vous », a-t-il dit devant une foule rassemblée vendredi dans un hôtel de Dakar.

C’est cette fois au tour de Yahya Jammeh de connaître l’exil forcé. Si la Cédéao est venue à bout de l’autocrate du plus petit pays de l’Afrique continentale sans effusion de sang, c’est peut-être au prix de l’impunité – ce que le ministre sénégalais des affaires étrangères a contesté dimanche. Car dans l’attente de connaître un jour les conditions de son départ, la destination Guinée équatoriale semble avoir été bien réfléchie. Au pouvoir depuis 1979, son président Teodoro Obiang est un adepte du pouvoir illimité et un grand pourfendeur de la Cour pénale internationale, dont la Gambie s’est récemment retirée. De quoi chasser de son esprit le cas de l’ex-dictateur tchadien Hissène Habré, accueilli au Sénégal en 1990 avant d’être livré à la justice puis condamné à la prison à vie en 2016.

Ailleurs dans la région, certains ironisent sur une Cédéao forte avec les faibles et faible avec les forts. « Si la Cédéao peut envoyer ses troupes vers l’Adrar de Kidal, dans sa partie occupée par les terroristes, ce sera plus héroïque ! », a twitté Fahad Ag Almahmoud, leader de l’un des groupes armés récemment visés par un attentat d’Aqmi à Gao, au Mali. En Gambie, on attend désormais le retour du nouveau président. Au sud du pays, à Kanilai, localité de naissance de Jammeh, les affiches du perdant sont toujours intactes.

Tag(s) : #Politique internationale

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