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19 JANVIER 2017 PAR GUILLAUME DELACROIX

Deux mois après la disparition des deux principaux billets de banque en circulation dans le pays, les destructions d'emploi se multiplient et les salaires dégringolent. Reportage dans la région de Bombay, où la situation ne semble pas partie pour s'améliorer, tandis que la banque centrale va avoir besoin de sept mois au minimum pour fabriquer l'équivalent de l'argent disparu.

Bombay (Inde), de notre correspondant.– C'est un carrefour bien connu des ouvriers à la petite semaine. Rajawadi Junction, dans le quartier de Ghatkopar, voit arriver chaque matin des centaines d'hommes prêts à tout pour travailler quelques jours sur un chantier de bâtiment. Desservi par la ligne ferroviaire qui irrigue la moitié est de Bombay et par l'unique ligne de métro de la mégapole, qui conduit aux banlieues lointaines du nord-ouest, l'endroit est un peu comme la bourse du travail du secteur du BTP. À l'aube, les patrons viennent y chercher une main-d'œuvre bon marché composée, pour l'essentiel, de paysans ayant quitté leur campagne pour venir plonger les mains dans le ciment et gagner entre 2 000 et 10 000 roupies par semaine (entre 27 et 138 euros), une somme qu'ils envoient directement à leur famille restée au village.

 

Un cordonnier près du siège de la banque centrale (Reserve Bank of India) à Bombay, le 18 janvier 2017 © Guillaume DelacroixUn cordonnier près du siège de la banque centrale (Reserve Bank of India) à Bombay, le 18 janvier 2017 © Guillaume Delacroix

 

Depuis que l'argent liquide s'est volatilisé partout en Inde, Rajawadi Junction ressemble au Mur des lamentations. Les ouvriers sont là, sur le trottoir, bougons ou en colère, désœuvrés. Il n'y a plus de boulot pour personne, parce que les entrepreneurs n'ont plus de billets de banque pour payer les salaires. Srivatsa, la quarantaine, continue cependant de se présenter tous les jours et il en veut à Narendra Modi. « En supprimant d'un coup les principales coupures en circulation, le premier ministre pensait mettre fin à l'argent sale et à la corruption mais il a surtout paralysé l'économie », dit-il. Début novembre, près de 90 % du liquide en circulation se sont évaporés. Quelque 94 milliards de billets de 500 et 1 000 roupies ont fini à la poubelle et en cette mi-janvier, les nouvelles coupures imprimées par la banque centrale commencent à peine à apparaître dans les porte-monnaie des plus modestes.

La situation est-elle en train de s'améliorer ? En chômage forcé depuis plus de deux mois maintenant, Srivatsa s'est enfin vu proposer deux jours de travail, ce qui lui laisse espérer que le pire est peut-être passé. Plusieurs de ses copains d'infortune sont rentrés au village mais lui arrive à tenir bon. Et de fait, certains employeurs commencent à réapparaître à Rajawadi Junction. « Pour la première fois, je viens de voir le nouveau billet de 500 roupies, explique-t-il, ma banque m'a dit hier qu'elle avait enfin été livrée de quelques liasses. » Signe que le système monétaire se détend très légèrement, le plafond de retrait quotidien au distributeur automatique a été relevé de 2 000 à 4 500 roupies (de 27 à 62 euros) au tout début de l'année, puis à 10 000 roupies (138 euros), lundi 16 janvier.

Mais le problème logistique demeure, car ces annonces émises par la Reserve Bank of India restent théoriques. Les distributeurs ont beau être autorisés à cracher davantage de billets, ils restent insuffisamment alimentés pour pouvoir satisfaire la demande. Les Indiens ont eu à peine plus de huit semaines, entre le 9 novembre et le 30 décembre, pour rendre leurs vieilles coupures, tandis que la banque centrale, elle, va avoir besoin de sept mois au minimum pour fabriquer l'équivalent de l'argent disparu. Entre-temps, le choc monétaire frappe l'emploi de plein fouet, et des centaines de millions d'intérimaires sont sur le carreau. Dans le bâtiment et les travaux publics, secteur parmi les plus pourvoyeurs en emplois dans le sous-continent, les revenus des ouvriers ont chuté de plus de 80 %, font savoir les fédérations professionnelles.

On ne compte plus les exemples de situations dramatiques. À une centaine de kilomètres de Delhi, le village de Sherkot (Uttar Pradesh), connu dans toute l'Inde pour ses fabriques de pinceaux, a vu 60 % de ses ateliers fermer, faute d'argent pour payer les employés. Dans le canton, les distributeurs sont presque tous à sec. À Bhind (Madhya Pradesh), le marché aux semences est désert. Les intermédiaires avaient l'habitude d'acheter par camions entiers les graines destinées aux cultivateurs, pour des montants supérieurs à 1 million de roupies (13 800 euros) payés cash : avec la limitation imposée aux retraits bancaires, de telles transactions ne sont plus à leur portée.

À Bombay, les innombrables petits commerces de rue, eux, sont en mode survie. Interrogés par la State Bank of India, le plus gros établissement financier contrôlé par l’État fédéral, près des trois quarts des vendeurs de saris bon marché, de lunettes de soleil contrefaites et de pani puri (petits pains creux farcis de pomme de terre et de pois chiche) déclarent que leur chiffre d'affaires a fondu de moitié depuis début novembre. Il faut préciser que pendant deux mois, les premières coupures fraîchement imprimées à être lentement distribuées à la population ont été celles de 2 000 roupies, sur lesquelles quasiment personne n'avait de quoi rendre la monnaie.

À Pune, centre industriel proche de Bombay, sept chefs d'entreprise sur dix affirment être « durement touchés » par la disparition du liquide. L'Association nationale des industries manufacturières (AIMO), qui compte plus de 300 000 entreprises adhérentes, s'attend pour sa part à une baisse de 60 % du nombre de postes dans son secteur au premier trimestre 2017. Elle invoque plusieurs facteurs : l'incapacité des clients à payer en liquide comme ils en avaient jusqu'ici l'habitude, le plafonnement des retraits au distributeur, l'absentéisme du personnel occupé à faire la queue tous les jours à la banque, l'incapacité desdites banques à accorder des prêts compte tenu de la situation générale, la baisse de la roupie face au dollar, l'effondrement de l'immobilier…

Pranab Bardhan observe que Narendra Modi avait à l'origine justifié cette opération par un triple objectif : en finir avec la corruption, la fausse monnaie et le financement du terrorisme. Puis le premier ministre a soudainement changé son fusil d'épaule, déclarant qu'en réalité son idée était de faire de l'Inde un pays sans argent liquide. « Personnellement, je pense qu'il n'a pas réfléchi aux conséquences de sa décision et que les conseillers qu'il a consultés étaient soit insensibles, soit simplement enclins à ne lui dire que ce qu'il voulait entendre », dit-il.

L'effondrement de l'industrie manufacturière et de l'immobilier

Amartya Sen, prix Nobel d'économie 1998 récompensé pour ses travaux sur les mécanismes fondamentaux de la pauvreté, pense la même chose. « Ce qui est en train de nous arriver n'est pas surprenant vu l'importance du liquide dans le pays », a-t-il déclaré dans une interview au quotidien The Hindu, le 17 janvier. On se demande, dit-il, « pourquoi les artisans de la démonétisation n'ont pas prévu ce qui allait se passer et comment ils peuvent rester aussi aveugles devant les preuves accablantes de la crise » qui secoue actuellement l'Inde. Selon lui, le gouvernement est pris au piège de « la confusion qui règne autour des objectifs poursuivis ». Les désagréments causés à l'économie informelle par le tarissement des petits salaires, des transactions entre petites entreprises ou de l'argent que les femmes au foyer parvenaient à mettre de côté sont « beaucoup plus graves » que le coup réellement porté à l'argent sale.

 

En face de la gare Chhatrapati Shivaji © Guillaume DelacroixEn face de la gare Chhatrapati Shivaji © Guillaume Delacroix

 

Il est aujourd'hui « très clair » que l'idée du gouvernement Modi de résoudre les problèmes de l'Inde par la disparition des principaux billets de banque d'un coup de baguette magique était parfaitement « irréaliste », estime Amartya Sen. Dématérialiser l'économie par un usage accru des cartes bancaires et autres portefeuilles électroniques, comme cela semble être maintenant l'objectif, nécessite « bien plus de temps qu'une mesure draconienne manifestement inadaptée ». Résultat, les Indiens subissent « un chaos et une souffrance généralisés ».

Les organisations financières internationales le confirment : l'Inde est en train de connaître un coup de frein sans précédent. Alors que Narendra Modi se targuait l'an dernier d'avoir permis à son pays d'afficher la plus forte croissance du produit intérieur brut dans le monde (7,6 %), plaçant pour la première fois l'Inde devant la Chine, le Fonds monétaire international a douché son enthousiasme en annonçant il y a quelques jours que l'économie indienne progresserait, au mieux, de 6,6 % cette année. La Chine va repasser devant, prédit-il. D'après les calculs de la Banque mondiale, la croissance tourne aujourd'hui autour de 7 % en rythme annuel. Très loin des 10 %, voire plus, promis à moyen terme par le ministre des finances, Arun Jaitley. Celui-ci est en train de mettre la dernière main au budget de la nation qu'il doit dévoiler le 1er février. Il se murmure qu'il n'aura d'autre choix que d'annoncer une forte hausse de la dépense publique. Pour tenter de panser les plaies de la démonétisation.

 

Un vendeur de "pani puri" de Colaba, au sud de Bombay © Guillaume DelacroixUn vendeur de "pani puri" de Colaba, au sud de Bombay © Guillaume Delacroix

 

En attendant, l'immobilier, qui constitue souvent un indicateur avancé de la santé du pays, va mal. Selon le cabinet de conseil Knight Frank, les ventes de logement sont actuellement en baisse de 23 % comparé à l'année dernière et, à l'automne, les transactions ont même diminué de près de 50 % dans les grandes métropoles comme Bangalore et Delhi. Seule la baisse des taux d'intérêt réclamée aux banques par le gouvernement Modi permet actuellement aux promoteurs et agents immobiliers de ne pas sombrer. L'année 2016 restera comme la pire depuis la crise financière mondiale de 2008. Dans l'automobile, c'est tout aussi désastreux : en décembre, les ventes de voitures ont baissé de 8 %, celles de deux-roues de 22 % et celles de rickshaws de 36 %. Les concessionnaires n'avaient pas vu cela depuis l'an 2000.

Plus grave encore, plus d'une centaine de personnes sont déjà mortes à cause de la démonétisation. Le Mumbai Mirror a récemment publié le portrait de ces hommes et de ces femmes pour qui la volatilisation de leurs petites économies s'est révélée fatale. Kallol Roychowdhury, 56 ans, fonctionnaire, est décédé d'une crise cardiaque sur un trottoir de Bandel (Bengale-Occidental) où il faisait la queue devant un distributeur. La petite Komali Ganesh, 2 ans, est morte après une forte fièvre, l'hôpital de Gajuwaka (Andhra Pradesh) ayant refusé de la soigner car son père n'avait en poche que de vieux billets de 500 roupies pour payer le traitement. Shaik Basheer, 35 ans, chauffeur de taxi, s'est immolé par le feu à Nizamabad (Telangana) parce qu'il ne pouvait plus rembourser son prêt automobile, faute d'argent liquide.

« La démonétisation frappe d'abord les pauvres », constate Pranab Bardhan, notre professeur de Berkeley. D'après lui, « Modi ne se rend probablement pas compte des dégâts qu'il provoque sur le salaire et sur l'emploi de dizaines de millions de paysans, de petits commerçants et de travailleurs saisonniers. Les revenus de ces gens-là diminuent alors qu'ils étaient déjà misérables ». L'économiste estime que les revenus des plus défavorisés ont chuté de 40 à 70 % et que lorsque le chef du gouvernement assure qu'il a fait disparaître l'essentiel des roupies pour protéger les plus pauvres de la corruption endémique qui gangrène l'Inde, cela sonne comme « une plaisanterie cruelle ».

Tag(s) : #Politique internationale

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