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LA GUERRE EN SYRIE

 

ANALYSE

 

14 DÉCEMBRE 2016 PAR RENÉ BACKMANN

Présentée comme une victoire décisive par Damas et ses alliés, la prise de l’ancienne capitale économique de la Syrie est un revers majeur pour la rébellion. Mais elle n’ouvre aucune perspective nouvelle pour la solution du conflit. Bachar al-Assad demeure au pouvoir mais il gouverne un régime et un pays en ruine.

 

Après un mois de bombardements et de pilonnages dévastateurs par le régime de Damas et ses alliés, la chute des quartiers insurgés d’Alep n’est plus aujourd’hui qu’une question de jours, sinon d’heures. Seules quelques poches tenues par la rébellion résistent encore dans la deuxième ville de Syrie, ancienne capitale économique du pays, qui comptait au début de la guerre près de 3 millions d’habitants avant d’en perdre la moitié au fil des combats et des destructions.

Menée surtout par l’aviation russe, l’offensive finale, déclenchée le 15 novembre 2016, contre les secteurs tenus par la rébellion a donné le coup de grâce à une ville en ruine, dont les derniers habitants affamés et épuisés par quatre ans de pénuries, de terreur et d’épreuves, n’avaient plus depuis longtemps ni hôpitaux, ni centres de santé, ni marchés, ni écoles. La plupart de ces objectifs civils ont été détruits, au mépris des lois de la guerre, comme une bonne partie des vestiges historiques de cette citée millénaire, par les bombes, les roquettes et les obus.

Depuis le début de la guerre, en mars 2011, c’est le pire revers infligé aux rebelles par le régime qui contrôle désormais, avec Damas, Homs, Hama et Lattaquié, les cinq principales villes du pays. Effroyable victoire pour Bachar al-Assad. Car le dictateur demeure au pouvoir, mais il gouverne un régime et un pays en ruine où les combats ont fait plus de 300 000 morts et où la moitié des 23 millions d’habitants ont choisi l’exil à l’intérieur ou à l’étranger.

La chute d’Alep sous un déluge de feu signifie-t-elle la fin de la guerre en Syrie ? Non. Il s’en faut même de beaucoup. Certes, elle permet à Damas et à ses alliés russes et iraniens de conforter leur contrôle sur la partie occidentale du pays et d’imposer, au moins à court terme, leur scénario face aux pays qui soutiennent l’opposition. Sans doute aussi ce succès militaire, amplifié par les dérobades américaines et les hésitations européennes, conforte-t-il le jeu de Moscou face aux Occidentaux et leurs alliés du monde arabe. Mais résout-il la « question syrienne » ? Non.

 

L'État des forces en présence en Syrie en octobre 2016. En vert, l'armée syrienne et ses alliés. En gris, Daech. En rose, les insurgés syriens. En marron, les forces kurdes. © ReutersL'État des forces en présence en Syrie en octobre 2016. En vert, l'armée syrienne et ses alliés. En gris, Daech. En rose, les insurgés syriens. En marron, les forces kurdes. © Reuters

 

Pour l’heure, il débouche de fait sur une perspective en apparente contradiction avec les projets du Kremlin pour la Syrie. Dans le document sur la politique étrangère de la fédération de Russie, signé par Vladimir Poutine, le 30 novembre, puis dans les 7 minutes – sur 70 – consacrées à la politique étrangère dans le discours prononcé le lendemain devant l’Assemblée fédérale, le président russe a insisté sur la nécessité de préserver « l’unité, l’indépendance et l’intégrité territoriale » de la Syrie. Or c’est sur une Syrie géographiquement coupée en deux, en attendant pire, que débouche la stratégie suivie, depuis le début de leur intervention directe, en septembre 2015, par les militaires russes.

À l’ouest, le littoral méditerranéen, les deux bases russes – Tartous pour la marine, Hmeimim pour l’aviation – et les villes principales : la « Syrie utile » des géographes, où est concentrée la majorité de la population. Il ne reste plus au régime et à ses alliés qu’à conquérir, entre Alep et Lattaquié, la province d’Idlib pour constituer, dans cette partie du pays, un territoire homogène. À l’est, jusqu’à la frontière irakienne, la partie la moins peuplée et la plus déshéritée du pays – à l’exception de la riche vallée de l’Euphrate – qui échappe à l’autorité du régime syrien.

Géographique à l’origine, cette division est aujourd’hui stratégique. L’ouest est désormais en grande partie sous le contrôle de Damas et de ses alliés. L’est, depuis 2013, est l’une des provinces de « l’État islamique » (Daech) proclamé par Aboubakr al-Baghdadi, qui a désigné la plus grande ville de la région, Raqqa, « capitale » officieuse de son califat. À l’ouest, Damas et ses alliés bombardent et massacrent pour sauver le régime face à une rébellion composite au sein de laquelle coexistent – ou s’affrontent – une minorité de partisans d’une Syrie démocratique et une multitude de groupes salafistes ou djihadistes, soutenus par les monarchies du Golfe, qui entendent créer un État islamique.

À l’est, la coalition occidentale antiterroriste qui ne dispose pas de composante terrestre, à l’exception de groupes armés kurdes et localement, d’éléments de l’Armée turque, concentre ses frappes aériennes contre les positions de Daech, ses postes de commandement, ses entrepôts logistiques ou ses cadres, comme les quatre dirigeants, impliqués, selon les sources officielles, dans les attentats de Paris, tués au début du mois à Raqqa par des raids de drones ou d’avions de combat.

En fait, deux guerres, au moins, se déroulent parallèlement aujourd’hui en Syrie. « La partition de la Syrie se profile », constatait la semaine dernière, dans un entretien avec Europe 1, le ministre des affaires étrangères, Jean-Marc Ayrault. Le risque de dislocation du pays est d’autant plus grand que les protagonistes n’ont ni les mêmes objectifs, ni les mêmes moyens, ni les même

« Ni les Russes, ni les Iraniens n’ont l’intention de s’engager dans la reconstruction de la Syrie »

Moscou est entré en guerre pour soutenir un vieil allié en très mauvaise posture, pour affirmer sa présence en Méditerranée et son statut de grande puissance, mais aussi pour faire payer aux Occidentaux la mauvaise manière dont la Russie avait été victime en 2011 en Libye, où les Occidentaux étaient allés bien au-delà du mandat originel approuvé par le Kremlin. Mais après avoir instauré, sur le terrain, un rapport de force favorable au régime de Damas en vue d’une inévitable négociation, qui sait si la Russie acceptera de maintenir en Syrie le même dispositif militaire?

« C’est même le contraire qui est probable, estime le politologue Andrei Gratchev, ancien porte-parole de Mikhaïl Gorbatchev et excellent connaisseur de la politique russe. Poutine n’a pas l’intention de devenir l’otage d’Assad, de risquer un enlisement aussi périlleux que celui de ses prédécesseurs en Afghanistan et de s’installer dans un nouveau conflit Est-Ouest. D’autant que l’opération syrienne a déjà coûté très cher à la Russie dont la situation économique n’est pas rassurante. » C’est peut-être en vue d’une réduction de son engagement militaire, voire à terme d’un retrait de son contingent que Moscou a entrepris de discrètes conversations, en Turquie, avec certains courants de l’opposition syrienne tout en acheminant en Syrie près de 5 000 soldats tchétchènes, très aguerris.  

Quant à l’autre allié majeur de la Syrie, l’Iran, il n’offre pas davantage de garanties, en matière de soutien durable que la Russie. Officiellement entré en guerre pour manifester sa solidarité avec l’un des rares pays arabes qui l’avaient soutenue lors de ses confits avec l’Irak, la République islamique cherchait aussi, à affirmer, face à l’Arabie saoudite, son rôle de puissance régionale. Mais elle entendait peut-être surtout assurer la pérennité de « l’arc chiite » qui lui permet de maintenir un lien logistique vital, avec ses alliés libanais du Hezbollah, et préserver leur capacité militaire face à Israël.

 

Vladimir Poutine reçoit Bachar al-Assad au Kremlin en février 2016. © ReutersVladimir Poutine reçoit Bachar al-Assad au Kremlin en février 2016. © Reuters

 

C’est avec ces objectifs que Téhéran s’est engagé dans la guerre où sa contribution a été aussi décisive que celle de la Russie. Ce sont, depuis le ciel les bombardiers russes, mais au sol, les experts militaires iraniens, et les contingents de combattants étrangers, formés, encadrés et armés par Téhéran, qui ont permis à l’armée syrienne, incompétente et épuisée, de reconquérir et de tenir le terrain perdu. Fort de près de 20 000 hommes, ce corps expéditionnaire de « volontaires » chiites comprend, selon Ziad Majed, professeur à l’Université américaine de Paris, spécialiste du conflit syrien, « les combattants du Hezbollah libanais, la milice irakienne du Harakat Hezbollah Al-Nujaba et la “Brigade des fatimides” composée de Hazaras afghans et d’une minorité de Pakistanais, encadrés par des Gardiens de la révolution iraniens ».

L’armée syrienne serait-elle en mesure, seule, de conserver le terrain conquis par ses alliés ? On peut en douter, surtout après ce qui vient de se dérouler à Palmyre où la garnison syrienne qui tenait la ville depuis sa reprise, il y a neuf mois, s’est enfuie au début de la semaine face à une attaque de « l’État islamique », abandonnant la population, mais aussi une partie de ses blindés et de son artillerie. Or l’Iran semble aujourd’hui estimer que la préservation de l’accord sur le nucléaire, conclu avec les cinq membres du Conseil de sécurité plus l’Allemagne, et les perspectives de développement qui en découlent, sont sa priorité en matière de politique internationale, ce qui pourrait l’amener à limiter sa contribution au conflit syrien. Voire à retirer à terme ses conseillers, tout en laissant sur place une partie de ses milices.

« Ni les Russes, ni les Iraniens, explique un diplomate bon connaisseur du dossier, n’ont les moyens ni l’intention de s’engager dans la reconstruction de la Syrie, dont l’économie est en ruine, comme une bonne partie de ses villes. La misère, l’instabilité, la désintégration de l’État, la prolifération des groupes armés, la défaite des rebelles modérés face aux islamistes les plus radicaux, la haine née de cette guerre sauvage et des atrocités perpétrées par l’armée, créent un terrain idéal pour les extrémistes. Vers quel protecteur se tournera, par exemple, la communauté sunnite, déjà amputée de 6 millions de membres qui ont choisi l’exil, lorsqu’elle comprendra que les promesses de l’Arabie saoudite, désormais enlisée au Yémen, étaient vaines ? »

 

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Cette question d’autant plus inquiétante que le camp de la rébellion, comme vient de le confirmer la bataille d’Alep, n’est pas seulement très inférieur en nombre et en armement, mais aussi gravement affaibli par ses désaccords idéologiques et ses querelles locales, qui ont même viré récemment à l’affrontement ouvert.

La passivité de Barack Obama et des diplomaties occidentales qui ont, de fait, sacrifié la révolte des Syriens contre la dictature à l’incertaine guerre contre le terrorisme, la victoire, l’élection de Donald Trump, favorable à un rapprochement avec Moscou sur le dossier syrien, puis la chute d’Alep sont autant de facteurs qui pourraient inciter Bachar al-Assad à négocier en position de force. Mais le dictateur syrien peut aussi, comme il l’a fait jusqu’à présent, au prix du massacre de ses compatriotes et de la destruction de son pays, s’obstiner à refuser toute véritable négociation. Au risque de voir la Syrie écartelée par ses haines communautaires, livrée aux rapines de ses seigneurs de la guerre et aux ambitions de ses voisins. Au risque aussi de voir toute la région sombrer dans une instabilité encore plus redoutable que celle qui règne aujourd’hui.

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Tag(s) : #Politique internationale

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