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24 OCTOBRE 2016 PAR JADE LINDGAARD ET STÉPHANE ALLIÈS

À 80 ans, Ken Loach reste un infatigable militant de la cause anticapitaliste. Alors que sort Moi, Daniel Blake, entretien politique avec le cinéaste autour du Brexit et de la première année de Jeremy Corbyn à la tête du Labour.

Le cinéma de Ken Loach divise, y compris les cinéphiles penchant à gauche. Beaucoup lui reprochent, pour ce qui concerne ses films sur la Grande-Bretagne contemporaine, son idéalisation de la classe ouvrière, quitte à la filmer sans nuance ni complexité, de façon lacrymale ou empesée, ne rechignant jamais à certaines facilités scénaristiques pour la mettre en scène, voire même son refus politique de l'art (lire l'article d'Emmanuel Burdeau). On ne touche pas aux « working class heroes » du quotidien, où tout n’est le plus souvent qu’altruisme et solidarité, rarement de comportements coupables ou de divisions, et où l'esthétique cinématographique et les effets de mise en scène n'auraient pas leur place…

Il en va ainsi de Moi, Daniel Blake en 2016 comme il en allait, dans les années 1990, de Riff-Raff à Navigators en passant par Ladybird, Raining Stones, My Name is Joe ou Sweet Sixteen, et même du plus récent et footballistique Looking for Eric. Chaque fois, les mêmes vies de travailleurs britanniques délabrées par le néolibéralisme thatchérien, les mêmes conséquences humaines dramatiques causées par le démantèlement absurde des services publics et de la marchandisation du monde occidental.

Dans un documentaire réalisé il y a trois ans pour la BBC, « L’esprit de 45 », Ken Loach apporte pourtant la clé de lecture de son approche empathique de la condition ouvrière. Elle est celle de la nostalgie de ceux qui ont connu l’État-providence anglais au sortir de la Seconde Guerre mondiale. Une époque où le premier ministre travailliste Clement Attlee, vainqueur d’un Churchill aussi vieillissant qu’il se pensait imbattable, n’hésitait pas, après avoir remercié la reine, à parler de « socialisme » et de « contrôle démocratique de l’économie ». Et où les nationalisations de secteurs entiers de production étaient décrétées année après année (sécurité sociale, eau, mines, docks, trains, etc.), rendant leur dignité à des classes sociales qui n'avaient jusqu’alors connu que la misère.

C’est cet horizon perdu et cette mémoire disparue, tous deux balayés par les années Thatcher puis Blair, que Loach tente de faire vivre et revivre, alors même qu’il assiste lui-même à un événement qu’il ne pensait plus voir s’animer que dans ses films : celui d’un parti travailliste ayant remis la barre à gauche, et épousant ses vues sous l’égide de Jeremy Corbyn. C’est surtout de cela que nous avons voulu parler avec le détenteur de la Palme d’or de 2016. Car la sincérité de son engagement ne souffre, elle, d’aucune controverse esthétique.

 

Ken Loach, au cinéma du Panthéon, à Paris, le 13 octobre 2016. © Jade LindgaardKen Loach, au cinéma du Panthéon, à Paris, le 13 octobre 2016. © Jade Lindgaard

 

Votre film Moi, Daniel Blake raconte l’histoire d’un chômeur aux prises avec l’inhumanité des job centers, les agences de recherche d’emploi en Grande-Bretagne. La souffrance sociale causée par le chômage est-elle selon vous la principale raison du vote en faveur du Brexit ?

Ken Loach : C’est l’une des raisons. Mais les électeurs de droite représentent les deux tiers du vote pour le Brexit. Seuls un tiers des tenants de la sortie de l’Europe étaient des électeurs travaillistes ou de la classe ouvrière. On est en train de créer le mythe que ce sont les électeurs de la classe ouvrière qui ont voté pour le Brexit. Mais c’est faux. Le vote pour le Brexit est au contraire le produit de la propagande conservatrice, petit-bourgeoise, autour de deux arguments.

D’abord, l’indépendance politique, mais ce mythe de l’indépendance est mensonger. C’est un fantasme, comme le prouve le fait que les mêmes se disent prêts à signer l’accord de libre-échange transatlantique qui donnerait le droit aux entreprises de poursuivre les gouvernements en justice pour leur politique. Les multinationales ont plus de pouvoir que les gouvernements.

L’autre argument déployé pour le Brexit était clairement anti-immigrés. C’est une tactique classique de la droite que de trouver des boucs émissaires. C’est toujours la faute des immigrés ou des personnes plus pauvres que vous. Quelqu’un touche un petit peu plus d’argent qu'il ne devrait, et ce serait la cause de vos problèmes… Alors qu’en fait la source du problème, c’est l’économie de marché.

Comment expliquez-vous que la campagne du “Non de gauche”, le “Lexit”, ait été inaudible, là où elle a été dominante lors du référendum européen français en 2005 ?

Elle a été passée sous silence par les médias, alors que la campagne de droite a été médiatisée dans la presse populaire et la télé ! Aucun de ses animateurs n’a été invité à la télévision pour expliquer sa position. Les journaux n’ont pas écrit d’articles à ce sujet, à part un peu le Morning Star, un vieux journal communiste. Cette campagne a été exclue du débat. J’ai voté pour rester en Europe, en signe de solidarité avec Podemos et la gauche de Syriza, mais je comprends ceux qui ont voté pour une sortie de gauche.

UKIP est-il devenu le principal parti de la classe ouvrière ?

Une bonne partie de leurs soutiens appartient à la classe ouvrière, car ils ont appliqué la vieille tactique de monter les uns contre les autres et d’instrumentaliser le sentiment d’aliénation que beaucoup connaissent : les industries sont parties et rien n’est venu les remplacer. Ils se sentent abandonnés, mis en concurrence avec la main-d’œuvre immigrée bon marché. Et c’est vrai que le marché du travail n’est pas favorable à la classe ouvrière.

Encore une fois le rôle de l’Union européenne est central : un travailleur peut être déplacé d’un pays de l’Union à un autre et venir travailler à des conditions qui fragilisent les accords collectifs de ce pays. Cela revient à mettre en concurrence déloyale les travailleurs les uns contre les autres. Ça ne peut pas être bon pour nous. C’est bon pour les employeurs. Les gens se sentent dépossédés et acceptent la réponse facile que leur propose l’extrême droite. 

Theresa May semble vouloir en finir avec le thatchérisme. N’est-ce pas une forme de victoire à vos yeux?

C’est de la propagande ! Elle est absolument fidèle au projet thatchérien. Elle est au centre de ce projet. La base de la vision de Thatcher, c’est une inversion de la vision marxiste : pour restaurer le profit du capitalisme britannique, il faut battre la classe ouvrière. Donc affaiblir les syndicats, profiter du chômage de masse pour discipliner les travailleurs, provoquer des défaites symboliques.

Le gouvernement de Thatcher a provoqué des grèves sachant qu’il gagnerait, et que les dirigeants des syndicats et du parti travailliste ne soutiendraient pas les grévistes. Que tacitement, ils soutiendraient le gouvernement de Thatcher en refusant d’organiser les travailleurs. Il y a eu une collusion entre eux, pas assumée, pas verbalisée. Ils ont compris que le défaut fatal de la social-démocratie est que le patron doit faire du profit avant que tu ne puisses défendre ton boulot, ou bénéficier d’un service public. C’est sur cette base que Thatcher a réduit le pouvoir des organisations de la classe ouvrière.

Theresa May comme Tony Blair sont par essence des combattants de leurs classes, celle des dirigeants. Ils feront tout ce qu’il faudra pour bien traiter les grandes entreprises, et protéger leur base politique. Comme le parti conservateur est très à droite, pour maintenir son leadership, Theresa May doit mener une politique antisyndicale. Sinon, elle perdra son pouvoir. Elle parle de « conservatisme compassionnel », mais le conservatisme représente le capital. Et la logique économique ne peut que le priver de toute capacité de compassion.

Comment jugez-vous l’arrivée de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste : est-ce le retour de la vieille garde du Old Labour, ou la naissance d’un nouveau New Labour ?

Ah, ce n’est pas encore clair. Corbyn a pris la tête du parti travailliste à cause d’une erreur tactique de la droite du parti : ils devaient faire élire leur nouveau dirigeant et ont autorisé ce “vieux gauchiste” à candidater pour créer une impression de vote démocratique. Et à la surprise générale, la grande majorité du parti a voté pour lui. Les dirigeants du parti étaient complètement déphasés par rapport à leurs membres et à l’humeur politique du pays.

Corbyn a pris le pouvoir et, depuis, ils font tout ce qu’ils peuvent pour saboter son action. Les parlementaires et les dirigeants du parti lui sont hostiles. Il doit travailler en dehors de l’appareil et passe beaucoup de temps à couvrir ses arrières. Ils lui répètent qu’il n’est pas éligible, dans l’espoir qu’il finira par les croire. Mais entre-temps, 400 000 personnes ont rejoint le parti. Ils sont devenus le plus gros parti de gauche en Europe !

La raison pour laquelle les “blairistes” le craignent, c’est que, s’il était élu premier ministre, il pourrait significativement réduire le pouvoir du capitalisme, alors que celui-ci a besoin de s’étendre pour survivre. Or Corbyn, lui, dit non, parle d’assurance maladie, de réappropriation du gaz, de l’électricité, de l’eau, d’investissements publics dans les énergies vertes. C’est pour cela que les politiques représentant le capital essaient de l’éliminer à tout prix.

Jusqu’où le parti travailliste pourra-t-il aller sous Corbyn ? C’est une question. Plus il y aura de mobilisations sociales pour le soutenir, plus les syndicats seront forts, plus il pourra aller loin. Le plus dur pour lui sera de se faire élire premier ministre. Aucun média ne le soutiendra. Une étude d’opinion de la Media reform coalition a testé les idées de Jeremy Corbyn, sans dire qu’elles étaient de lui : elles recueillent un soutien massif. Mais quand ils ont demandé aux personnes interrogées si elles soutiennent Corbyn, les mêmes ont répondu non. Ça montre l’efficacité de la propagande à son encontre.

Corbyn est de votre génération…

Il est beaucoup plus jeune, il a 67 ans ! Je serais heureux d’avoir 67 ans…

Vous avez tous deux connu cet « esprit de 45 », que vous avez documenté dans un film faisant l’éloge des militants qui ont bâti l’État-providence après la Seconde Guerre mondiale. La transmission de cette mémoire aux plus jeunes générations est-elle un enjeu décisif ?

Bien sûr. Les médias de masse considèrent que c’est un épisode historique suranné. Pour eux, l’état actuel du capitalisme est un progrès. C’est la fameuse expression : « Il n’y a pas d’alternative. » C’est une idée conservatrice établie depuis longtemps, qui remonte à Edmund Burke : le marché et le développement du capitalisme, ce serait la loi de Dieu. Ce serait faire acte d’apostasie de ne pas y croire. Cette idée est transmise de génération en génération. C’est une propagande très efficace.

Mais si l’idée même de capitalisme est très forte, sa mise en pratique est très faible. En réalité, il s’effondre un peu partout. Il a besoin de consommateurs, mais pas de travailleurs en Occident, où le chômage de masse et la grande précarité se sont installés. Le capitalisme a besoin de consommateurs, et l’État dit qu’il ne peut pas les payer pour être des consommateurs.

Le capitalisme est pris dans ses contradictions. Les capitalistes détruisent la planète sur laquelle ils vivent. Ils détruisent les ressources naturelles. Le gouvernement britannique est favorable à la fracturation hydraulique parce que les entreprises veulent en faire pour gagner de l’argent. Mais nos lieux de vie vont s’effondrer à cause de ça ! C’est effrayant. Et pourtant ils continuent.

Vous êtes une des voix fortes de la gauche en Europe et pourtant on ne vous entend pas parler du dérèglement climatique et des enjeux écologiques. Ces sujets comptent-ils à vos yeux ?

Je n’ai pas fait de film là-dessus car il faut entretenir des liens forts avec un sujet pour y parvenir. Il faut entretenir un rapport de cinéma au sujet. Mais le dérèglement climatique, c’est évidemment un sujet primordial. Quand j’étais enfant, ou quand le Manifeste du parti communiste a été écrit, l’idée d’une limite temporelle à l’action humaine n’existait pas. On pensait que le temps s’écoulerait à l’infini, que la classe ouvrière aurait le temps de s’organiser et de gagner le changement qu’elle souhaite. Aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas.

Autrefois, on parlait de « socialisme ou barbarie ». Mais maintenant c’est « socialisme ou survie » ! Le capitalisme ne peut pas s’arrêter. Il est mu par ses propres impératifs. Si une entreprise se conduit de manière responsable, une autre va l’attaquer et en prendre le contrôle car elle fera plus de profit. Les prédécesseurs de Corbyn à la tête du parti travailliste parlaient de « capitalisme responsable ». Mais ça ne peut pas exister, ce sont deux termes antinomiques.

Alors, quel est l’antidote ? Le socialisme ? L’écosocialisme ?

C’est la même chose. Le principe du socialisme, c’est la planification. Vous ne pouvez pas planifier ce qui ne vous appartient pas. Donc vous devez posséder des moyens de production et d’échange. Il vous faut les outils pour investir, tout le monde doit pouvoir faire une contribution, et le pouvoir doit appartenir au peuple. Donc bien sûr que l’économie planifiée prendra soin de l’environnement.

Comment allons-nous survivre ? Comment préservons-nous les ressources naturelles ? C’est évident. La vraie question, c’est : « Comment y arriver ? » Les gens se battent pour des combats qui les concernent directement. Il y a tous les jours des campagnes pour sauver un hôpital local ou une salle d’urgence. Les gens se battent, car ils perçoivent le sens de ces luttes.

 

À gauche, Daniel Blake (Dave Johns) devant son « installation artistique »À gauche, Daniel Blake (Dave Johns) devant son « installation artistique »

 

Votre personnage Daniel Blake prend la parole en écrivant son nom sur un mur en signe de protestation contre la brutalité du système qui le broie. Représente-t-il un état d’esprit que vous sentez actuellement émerger en Grande-Bretagne ?

L’esprit est là. Les gens savent qu’on leur ment. C’est le rôle de la gauche de montrer comment les gens se font avoir. Ce n’est pas la faute de l’ouvrier polonais qui a dû quitter son foyer pour nourrir sa famille. Lui aussi est une victime du système. Il faut juste continuer à écouter les leçons de l’Histoire. Elles ne sont pas si dures à comprendre. On ne peut pas agir dans un seul pays. Il faut écologiser l’économie dans toute l’Europe et le monde. Il faut que le travailleur polonais gagne suffisamment bien sa vie chez lui pour ne pas être obligé de partir. Ce n’est pas la peine d’être un grand intellectuel pour comprendre ça. C’est assez clair.

 

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Mais c’est un clivage politique aujourd’hui dans nos sociétés.

Oui. Nous sommes à un moment crucial de notre histoire politique, avec Jeremy Corbyn. Une énorme pression pèse sur ses épaules. Et cela ne fera qu’empirer. Regardez ce qui est arrivé à Allende. Ils ont entretenu le mécontentement, l’extrême droite. S’il arrive au pouvoir, quelqu’un interviendra quelque part en secret. Il y aura des syndicats de droite. S’il est sérieux, ils seront sérieux.

Ce serait un bon sujet de film ?

On a tourné quelques scènes de Corbyn parlant avec des militants. Ce n’est pas un film, ce sont juste deux séquences tournées, mais ça donne une idée de qui il est. Quand ils sont en réunion, la plupart des hommes politiques sont ceux qui parlent à la tribune. Lui ne fait pas ça du tout. Il écoute. Il est assis et il écoute. Et il ne prend la parole que lorsque quelqu’un lui demande ce qu’il pense.

Il est différent. C’est pour ça que les gens l’aiment et sont si nombreux à ses réunions publiques. En ce sens, il est moderne. Alors que ceux qui sont soutenus par le Guardian n’auraient même pas pu remplir leur salon avec leurs soutiens. C’est le premier dirigeant du parti travailliste qui ait participé à un piquet de grève en tant que dirigeant. En général, ils le font lors de leur ascension et arrêtent une fois qu’ils sont arrivés. Lui l’a fait, avec les ouvriers de la métallurgie. Les gens n’avaient jamais vu ça avant.

La campagne sur le Brexit a soulevé une question tactique : le projet de l’Union européenne est néolibéral, faisant passer les intérêts des multinationales avant celui des classes populaires : privatisations ou dérégulation. Or on a vu ce qu’ils ont fait en Grèce, et combien cet esprit néolibéral s’est forgé dans les traités de l’Union européenne : les États doivent avoir des lignes économiques qui encouragent la concurrence et le marché. Mais le “tout marché” est ce qui est en train de nous détruire.

Donc la gauche s’oppose au projet économique de l’UE, mais a aussi voulu montrer sa solidarité avec les autres communautés de la classe ouvrière ailleurs en Europe. Pour les partisans du Lexit, il faut quitter l’UE pour en déstabiliser le projet économique, alors que d’autres à gauche disent “Non, il faut rester pour le combattre ensemble de l’intérieur”. C’est une question tactique. Mais cet argument n’a pas été entendu pendant la campagne par défaut de médiatisation.

Tag(s) : #Vie politique, #Vie Culturelle

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