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DIPLOMATIE

 

ANALYSE

 

1 JANVIER 2017 PAR RENÉ BACKMANN

En l’espace de cinq jours fin décembre 2016, les États-Unis ont pris, dans le conflit israélo-palestinien, deux initiatives diplomatiques spectaculaires. Mais elles surviennent huit années trop tard et juste avant l’arrivée de l’administration Trump, une des plus inquiétantes de l’histoire américaine, qui pourrait faire le jeu d’Israël.

 

En l’espace de cinq jours, les États-Unis viennent de prendre, dans le conflit israélo-palestinien, deux initiatives diplomatiques spectaculaires. Décidées au début du double mandat de Barack Obama, en 2009, ou à l’occasion d’un des multiples moments de grande tension, voire d’affrontements, qui ont jalonné ces huit années, ces deux initiatives auraient manifesté la détermination et le courage politique de l’administration Obama, face à ce dossier épineux.

La première a été, le 23 décembre 2016, la décision de ne pas faire obstacle – en choisissant l’abstention au lieu d’opposer un veto – à l’adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies de la résolution 2334 condamnant la poursuite de la colonisation de la Cisjordanie par Israël. La seconde a été un véritable discours bilan du secrétaire d’État John Kerry, en forme de réquisitoire contre la politique risquée de Benjamin Netanyahou, complété par l’exposé détaillé d’un plan de paix en six points, à mettre en œuvre « lorsque les parties seront prêtes ».

Annoncées fin décembre, à moins d’un mois de la fin du mandat du président démocrate, ces deux initiatives soulignent au contraire le caractère irrésolu et pusillanime d’une administration incapable, huit années durant, d’exposer une vision et de faire entendre raison à un protégé choyé mais ingrat, conforté dans son mépris du droit international par une trop longue impunité.

Elles rappellent aussi la responsabilité majeure d’Israël, adepte, en diplomatie, de l’immobilisme et du statu quo mais engagé, sur le terrain, dans une stratégie de colonisation et d’annexions de territoires. Le tout sous le regard du grand allié américain, garant de la sécurité et d’une bonne part, au moins, de la prospérité de l’État juif. Donc, complice.

 

Obama en Égypte en 2009, à la veille d'un discours ambitieux qui ne sera jamais suivi d'effet en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien. © Pete Souza/White HouseObama en Égypte en 2009, à la veille d'un discours ambitieux qui ne sera jamais suivi d'effet en ce qui concerne le conflit israélo-palestinien. © Pete Souza/White House

 

Et pourtant, moins de cinq mois après son entrée à la Maison Blanche, en janvier 2009, Barack Obama avait donné l’impression d’avoir clairement mesuré les dimensions du problème et évalué les responsabilités en prononçant devant les étudiants de l’Université du Caire un long discours, jalonné de références au Coran, dans lequel il qualifiait « d’intolérable » la situation du peuple palestinien soumis aux « humiliations grandes et petites de l’occupation » et affirmait que « les États-Unis n’acceptent pas la légitimité de la continuation des colonies israéliennes ». Accueilli avec bienveillance dans le monde arabe, ce discours, qui ressemblait fort à un programme de politique étrangère pour la région avait soulevé de réels espoirs parmi les Palestiniens, pourtant gravement échaudés par une succession de négociations avortées depuis la signature des accords d’Oslo en septembre 1993. Le gouvernement israélien avait répondu en renouvelant son engagement en faveur de la paix, en acceptant une négociation avec Washington – restée vaine – sur un « gel » provisoire de la colonisation… tout en confirmant la poursuite de la construction de 2 480 logements dans des colonies de Cisjordanie.

Huit ans plus tard, c’est – encore et toujours – sur cette insoluble contradiction de la politique israélienne que la représentante de Washington aux Nations unies a fondé son explication de vote, avant de s’abstenir pour permettre l’adoption par le Conseil de sécurité de la résolution 2334. Après avoir rappelé que le nombre de colons en Cisjordanie s’était accru de 355 000 depuis la signature des accords d’Oslo, Samantha Power a fait observer, à l’intention évidente de Benjamin Netanyahou, qu’on « ne peut simultanément défendre l’expansion des colonies israéliennes et défendre, pour mettre un terme au conflit, une solution à deux États viable. On doit faire le choix entre les colonies et la séparation ».

Le même constat était au centre du long discours prononcé mercredi dernier par le secrétaire d’État John Kerry. Dans cette intervention d’une heure un quart, dont le ton parfois passionné en disait long sur la déception et la colère éprouvées par le premier secrétaire d’État d’Obama, après l’échec de sa mission de médiation en 2014, John Kerry s’est livré à une analyse détaillée des responsabilités dans l’échec du processus de paix. Sans épargner les dirigeants palestiniens, accusés notamment d’indulgence face aux actes de terrorisme commis contre des civils israéliens, ou – dans le cas du Hamas – de refuser l’existence même d’Israël, il s’est longuement attardé sur le risque mortel que représente pour la solution à deux États la poursuite de la politique menée par Benjamin Netanyahou.

« Il nous faut être clair sur ce qui se passe en Cisjordanie, a-t-il insisté. Le premier ministre [israélien] soutient publiquement la solution à deux États mais sa coalition actuelle est la plus à droite de l’histoire d’Israël, avec un programme guidé par ses éléments les plus extrémistes. Le résultat est que la politique de ce gouvernement, que le premier ministre en personne présente comme “le plus engagé dans la colonisation qu’aucun autre dans toute l’histoire israélienne”, est orientée dans la direction opposée aux déclarations officielles du premier ministre. […] Je ne pense pas que beaucoup de gens en Israël et, certainement, dans le monde aient la moindre idée du caractère général et systématique que ce processus a revêtu. Mais les faits parlent pour eux-mêmes. Le nombre de colons dans les quelque 130 colonies situées à l’est de la ligne de 1967 [qui définit la « frontière » de la Cisjordanie – ndlr] ne cesse de croître. La population des colons en Cisjordanie, à l’exclusion de Jérusalem-Est, s’est accrue […] de 100 000 depuis l’arrivée au pouvoir du président Obama. »

Netanyahou ne s’estime redevable de rien

Pour John Kerry, qui admet avoir abordé cette question au cours de « centaines de conversations » avec Netanyahou, la politique de colonisation et d’annexions suivie par le premier ministre israélien et sa majorité conduit tout droit à l’apparition d’un État unique. C’est-à-dire à une entité au sein de laquelle les Palestiniens ne pourront pas ne pas revendiquer leurs droits à devenir des citoyens. « Comment interroge-t-il, Israël pourrait-il concilier une occupation permanente avec ses idéaux démocratiques ? Comment les États-Unis pourront-ils continuer à défendre cela et demeurer fidèle à leurs idéaux démocratiques. »

C’est au nom de l’amour des États-Unis pour Israël, explique le secrétaire d’État, et pas seulement pour rendre justice aux Palestiniens, qu’il faut sortir de ce piège mortel et revenir à la table de négociations, avec comme objectif de base la coexistence de deux États, un israélien et un palestinien, avec Jérusalem, capitale internationalement reconnue des deux États. Raison pour laquelle il a conclu son discours par l’exposé de son plan de paix en six points.

 

John Kerry, Benjamin Netanyahou, et le chien de ce dernier, lors d'un déjeuner de travail en 2015. © State DepartmentJohn Kerry, Benjamin Netanyahou, et le chien de ce dernier, lors d'un déjeuner de travail en 2015. © State Department

Comme ils se foutent du monde

 

L’étonnant dans cet épisode de bilans, de testaments ou de règlements de comptes, rendu plus dramatique encore par l’arrivée prochaine à la Maison Blanche de Donald Trump, soutien déclaré et inconditionnel de Netanyahou, c’est qu’il arrive si tard. Car l’essentiel des informations utilisées par John Kerry pour dresser son impitoyable panorama de la situation en Cisjordanie, mais aussi à Gaza, était connu depuis longtemps. Elles figuraient non seulement dans la presse israélienne, mais aussi dans les documents des ONG ou des agences de l’ONU sur le terrain. Elles se trouvaient aussi dans les rapports du Quartet et année après année, de plus en plus précises et détaillées, dans ceux des diplomates de l’Union européenne en poste à Jérusalem.

On peut donc se féliciter du soudain raidissement de l’administration Obama, mais déplorer qu’il soit aussi tardif et largement dû à la volonté du président américain de régler un compte avec le partenaire impossible que fut Netanyahou. Et peut-être au désir de compliquer l’entrée en fonction d’un successeur qu’il n’estime pas, pour dire le moins. Après tout, le président américain, dont la presse a tenu, mois après mois la chronique des désaccords et rencontres glaciales ou orageuses avec Benjamin Netanyahou, n’a pas manqué d’occasions, depuis huit ans, pour dire son fait à un protégé aussi peu reconnaissant et, souvent si discourtois.

Un protégé si habitué à abuser sans conditions du parapluie diplomatique et militaire américain qu’il ne s’estime redevable de rien lorsqu’il bénéficie d’une aide militaire de 38 milliards de dollars sur dix ans, en augmentation de 20 % par rapport à la décennie précédente. Un protégé si résolu à ne rien céder qu’il a réussi à épuiser la patience et la bonne volonté d’émissaires aussi bien disposés que le sénateur George Mitchell en 2011 ou John Kerry en 2014.

Soyons juste : Netanyahou n’a pas été le seul ni le premier chef de gouvernement israélien à bénéficier de l’extrême bienveillance de l’administration américaine. Après l’échec des négociations, mal préparées et hâtives de Camp David, entre Yasser Arafat et Ehud Barak en juillet 2000, puis de Taba, en janvier 2001, le premier ministre israélien avait réussi, avec l’aide du président américain Bill Clinton, à répandre l’idée que le responsable du fiasco était Yasser Arafat, coupable d’avoir repoussé, pour des raison idéologiques une proposition « très généreuse ».

On sait désormais grâce aux témoignages de certains participants et aux livres de Charles Enderlin (1) ou Clayton E. Swisher (2) que la vérité était bien différente et que Barak, au plus bas dans les sondage – et sur le point d’être chassé du pouvoir par Ariel Sharon –, n’a pas fait preuve d’un courage politique exceptionnel aux moments décisifs…

L’histoire de ces relations complexes entre Israël et les États-Unis, où le protecteur plie l’échine devant le protégé, et l’exposé détaillé et officiel de la situation sur le terrain par le secrétaire d’État américain en personne, influenceront-ils demain les choix d’une nouvelle administration américaine ? L’avenir le dira. Ce qui est sûr, c’est que ce ne sera pas le cas de la prochaine. Face au gouvernement et à la coalition parlementaire les plus à droite et les plus colonisateurs et annexionnistes de l’histoire d’Israël, arrivera dans trois semaines au pouvoir à Washington l’une des administrations les plus étranges et inquiétantes de l’histoire des États-Unis. Une administration qui s’avère déjà encore plus favorable à Israël que toutes celles qui l’ont précédée depuis des décennies.

Donald Trump, on le sait, affirme être un admirateur et un ami de longue date de Netanyahou. Qui le lui rend bien. Le « président-élu » a immédiatement volé au secours du premier ministre israélien, après le vote de la résolution 2334, en lui promettant des jours meilleurs dès qu’il aurait pris ses fonctions. Il est même déjà question du transfert de l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem, réclamée de manière récurrente par la droite israélienne comme par certaines organisations de la communauté juive américaine. Un terrain a même déjà été choisi, au sud de la ville, près de la route d’Hébron. 

 

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L’ambassadeur désigné par Donald Trump pour représenter Washington en Israël, David Friedman, est un avocat spécialiste des faillites, juif religieux, propriétaire d’une résidence à Jérusalem et, surtout, président des Amis américains de la yeshiva de la colonie de Beit El, près de Ramallah. Yeshiva dont l’animateur s’est opposé, en 1993, aux accords d’Oslo, puis en 2005 à l’évacuation par Sharon des colonies de la bande de Gaza. Farouche partisan de la colonisation, il ne cache pas sa haine pour les organisations juives favorables à la paix. Les militants de J Street sont à ses yeux des « kapos ».

Tout aussi dépourvu d’expérience diplomatique que David Friedman, Jason Greenblatt, qui vient d’être choisi par Trump comme « négociateur international » en charge notamment du Proche-Orient, est également avocat. Spécialiste des marchés immobiliers, il a fait carrière au sein de la Trump organisation. Juif conservateur, il a fait un long séjour dans les années 1980 à la yeshiva Hesder Har Etzion, dans la colonie d’Alon Shvut, entre Bethléem et Hébron. Comme les autres étudiants de ce type de yeshiva, il a consacré un an et demi à sa formation militaire et plus de deux ans à l’étude approfondie de la Torah. Et c’est dans deux établissements religieux, voués aux études talmudiques, qu’il a complété son éducation aux États-Unis avant d’obtenir un diplôme de droit de la New York University.

Trump au pouvoir, quelle sera l’influence des hommes de confiance qu’il vient de nommer et des membres de sa famille comme son incontournable gendre Jared Kushner, animateur d’une fondation qui finance, elle aussi, la colonisation ? Quelle sera sa stratégie au Proche-Orient où la résolution 2334, désormais officiellement acceptée par Washington, risque de s’avérer encombrante ? Et sur quelles bases diplomatiques le nouveau président américain entend-il se fonder s’il maintient son projet de réussir ce qu’il appelle « la négociation ultime » : la paix entre Israéliens et Palestiniens ?

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1)   Le Rêve brisé, Charles Enderlin, Fayard 2002
2)   The Truth about Camp David, Clayton E. Swisher, Nation Books, 2004

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Tag(s) : #Politique internationale

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